‹ De la Possibilité D'une Action thérapeutique de la musiqueChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Effets thérapeutiques et toxiques.

Si dans les recherches de laboratoire on a pu réduire à un minimum satisfaisant, quant à leur objet, les difficultés delexpérimentation, l'incertitude, la complexité, la confusion même se présentent quand il s’agit de déterminer l’importance pratique de ces recherches et l'application de leurs résultats à la thérapeutique. C’est que la clinique ne réalise pour ainsi dire jamais un ensemble de données expérimentales. La même affection se présente à des degrés variables, selon des modes divers, chez des individus différents; tel médicament spécifique de cette affection, ayant des effets généraux comparables, offre cependant dans son action des variations assez grandes pour dérouter le praticien qui les explique par des prédispositions individuelles. S'il en est ainsi d’un médicament classé, appliqué dans des cas assez rigoureusement définis, à plus forte raison un agent thérapeutique douteux, très imparfaite-

ment connu, mis en œuvre dans des maladies encore mal déterminées, celles de l'esprit, réserve-t-il des surprises. Il faut donc renoncer à obtenir dans l’essai thérapeutique de la musique des résultats aussi constants que dans l’expérimentation physiologique. C’est ce qui paraitra évident à l'examen de quelques tentatives d'application de la musique au traitement des maladies mentales.

L'idée n’est pas nouvelle,en effet, d’opposer la musique à certaines manifestations nerveuses morbides. D'innombrables légendes répandues dans les littératures encourageaient cette tendance. L'histoire de la médecine en témoigne. Alors que la thérapeutique n'ayant pas été profondément modifiée par l’introduction dela méthode expérimentale était encore vouée à l’empirisme, la musique y jouait un rôle reconnu et recherché. Les médecins de l'antiquité, Pythagore, Hippocrate, Théophraste, Galien, Plutarque, Gelse, l’employaient contre la folie, les névroses, la goutte, les névralgies sciatiques. Dans les temps modernes, Diemerbrack, Baglivi, Kircher, Haffenrelfer, Jacques Bonnet, Desault, Relhan, Pinel, Roger, Esquirol, Moreau (de Tours) lui reconnaissaient une influence bienfaisante dans les maladies nerveuses et mentales. Chomet en 1877 rapporte un cas d’hémorrhagie cérébrale avec paralysie des membres et aphasie amélioré et finalement guéri par des séances de piano. Les chirurgiens, dépourvus de nos puissants anesthésiques, la recommandaient pour atténuer la douleur des longues opérations. Des

fébricitants bénéficiaient de son intervention, tel ce malade dont parle Dodard (1505). C'était un artiste, atteint d'une fièvre violente avec délire, insomnie, convulsions qui, ayant réclamé l'audition de quelques morceaux de musique, en éprouva un soulagement immédiat, une suspension de tous les symptômes, si bien que les concerts furent renouvelés pendant dix jours après lesquels le malade se trouva guéri. En dehors de toute autre médication, deux saignées du pied avaient aidé, pensait-on alors, ou plutôt contrarié, dirait-on aujourd'hui, cette cure héroïque. Des cas semblables ont été observés par Dessessart, Tourtelle, Bourdois de Lamothe, Lors des épidémies de peste on eut souvent recours à la musique pour lutter contre l'abattement et la stupeur que déterminent cette terrible maladie. C’est ainsi que Desgenettes, médecin en chef des armées d’Egypte, fit jouer les musiques militaires sous les fenêtres des hôpitaux où se trouvaient les pestiférés. Mais c’est dans la chorée et l’aliénation mentale qu’on en fit l’usage le plus fréquent. La chorée ou danse de Saint-Guy et une de ses formes locales, le tarentisme (longtemps attribué à la piqûre de la tarentule, grosse araignée de la Calabre), firent des apparitions multiples en Europe, du xx au xvur' siècle, période d’élection des névroses épidémiques. Dans les villes des troupes de danseurs bénévoles se livraient aux mouvements les plus désordonnés. On les faisait accompagner par des fanfares dont le jeu réglait, modérait

et calmait leur agitation.

Guibier

« En Italie des bandes de musiciens parcouraient les campagnes à la recherche des tarentistes et créaient suivant le genre, la variété et la disposition des malades des compositions musicales différentes : la « Tarentella », très vive, accompagnée, de chants sauvages et dithyrambiques, le « Panno Verde » avec ses chants idylliques et bucoliques cherchant à rendre la douce impression causée par la verdure, la « Catena », la Spellata », la plus lente et la moins aimée de toutes. De plus ces paysans, privés de toute éducation, dénués de toute finesse auditive, ne pouvaient supporter l'impression désagréable des fausses notes et témoignaient leur répugnance etleur mécontentement comme s'ils avaient été initiés aux plus profonds

secrets de l’art musical, » (Soula, thèse 1885).

L'influence bienfaisante de la musique se manifes-

tait aussi pendant la période de mélancolie et de

torpeur qui précédait les crises.

« Alors, dit Richard Mead (cité par Soula) les alexipharmaques et les cordiaux les plus vantés ne sont d'aucun secours, car on à beau en réitérer l'usage, la mélancolie gagne du terrain, l'hébétement succède, le malade est dans les terreurs paniques jusqu à la mort qui arrive bientôt si la musique ne vient à son secours, car c'est le seul moyen efficace de leur procurer une prompte guérison. En effet quoique le malade soit dans la plus grande oppression, au premier son des instruments, on voit ses pieds remuer en cadence, puis il s'élève et s’élance pour danser avec une force inconcevable; il soutient cet exercice, la première fois, pendant trois ou quatre heures ;

on le met au lit où il éprouve une sueur qui le soulage. etc. ».

Ces faits lointains paraissent tenir de la fable. Pourtant ils sont assez fréquents dans l’histoire de la médecine et rapportés par des témoins dignes de foi. On ne peut leur refuser un certain crédit ainsi qu'aux nombreuses tentatives de thérapeutique musicale entreprises dans les asiles d’aliénés et dont quelquesunes méritent vraiment de retenir l'attention. A part des anecdotes comme celle, citée par Brière de Boismont, relative au roi d'Espagne Philippe V dont la mélancolie profonde céda au charme de la voix du chanteur Farinelli, on ne trouve pas exprimée avant Pinel lhypothèse d'une intervention efficace de la musique dans le traitement de la folie. Ce que Pinel regardait comme possible, d’autres essayèrent de le réaliser. À Charenton, dans le service d’'Esquirol, des représentations tliéâtrales avec musique furent organisées, en dehors du contrôle du médecin, par le directeur de l’asile. Elles n’eurent pas d’autre effet que d’exciter la plupart des malades au désordre, résultat inévitable des spectacles mal agencés et mal choisis qu'on leur offrait et de la présence d’un public étranger. Fort judicieusement Esquirol le fait

remarquer :

« Pour que les représentations théâtrales fussent utiles aux « aliénés, il faudrait un théâtre, des pièces, une musique, des « spectateurs faits exprès pour chaque malade, car les applica- « tions de l'influence morale au traitement des aliénés doivent « être aussi variées qu'il ÿ a de modes différents de sentir ».

A Bicèêtre, Moreau (de Tours) faisait assister -les

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maniaques à des séances régulières de musique qu'il appelait des « douches musicales ». Les malades en éprouvaient une détente momentanée ; mais l'agitation reprenait bientôt le dessus ; chez quelques-uns seulement, moins excités, l’accalmie persistait et déterminait Moreau à continuer.

A l’Asile de Mont-de-Vergues (Vaucluse), Laurent organise des chœurs d’aliénés auxquels il fait chanter des morceaux de musique à une ou plusieurs parties. Il note bientôt des améliorations très appréciables dans leur état et quatre guérisons qu'il attribue à l'influence du chant. Les choristes en bénéficient beaucoup plus que les simples auditeurs parce qu'ils sont moins gravement atteints, étant encore capables de l'attention exigée par l'étude de la musique, et par la vertu même du chant sur celui qui chante. Dans l’ensemble, les malades sont favorablement impressionnés : ils sont plus dociles, plus recueillis à la chapelle, et les séances de musique qui ont lieu le plus souvent pendant les oflices religieux sont l’objet d'un vif désir et la source d'émotions agréables et douces. En Italie, dans les asiles d’'Aversa et de Senavia les malades sont aussi exercés à la musique.

€ L'hôpital entier n’est composé que de musiciens, dit Trélat « de l'asile d’Aversa ; chaque nouveau venu choisit son instru « ment, Ils vont au réfectoire en musique, au bruit des fanfares ; «c’est à ce prix qu'on dine et chaque pensionnaire est sym-

« phoniste avant d’être convive ».

SPAS

Ces exemples sont suivis; les essais se généralisent, soitqu'on recrute l'orchestre etles chœurs parmi les malades eux-mêmes, soit qu'on se contente de faire assister ceux-ci à des concerts donnés par des étrangers. Mais les résultats ne paraissent pas encourager beaucoup les tentatives qui ne sont plus aujourd'hui aussi nombreuses ni poursuivies avec la même persévérancequ'autrefois. Une sorte de réaction même s’estproduite devant des faits indiscutables de maladiesnerveuses etmentales aggravées ou déterminées par des auditions musicales intempestives ou par l'exercice exagéré des facultés artistiques, c’està-dire devant la réalité des effets toxiques de la musique.

Dans les manifestations de folie collective et religieuse dont l’histoire est remplie à certaines époques, la musique jouait souvent un rôle prépondérant et favorisait l’exaltation morbide. Les disciples d'Hussein le Martyr et les Aissaouas, pour déterminer cette insensibilité cutanée qui leur permet mille extravagances, ont recours à des tambourins qu'ils frappent à des cadences rapides tantôt monotones, tantôt de plus en plus précipitées ; ce bruit est renforcé par des mélopées que des initiés clament au même rythme. On peut objecter qu'il n’est guère question en cela de musique, tout au moins d’une musique capable de séduire des Occidentaux. Mais les convulsionnaires de Saint-Médard, les visionnaires des Cévennes, les extatiques déséquilibrés par la Révocation de l'Edit de Nantes entretenaient

leurs fureurs religieuses par des chants de psaumes et de cantiques commencés avec ferveur, continués avec frénésie et finissant en un concert de cris et de hurlements où leur folie déchainée se donnait libre carrière. Ainsi font encore à Londres les modernes soldats de l'Armée du salut. Si la «Marseillaise » engendra l'héroïsme, la « Carmagnole » aida à commettre plus d'un crime. Il faut bien entendu tenir compte dans ces cas des réactions mentales mutuelles dont l'étude est entreprise depuis quelque temps sous la rubrique de « Psychologie des foules » et qui contribuaient pour une large part à déterminer ces paroxysmes. Mais il existe des faits nombreux de troubles nerveux provoqués par la seule musique. Des hystériques ont été plongés dans le sommeil hypnotique et la catalepsie par le son d'un diapason, une reprise des cuivres dans une musique militaire au milieu d’un morceau très doux. A la Salpêtrière, lors d'une procession de Fête-Dieu où jouait une fanfare, un fortissimo fit tomber en catalepsie plusieurs malades très tranquilles. Le professeur Lacassagne à observé un jeune homme que des accès de catalepsie arrêtaient brusquement quand il jouait du piano ; ses mains restaient en l’air tendues et immobiles pendant un temps variable, quelquefois long d'une heure, puis elles retombaient pour reprendre le morceau à l'endroit même où il avait été interrompu. Le D'Albahary a vu à Vienne un épileptique pris de convulsions aux premiers coups d’archet d'un concerto de violon exécuté par le virtuose

oo

Ysaye. Le D' Moos d'Heildelberg rapporte deux cas d’obsession musicale chez des personnes souffrant d’ailleurs depuis des années de catarrhe du conduit auditif externe. La perception hallucinatoire persista pendant quinze jours après un concert dans le premier cas et dans le second, chez un professeur de musique, elle dura plusieurs heures après chaque leçon. Il y a des exemples de syncope et d’hémorrhagie cérébrale survenues pendant l'audition de chants passionnés ou violents. Esquirol et Moreau (de Tours) ont signalé en termes fort nets que la musique appliquée sans discernement est funeste aux aliénés ; trop excitante, elle provoque chez les maniaques des paroxysmes de fureur ; dépressive, elle augmente l’accablement des mélancoliques. Tout médecin ayant suffisamment exercé, surtout dans les villes, pourrait grossir cette liste des méfaits de la musique ; il n’en est guère, par exemple, qui n'aient été obligés d'interdire l'étude du piano à des jeunes filles chez qui elle provoquait une nervosité excessive. Enfin deux passages des &« Mémoires » de Berlioz montrent le danger pour les personnes d’une complexion délicate, moins résistante que la sienne, d'émotions violentes comme celles qu'il décrit :

« Tout mon être semble entrer en vibration pendant l'audition « d’une bonne musique ; c'est d’abord un plaisir délicieux où « le raisonnement semble n’entrer pour rien ; l'habitude de « l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître l'admiration ; « l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de la

« grandeur des idées de l'auteur, produit successivement une

Cas

agitation étrange dans la circulation du sang ; mes artères battent avec violence ; les larmes qui d'ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent souvent qu'un état progressif qui doit être de beaucoup dépassé. En ce cas ce sont des contractions spasmodiques. des muscles, un tremblement de tous les membres, un engourdissement total des pieds et des mains, une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition ; je n'y vois plus, j'entends à peine, vertige...

demi-évanouissement ».

Voilà pour les émotions agréables provoquées par

une musique entendue avec plaisir. Si la musique lui

déplait, son exaltation n’est pas moins violente :

« Je rougis, dit-il, comme de honte ; une véritable indignation s'empare de moi ; on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon : il se fait pour chasser l'impression reçue un soulèvement général dans tout l'organisme, analogue aux efforts de vomissement quand l'estomac veut rejeter une

liqueur nauséabonde »,

On comprend facilement que l’abus de sensations

aussi fortes donne à des organisations mal préparées un ébranlement funeste. C’estun fait d’obser-

vation courante par où s'explique un excès d’en-

thousiasme pour des œuvres faisant souvent ou trop brutalement appel à l’émotivité,

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