CHAPITRE
De la Poésie descriptive considérée dans les différents genres de compositions poétiques.
Nous venons d'éliidierla poésie descriptive dans son élément abslniit et général, la description. Nous en avons distingué les différentes espèces et tracé les principales règles. Appliquons maintenant nos recherches h un sujet plus spécial : voyons quel l'ôle la poésie descriptive joue dans chaque genre particulier de composition poétique, et quelle application chacun de ces genres |)eut olïi'ir des règles générales (pie nous avons exposées plus haut. Nous diviserons à cet effet le domaine entier de la poésie en quatre parties ou genres principaux : le genre épique , le genre dramatique , le genre lyrique et le genre didactique. A l'exposé général des particularités lelatives à chacun d'eux , se rattachera une courte notice
sur les principaux auteurs qui s'y sont distingués, considérés seulement sous le rapport de l'emploi de la poésie descriptive.
De la Poésie descriptive considérée dans le genre épique.
L'épopée est le véritable champ de la poésie descriptive. Ici, le poète voit s'ouvrir devant lui une carrière qui n'a de bornes que celles de sa propre imagination. Peintre de tout ce qui existe et de tout ce qui peut être conçu , le ciel , la terre, les enfers mêmes lui sont ouverts ; le temps et l'espace sont à lui ; et l'effet qu'il peut produire n'est limité par d'autres conditions que par l'étendue de ses forces et de son talent.
La richesse et la variété des descriptions, dans l'épopée, tiennent d'abord à la faculté qu'a le poète d'agrandir indéfiniment par la fiction un sujet donné par l'histoire , et de créer toutes les situalions capables de ramener sur la scène les objets qu'il veut décrire. Cette première cause fait varier sans cesse ce que j'appellerai le fond de ses descriptions ; elle est trop simple pour qu'il soit né-
cessaire de s'y arrêter pins longtemps. Il en est une seconde qui , sans changer la nature de l'objet , en multiplie les aspects, et pour laquelle il est nécessaire de descendre dans quelques explications de plus.
Dans la plupart des compositions poétiques , la nature des tableaux que le poète présente est déterminée , quant au même ouvrage , par le sens général dans lequel celui-ci est conçu. L'ode, l'idylle , l'élégie , ont ainsi pour but une situation d'esprit donnée qui fixe d'avance le jour sous lequel les objets que le poète décrit devront être placés. Dans chacun de ces ouvrages l'inspiration du poète est une, et l'impression qu'il produit sera d'autant plus forte qu'il s'y montrera plus fidèle. Il peut y avoir diversité dans le sujet de ses tableaux , il y en a peu ou point dans le coloris et les ombres. Il en est tout autrement de l'épopée; elle est moins un tableau , qu'une réunion de tableaux qu'un cadre commun entoure, et son vrai caractère est de les réunir tous. Le poète, sérieux ou enjoué , gracieux ou terrible , modeste ou sublime , nous égayé , nous attriste , nous abat , nous ranime tour à tour, leproduit tous les gen-
res *, et nous charme d'autant plus qu'il nous fait ainsi passer, dans le cours de son ouvrage, par un plus grand nombre d'impressions différentes. De cette diversité de caractères naît à son tour la variété des descriptions. Non-seulement le fond du tableau , l'objet représenté , mais aussi le point de vue , changent et se moditîenl sans cesse, suivant la place que la description occupe dans le poème et l'impression que le poète veut produire ; et d'un même sujet le poète tire une foule de tableaux, soit en le présentant sous une autre face, soit en y faisant tomber d'autres ombres. Celte abondance d'images , cette variété de descriptions sont l'une des causes qui rendent si attachante la lecture des poèmes épiques ; mais elles sont aussi recueil ordinaire où la médiocrité doit échouer. La palette du génie est seule assez riche pour fournir les couleurs (jui rendent tous les objets et peignent tous les sentiments.
Du reste, nous appliquerons aux descriptions
' Dans le Tasse , par oxeinple, l'airivée li'llcrmiiiie cliez les bergers est une vôrilal)le idylle ; les anioiiis de Ueiiaiid et d'Armide apparlienneiU à la poésie élégia(pie , el une foule de strophes rappellent l'inspiration élevée de l'ode.
considérées dans l'épopée, les règles que nous avons posées ci-dessus pour les descriptions en général. Leur forme , leur étendue , leur objet et leur aspect dépendent toujours de la place qu'elles occupent dans le poème , et des situations auxquelles le poète les rattache. L'examen abrégé , que nous allons faire, du caractère et des écrits des principaux poètes épiques , fournira des exemples et des preuves de ce fait.
Homère , ce père de la poésie épique , tant de fois commenté , excelle dans le genre descriptif comme dans les autres parties de son art. Le style ordinaire de ses poèmes est une narration détaillée ( narration épique ) qui se rapproche du style descriptif et y passe naturellement , à chaque instant et sans effort. Nous avons déjà dit qu'il n'était pas toujours facile de distinguer dans Homère ce qu'il décrit, de ce qu'il raconte. La vive imagination du poète semble transformer ses souvenirs en réalités , et lui représenter les faits avec tous leurs accessoires , tous leurs accidents , toutes leurs dépendances , comme s'il les avait encore sous les yeux. Tout en eux l'intéresse ; il en peint les dé-
tails sans paraître les juger, et avec une sorte d'indifférence pour leur nature bonne ou mauvaise ; et soit qu'il nous montre Diomède échangeant ses armes avec Glaucus, l'ancien hôte de son père ; soit qu'il le peigne égorgeant Dalon suppUanl et sans défense , jamais ses réflexions n'interrompent ses récits, et le poète , caché derrière les faits, ne voit dans la nature que l'objet des sens et jamais celui de l'intelligence. C'est le caractère constant du poète , qui en est très-près encore , et nous verrons ailleurs que ce caractère n'est point particulier à Homère. Les des€riptions d'Homère sont simples et vraies; elles abondent en comparaisons et en images. Mais il y a peu de variété dans ces comparaisons; et, trop fréquentes quelquefois, quoique toujours pittoresques, elles coupent l'action etdistraisent l'attention du lecteur. Les scènes de la nature physique , les procédés des arts , les détails de la vie des guerriers, mais surtout ceux de leurs combats et de leui^ victoires, sont les sujets ordinaires des tableaux d'Homère, Empruntons-lui (pielques-uns de ces exemples que la postérité ne s'est point lassée et ne se lassera jamais d'admirer. Au septième livre de V Odyssée , le poète conduit
son héros dans les jardins d'Alcinoûs, et en fait la description suivanle , si souvent citée par les modernes :
«Hors de l'enceinte des murs du palais est un «jardin de quatre mesures, qu'une haie vive envi- » ronne. Là sont des arhres élevés , toujours verts : » les |)oiriers , les grenadiers , les pommiers , les «orangers qui portent de beaux fruits , les doux «figuiers, les oliviers verdoyants. Leurs fruits ne » sont ni flétris par l'hiver ni desséchés par l'été ; « le zéphyr qui souffle sans cesse dans ce délicieux » séjour fait croître les uns et mûrir les autres. La «poire mûrit après la poire, la pomme après la » pomme , la grappe parfumée après la grappe par- « fumée , la figue après la figue. Des vignes abon- «danles ontété plantées dans ce jardin ; les grap- »pes des unes sèchent au soleil dans un espace » découvert , tandis que l'on vendange les autres ; «on foule les unes lorsque le bourgeon des autres » commence à se développer, que d'autres sont en «fleur, que d'autres mûrissent et noircissent. A «l'extrémité de ce délicieux jardin sont placées «des couches qui verdissent toute l'année; deux «sources y ont [)ris naissance: l'une circule dans
» le jardin; l'autre s'écoule vers le palais pour Tu- » sage (le ceux qui l'habitent. Telles sont lesriches- » ses dont les Dieux ornèrent le superbe palais » d'Alcinoiis ' . »
Quelle grâce naïve, quel riant tableau ! Et que l'imagination s'arrête avec complaisance, et sur les objets que lui présente le poète , et sur les temps où les rois mêmes n'avaient que de pareilles demeures ! Ailleurs c'est une scène imposante de la nature, que le poète met sous nos yeux. Ulysse, échappé aux dangers de Scylla et de Charybde , décrit le spectacle de leurs eaux :
« D'un côté Scylla , de l'autre Charybde absor- » baient alternativement et vomissaient l'onde salée. "Tantôt la mer troublée semble bouillir comme » l'onde enfermée dans un vase posé sur une flamme «ardente, tantôt l'écnme jaillit au sommet des » rochers, retombe et les couvre, tantôt elle est ab- » sorbéepar le gouffre. L'élément liquide est remué » dans toutes ses profondeurs ; les roches voisines » retentissent de l'horrible fracas des flots; la terre »se montre couverte d'une écume bleuâtre ^ »
* Homère , traduction de M. Gin.
^ Odyss., liv. xil.
Voyez les procédés fies ;irts décrits dans Tun des plus beaux et des pins fameux passages du même poème. Ulysse, aidé de ses compagnons, enfonce un pieu brûlant dans l'œil du Cyclope endormi :
«Mes compagnons m'environnent, ils sai-
» sissent ré[)ieu , l'enfoncent dans l'œil du Cyclope »et l'y maintiennent, tandis qu'à l'autre extrémité » je m'élance et le roule. Tel un habile charpentier » perce avec une tarière d'énormes poutres destinées » à la construction d'un grand vaisseau. L'ouvrier «dirige l'instrument; ses compagnons, attachés « au moulinet par des courroies, lui impriment » le mouvement circulaire ; tel l'épieu enflammé » tourne dans l'immense cavité de l'œil du Cyclope. » Le sang bouillonne et coule en abondance ; la » flamme s'attache à ses paupières et k son épais «sourcil , la pulpe de l'œil est brûlée , les poils «qui l'environnent craquent dans le feu qui les «consume. Le bruit qui se fait entendre autour «de l'épieu qui brûle l'œil du Cyclope, est sem- "blable au frémissement d'une hache ou d'une » scie enflammée qu'un maréchal plonge dans l'eau « pour la tremper (car le fer en devient plus tran-
«chant et plus fort). La roche intérieure retentit » des cris du monstre ' . »
Enfin, si la nature de cet écrit comportait d'aussi longues citations , nous transcririons ici en entier cette admirable description des armes d'Achille, auXVIlP chant de Y Iliade, et celle des funérailles de Patrocle, au XXllI^ chant du même poème , qui ont servi de modèle à tant d'autres morceaux du même genre. Ce furent de telles beautés sans doute qui valurent à ce grand peintre de la nature l'épithète de divin , et qui ont fait de ses chants comme une voix qui traverse les siècles, et charme d'àççe en âc;eles (générations des hommes. En nous résumant sur le caractère de sa poésie descriptive, nous dirons qu'elle est vraie , naïve, pittoresque , et qu'elle possède ces qualités au plus haut degré peut-être oîi il soit possible de les porter.
Virgile, considéré comme poète descriptif , se ressent des changements qu'une civilisation plus avancée avait introduits dans la poésie. Il n'est plus frappé, comme Homère, de tous ces détails de la vie commune ou de la nature physique que le chan -
' Odyss., liv. l\.
tre naïf de Y Iliade reproduit sans choix et avec tant de complaisance. Dans Y Enéide, le poète choisit et parmi les objets qu'il veut peindre , et parmi les détails qui caractérisent ces objets. Ses descriptions et ses comparaisons sont plus rares , mais en général celles-ci sont plus exactes, et les autres placées avec plus d'art. Le poète, dans ses récits ou dans ses descriptions, n'est plus étranger à l'objet qu'il représente ; il montre les sentiments que cet objet lui inspire et, se plaçant lui-même dans le tableau , partage l'émotion où il transporte le spectateur. Le choix heureux des détails , l'harmonie et la précision du style , l'emploi sage et réglé des ornements , caractérisent en général les descriptions de Virgile. Pour ne point dépasser de justes limites , nous n'emprunterons à ce poète qu'un seul exemple ; mais cet exemple contient, à notre avis , le plus beau modèle de narration descriptive qu'offrent les anciens et les modernes réunis. C'est l'épisode de Cacus , au Ville livre de Y Enéide*.
*■ Nous abrégeons ce morceau, qui contient tout le récit qu'Évandre fait à Énée, et commence au vers 1 84 du livre VIII :
L'infâQie Cacus vient de ravir au fils d'AIcmëne les bœufs , fruit de sa victoire sur Géryon, Le héros irrité saisit sa massue et poursuit le ravisseur tremblant jusque dans son antre , dont un énorme rocher défend l'entrée. Voyez cette magnifique description des efforts que le dieu fait pour y pénétrer :
Ecce furens animis aderatTirynthius, omnemque Accessum lustrans, hùc ora ferebat et illùc , Dentibus infrendens. Ter totum fervidus ira Lustrât Aventini monteni : ter saxea tentât Limina necqiiicquam ; ter fessiis valle resedit.
Quelle force, quelle précision et quelle harmonie! Qui n'a entendu le frémissement de la colère du dieu? Qui n'a vu les regards terribles qu'il lance autour de lui ? Qui n'a assisté à ses efforts pour soulever le rocher qui met son ennemi à l'abri de ses coups ? Un moyen s'offre à lui :
Stabat acuta silex, prœcisis undique saxis , Speluncse dorso insurgens , altissima visu , Dirarum nidis domus opportuna volucrum.
Hanc, ut prona jugo la3vum iiicumbebat ad amnein,
Postquam exempta famés et amor compressus edendi, Rex Evandnis ait, etc.
Dexter in adversuin nitens concussit , et imis Avulsam solvit radicibus ; indè repente lni[julit : iinpulsu quo maximus insonat œther; Dissultant rip* , refluitque exterritus amnis.
Nous parlions tout à l'heure d'harmonie imilative; en voici un des plus beaux exemples. Comment se refuser à entendre les bonds mesurés du rocher, le retentissement prolongé des rives et la retraite subite des eaux du fleuve , dans les cinq syllabes longues et de mesure égale qui commencent le dernier vers, suivies des deux dactyles qui le terminent ? Il semble que le poète ait atteint ici l'apogée de son art , et que nul eflbrt ne puisse désormais le soutenir à cette hauteur. Il s'y maintient cependant , il s'élève même encore dans la com[)araison qui fait naître une dernière image:
At specus et Caci détecta apparuit ingens Regia , et umbrosae penitùs paluêre cavernse : Non secùs ac si quà penitùs vi terra dehiscens Infernas reserat sedes , et régna recludat Pallida , Dis invisa , superque inimane barathrum Ccinatur, trcpidentque immisso lumine Mânes.
Neptune effrayant d'un coup de son trident l'empire de Pluton, au XX* chant de V Iliade, ne pré-
sente pas une plus belle image que celle que contiennent ces derniers vers ' .
Enfin , le dieu vainqueur a saisi dans le fond de son antre, étouffé dans ses bras nerveux, le fils de Vulcain que n'ont pu sauver les flammes que vomissait sa bouche. Il le traîne hors de son repaire , et montre aux pâtres effrayés son cadavre , que le poète à son tour met sous nos yeux, dans ces vers qui terminent celte étonnante description :
Panditur extemplô foribus domus atra revulsis ; Abstractœque boves , abjura tseque rapinse Cœlo ostenduntur , pedibusque informe cadaver Protrabitur : nequeunt expleri corda tuendo Terribiles oculos , vultum , villosaque setis Pectora semiferi, atque exstinctos faucibus ignés.
Nous pourrions encore emprunter à Virgile comme modèle de poésie descriptive , son tableau de la peste des animaux au II*' livre des Géorgiques ,
* C'est le morceau si heureusement imité par Boileau : L'enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie; Pluton sort de son trône, il pâlit, il s'écrie, 11 tremble que le dieu dans son affreux séjour D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour.
l'épisode du vieillard du Galèse , la description de la tempête qui brise les vaisseaux d'Énée , celle des armes de ce héros , etc. Mais comment épuiser les richesses d'un poète quia rempli les siècles de son nom et balancé seul la gloire d'Homère î
Un vaste intervalle sépare Homère et Virgile de tous les autres poètes épiques de l'antiquité ; aussi ferons-nous désormais une plus large part à la critique. Lucain a semé son poème de descriptions brillantes et presque toujours élendues ; mais cet auteur, dans les morceaux de ce genre , semble moins avoir pour but de représenter fidèlement la nature , que de faire briller son talent par des antithèses et des hyperboles. Ses descriptions ne sont pas copiées , mais imaginées par le poète , et l'on dirait que les objets lui en sont fournis moins par les yeux que par l'esprit. D'ailleurs , comme ce genre demande à un haut degré le naturel et la vérité , c'est aussi celui qui met le plus en évidence les défauts de Lucain, qui péchait par les vices opposés , l'enflure et l'excès. Nous n'en voulons pour preuve que la longue description de la tempête (jui menace d'engloutir la barque de César, au cinquième livre de son poème. Quel
tableau chargé de la nature ! Quelle emphase dans les idées et dans les mots ! Quelle disproportion enfin entre le but et les moyens î Était-il nécessaire , pour nous intéresser au danger de César, de conjurer tous les éléments, de confondre le ciel avec la terre, et de faire rentrer l'univers dans l'ancien chaos'? Et comment admettre que le héros, dans son frêle esquif, ait pu braver une tempête à laquelle les plus forts vaisseaux n'auraient pas résisté un instant ? En général , le mérite de Lucain consiste dans les pensées grandes et fortes dont il a semé son ouvrage ; mais ici c'est comme poète et non comme philosophe que nous le jugeons. On trouve pourtant dans la P/iarsa/e plusieurs belles images et même plusieurs belles descriptions. On a justement vanté cette comparaison dans laquelle il nous présente Pompée sous l'emblème d'un chêne antique révéré par tonte la contrée , quoique ses racines aient cessé
' Tune Siiperûm convexa tremunt, atque arduus axis Iiisonuit, motaque poli compage laborant. Extimuit natura cahos ; rupisse videntur Concordes elemeiita moras, rursiisquo redire Nox, mânes mixlura Deis, etc.
de le nourrir et qu'il ne tienne déjà plus à la terre (juepar son poids ' ; et cette description de la forêt druidique abattue par César pendant le siège de Marseille , dans laquelle le poêle mêle avec art , aux sombres images de la nature , les terribles effets de la superstition*. C'est le caractère de son talent , d'exceller dans les morceaux où l'esprit philosophique trouve un champ convenable , et de chercher dans le spectacle de la nature , moins des images que des pensées.
Ovide , dont le poème des Métamorplwses tient le milieu entre l'épopée et la poésie lyrique, était appelé, par la nature même de son sujet , h faire un usage continuel de la j)oésie descriptive. Il montre dans ce genre cette abondance et cette facilité qui sont le caractère de toutes ses productions. Maître de sa langue , il exprime avec bonheur les délails qui semblent le [)lus se refuser à toute poé-
Qualis frugifero quercus sublimis in agro Exuvias veleres populi, etc.
(Pliurs., lib. 1.)
Luciis erat, longo nuuquaiu violalus ab tevo, Obscuruni cingens conncxis acra ramis, etc.
{Pfiars.. \\h. 111.)
sie ; témoin entre autres cette description précise et élégante du compas :
Primus et ex uno duo feirea bracchia nodo Junxit, ut sequali spatio distantibus illis Altéra pars staret, pars, altéra duceret orbem.
Mais, comme on l'a souvent remarqué , la facilité d'Ovide tient plus à la négligence qu'à la vigueur de son esprit. C'est un luxe inutile qui l'empêche d'acquérir de véritables richesses. Il est long dans ses descriptions , parce qu'il ne sait pas peindre d'un trait ; il accumule les détails , parce qu'il ne sait pas choisir parmi eux; il trouve facilement des images , mais il ne les abandonne qu'après en avoir rassasié son lecteur; partout enfin il justifie dans sa manière de décrire , cette juste et solide remarque du critique ancien: «Ovidiiis nimiùm amator ingenii skj.» Pour le juger, comparez-le à Virgile dans les morceaux où les deux poètes se sont exercés sur un même sujet. Rapprochez la peste des animaux, que Virgile a décrite au troisième livre des Gèorgiqucs, de la peste d'Égine, au septième livre des MélamorpJwses; et ce qu'il faut admirer dans le premier , vous fera mieux sentir ce qu'il faut blâmer ou regretter dans l'autre.
C'est de la même manière qu'il faudrait juger les autres épiques latins , Silius Italicus , Stace elClaudien. Pour ne point surcharger ce discours, nous ne faisons ici qu'un seul de ces rapprochements. Claudien s'est rencontré avec Virgile dans la description de l'un des plus grands phénomènes de la nature physique , l'éruption de l'Etna, que l'un et l'autre poète attribuent, suivant la tradition , aux efïorts d'un géant que cette montagne accable de son poids. Voici comment Claudien exprime cette idée :
In medio scopulis se porrigit /Etna perustis ; JEtna giganteos nunquàm tacitura triumphos. Enceladi bustum , qui saucia terga revinctus , Spiral inexhaustum flagranti pectore sulfur, Et quoties detrectat onus cervice rebelli In dextrum laevumquc latus, tune insula fundo Vertitur, et dubiae nutant cum mœnibus urbes.
Voici maintenant le passage de Virgile :
Fama est Enceladi semiustum fulmine corpus Urgcri mole hâc , ingentemque insuper yïltnam Impositam , ruptis flammam exspirare caminis , Et fessum quoties mutât latus , intremere omnem Murmure Trinacriam et cœlum subtexere fumo.
Il est inutile de faire sentir la supériorité d'un tel
morceau, que la beauté de l'hiatus du second vers et la construction du quatrième rendent un modèle de poésie imitative.
Passons aux poètes épiques modernes. Nous serons beaucoup plus court sur ce qui les concerne , soit parce qu'il n'entre point dans le plan de ce discours de faire une histoire complète de la poésie descriptive , soit parce que ce genre de poésie joue un rôle bien moins important dans les épopées modernes que dans les poèmes anciens. C'est un fait dont nous expliquerons la nature et les causes. Cinq auteurs principaux, le Tasse, Milton, Camoëns, Voltaire et KIopstock, se sont distingués parmi les modernes dans le genre épique ; et, de ces cinq auteurs, les deux premiers ont seuls accordé à la poésie descriptive une place marquée dans leurs poèmes. KIopstock , jeté, et par la nature de son sujet et par le caractère de son talent , dans le domaine des sentiments et des idées, renfermé dans l'abstraction métaphysique à laquelle il prête l'enveloppe de sa belle poésie, ne descend presque jamais de cette hauteur intellectuelle jusqu'à la peinture du monde réel et sensible; et s'il le lait quelquefois, c'est en créant
lui-même les objets qu'il décrit et ôtant ainsi tout moyen d'apprécier, quant h la vérité et à la ressemblance, le mérite de sa poésie descriptive. Camoëns offre le caractère opposé : ce poète élève rarement sa pensée au-dessus du monde des sens ; mais son poème, destiné cà retracer des faits nationaux, est presque en entier en récit ; l'auteur , dans plusieurs parties , semble avoir autant ambitionné la gloire de l'historien que celle du poète , et n'a accordé à la poésie descriptive que la place accessoire qu'un tel but comportait. Voltaire en a donné de très-beaux exemples dans sa llenriade ; mais ce poème , écrit à une époque qui se signalait par une tendance exclusive vers l'esprit de raisonnement et de philosophisme, en porte aussi les marques. Les descriptions y sont en petit nombre , toujours mêlées de réflexions et de pensées, et offrant si constamment le philosophe à côté du poète, que l'impression qu'elles laissent ne dépend plus seulement du mérite et de la vérité du tableau. Restent le Tasse et Milton. Ces deux poètes montrent un égal talent pour la poésie descriptive, et leurs ouvrages en otfrent des modèles qu'on pourrait placer à côté de ce que l'antiquité a pro'
duit de plus parfait en ce genre. Tels sont, dans le Tasse, la description des jardins d'Armide , celle de la forêt enchantée que Tancrède n'ose abattre, celle de la sécheresse qui désole le camp des chrétiens, etc. En général les descriptions de ces poètes sont moins simples que celles des anciens : l'objet y est présenté avec toutes les impressions qu'il produit , tous les sentiments qu'il fait naître ; c'est lecaractère ordinaire delà poésie descriptive parmi les modernes. Voyez par exemple avec quel art le poète mêle les sentiments aux images , dans cette peinture d'Armide traversant le camp des croisés. «Jamais Argos', jamais Chypre ou Delos ne » virent une figure si parfaite , des traits si tou- » chants. L'or de sa chevelure tantôt brille au tra- » vers du voile transparent qui la couvre , tantôt