‹ De la Possibilité D'une Action thérapeutique de la musiqueChapitre 4 sur 11 · NES · texte numérisé non relu

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losophie naissante cherche à en donner une inlerprétation plus rigoureuse. En Grèce l'esprit curieux d’Aristote s'efforce de définir le sentiment de soulagement, de délivrance de l’âme, « catharsis », créé par le chant. Montaigne, au xvr siècle, reconnait qu'il doit en grande partie le calme et la modération de son humeur à la prudence avisée de son père qui, durant son enfance, le faisait réveiller en musique. Plus près de nous Goëthe fait dire à Werther, un malade de l'idée fixe : (Elle joue sur le elavier avec la suavité d’un ange ; alors l’égarement et les ténèbres de mon âme se dissipent » ; exprimant, sous une forme poétique, un réel sentiment de soulagement. La souplesse de son esprit permettait à Goëthe d’unir ainsi la beauté des images et la précision de l’observation, on dirait, volontiers, médicale. De nos jours enfin Tolstoï, dans sa paradoxale « Sonate à Kreutzer », dénonce avec violence l'excitation sensuelle produite par les auditions musicales et déclare la musique dangereuse pour les mœurs. Pour la défense de celle-ci on peut faire observer qu'ilse place dans des conditions trop favorables à la thèse qu'il soutient, que son cas esttrès particulier, et que rien d'ailleurs n’est ni absolument nuisible, ni absolument bienfaisant. Il serait facile de multiplier à l’infini les exemples et les textes qui prouvent combien fut universelle la conscience de l'empire exercé par la musique sur la mentalité de l’homme. Ceux-ci choisis à des périodes diverses de l’évolution humaine, sont des indications suffisantes pour la pensée.

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Si de Ia littérature, on passe à la vie même des peuples, on constate que la musique en a toujours été un des éléments les plus importants. Mais c’est dans les temps modernes qu’elle a pris un développement extraordinaire. Aujourd'hui elle a diffusé partout. Pas de famille, pas de réunion où elle n'ait sa place. En dehors des cercles privés, les concerts publics se multiplient el attirent des foules considérables qui font bon marché des longues stations à la porte malgré la pluie et le froid et de l’incommodité d'une salle trop pleine, d’une atmosphère viciée presqu'irrespirable. Beaucoup de Parisiens sacrifient ainsi d'un cœur léger leur promenade du dimanche pour entendre un concert auquel ils se montrent assidus comme à une sorte d'office dominical.

Le médecin ne saurait rester indifférent à ce spectacle. En effet il peut être appelé à donner ses soins à ces amateurs de musique ; il est bon qu'il comprenne leur passion, s'ils sont mélomanes et ne la heurte pas inutilementau cas où elle aurait besoin d'être contrariée. Il devra également se préoccuper de l'influence possible des auditions musicales sur ses malades, décider de leur opportunité, proscrire momentanément les œuvres mal adaptées à leur état de santé. À un point de vue plus général, en dehors de la pratique médicale, il essaiera d'apprécier leur répercussion sur l'individu sain et formulera, s'il y a lieu, d’utiles préceptes d'hygiène.

Il ne le fera pas sans difficulté car les éléments

d’une appréciation rigoureuse lui manqueront et il

lui faudra s’en tenir presque toujours à son expérience personnelle. En effet, l'étude physiologique de la musique est entreprise depuis peu de temps. Jusqu'à une époque récente, on se contentait d’aflirmations vagues, d'explications hypothétiques où la science le cédait souvent à la pure fantaisie. Les expériences de Ch. Féré, de Binetet Courtier, de Doguel, de Guibault, de Patrizi, de Dogiel, de Mentz, du Prince de Tarchanoff, ont déjà fixé certains points de laction des sons isolés, du rythme et destonalités sur la circulation, la respiration et la dynamogénie musculaire. Laborde signale à l'Académie de médecine, en 1901, le rôle que les sensations auditives peuvent jouer dans l’anesthésie opératoire et le traitement de certaines maladies mentales. Ferrand présente à la même société un (Essai physiologique sur la musique » où il tente d'expliquer et de préciser son pouvoir thérapeutique. IT y a là les éléments précieux, maisencore insuflisants, d’un travail de synthèse sur la musique considérée dans ses rapports avec la médecine.

Cette absence de données physiologiques certaines est la cause du peu de crédit dont la musique jouit auprès des médecins. Esquirol et Moreau (de Tours), au siècle précédent, avaient bien essayé de l’employer au traitement des maladies mentales, mais sans grand succès. Leurs tentatives furent renouvelées depuis en différents asiles d’aliénés tant en France qu'à l'étranger, avec des résultats souvent

contradictoires : on pourrait critiquer d’ailleurs la

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façon dont elles furent faites. Toujours est-il qu’elles n’eurent qu'un faibleretentissement. Les esprits mis en défiance par ces essais malheureux, effrayés un peu aussi par les difficultés de l’application, se sont désintéressés d’un objet qu'ils jugent plus curieux que digne d'attention.

En outre la médecine et la musique leur paraissent jusqu’à un certain point incompatibles.Celle-ci obéit, ilest vrai, à des lois physiologiques immuables dans leurs grandes lignes mais quisubissent les variations dans le détail que leur impose le génie ; et ces variations sont parfois assez grandes pour la faire sortir de ses limites. Par là elle se dérobe à l’investigation scientifique, car elle a Ia spontanéité déconcertante de la vie ; elle devanee la science, obligée à chaque innovation de modifier ses constructions. Aïnsi l’admission des accords dissonants dans l'harmonie moderne bouleversa-t-elle en partie la théorie de l'audition.

La médecine au contraire semble définitivement orientée vers une réalisation scientifique ; elle demande des moyens d’action constants, invariables dans leurs effets. Les chimistes lui prodiguent chaque jour de nouveaux médicaments dont quelques: uns sont pour ainsi dire infaillibles. Les physiciens lui montrent quelle aide précieuse elle trouve dans les agents physiques : l’eau, la lumière, la chaleur, le mouvement, l'électricité. Les physiologistes l’enrichissent des sérums, des sucs organiques. L’empirisme connaissait,ilest vrai,quelques-unes de ces mé-

thodes, mais il les employait à l’aveuglette. La médecine moderne en use en toute connaissance de cause. Aussi lorsque les psychophysiciens, à leur tour, mettent à son service des forces, comme la musique,capricieuses et mal connues, disant tout le fruit qu'elle en pourrait retirer, elle les écoute avec défiance. Pourquoi s’embarrasser de procédés instables, lents dans leur action et dont les résultats sont problématiques, parfois contraires à ceux qu'on escomptait ? C’est ainsi que furent accueillies, il est vrai, un grand nombre d'innovations thérapeutiques dont la valeur a été dans la suite universellement reconnue. Prudence nécessaire, si elle est sans excès, car elle prévient des erreurs redoutables. Toutefois l’écueil ici n’est pas dans le danger, mais dans la difficulté et la longueur de l’'expérimentation. La musique est chose subtile et délicate à manier et peu de médecins se trouvent dans les conditions matérielles suffisantes pour en étudier les effets. Il est à souhaiter cependant que des observations de longue haleine se multiplient, permettant de rendre un jugement motivé. On n’en trouvera pas dans ce travail quin’est qu'un aperçu de la question et la laissera sans réponse formelle. Dans l’état actuel de nos connaissances il est impossible de se prononcer sans anticipation. Tout ce qu’on peut faire, c’est appliquer à la musique la méthode d'examen ordinaire en thérapeutique pour évaluer un médicament. Celte méthode consiste à l’envisager dans ses propriétés physiques et chimiques, dans ses effets physiologiques, thé-

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rapeutiques et toxiques, à préciser ses indications, à déterminer enfin son mode d'application, ses préparations et ses doses. Ce sera l’ordre même que nous suivons ici, avec cette restriction que les pr'opriétés physiques du son, et son mode de transmission à l'oreille qui sont l’objet de l’acoustique et des théories de l’audition seront laissés de côté parce qu'il serait trop long de les exposer même brièvement. Nous étudierons donc successivement :

Dans un premier chapitre, les effets physiologiques de la musique.

Dans un deuxième, ses effets thérapeutiques et toxiques.

Dans un troisième, ses indications, son mode d’application, la qualité et la quantité et nous termine-

rons par quelques considérations d'hygiène.

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