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De la predication sous Henri IV

L'étude des transformations successives de la parole évangélique dans notre patrie est indispensable à celui qui veut connaître l'histoire de la langue française. Nulle autre part mieux que dans les écrits des prédicateurs on ne peut suivre les variations de notre idiome. Quelle série non interrompue de documents nous offrent les volumineux recueils de sermons conservés depuis saint Bernard jusqu'à Bossuet. L'histoire religieuse et civile y peut aussi trouver les renseignements les plus sûrs et les plus complets sur les mœurs et l'état des esprits dans les différents siècles. Et cependant l'histoire de l'éloquence sacrée en France n'est pas encore

faite.

Toutefois, si le tableau de la prédication n'a pas encore été présenté avec ensemble dans un seul cadre, certaines parties en ont été brillamment ébauchées ; d'autres, traitées par des mains habiles, ont été mises en lumière avec un vrai talent. Nous voudrions essayer aujourd'hui de porter quelque jour sur une époque de l'histoire de la chaire chrétienne encore entourée de quelque obscurité.

Charles Labiite, dans les Prédicateurs de la Ligue 1, plus préoccupé, il est vrai, d'histoire politique que d'histoire littéraire, a néanmoins bien fait ressortir le caractère de la prédication pendant cette période malheureuse qui s'étend de la Saint- Barthélémy à l'entrée de Henri IV dans Paris. En 1 863 , M. Jacquinet , dans les Prédicateurs du xvne siècle avant Bossuet, a comblé une importante lacune en étudiant l'éloquence sacrée sous Louis XIII. Entre ces deux travaux se trouve le règne glorieux de Henri IV , dont M. Jacquinet a peut-être fait trop bon marché, auquel du moins il

1 Les Prédicateurs de la Ligue, thèse pour le doctorat présentée à la Faculté des Lettres de Paris par Charles Labitte : Paris, 1841.

enlève une gloire que nous croyons juste de lui laisser.

Dans un chapitre préliminaire de son livre, il jette un rapide coup d'œil sur les sermonnai res qui ont succédé aux Ligueurs ; après avoir signalé les défauts de plusieurs orateurs et avoir cité quelques passages qui semblent justifier ses assertions, M. Jacquinet s'exprime ainsi : « Il est donc permis de conclure qu'en fait d'éloquence sacrée le xvne siècle se contenta d'abord de suivre et de continuer le xvie siècle, et ne fit guère autre chose sous Henri IV et même dans les premières années de Louis XIII. » 1

Une étude patiente des prédicateurs de cette époque nous mène à une conclusion toute différente. Sans méconnaître qu'un grand nombre d'orateurs sacrés ont persévéré dans la mauvaise voie, et que les meilleurs parmi eux ne sont pas tout-à-fait dégagés de quelques travers des époques précédentes, nous croyons qu'on peut attribuer au règne de Henri IV l'honneur, nous ne dirons pas d'une réforme complète , mais d'un commencement très

\ Les Prédicateurs du XVIIe siècle, avant Bossuet, p. 86.

prononcé de réforme dans la chaire chrétienne. Rien ne se perfectionne tout-à-coup. La réforme s'est trouvée définitivement opérée à la fin du règne de Louis XIII, mais elle a commencé sous Henri IV. Qui veut connaître les choses à fond doit remonter à leur source. C'est à la source de la réforme de l'éloquence sacrée que nous prétendons remonter. Ce n'est pas un spectacle sans intérêt que de suivre les premiers essais d'un genre littéraire qui aura plus tard un si grand éclat.

Nous apportons ici le résultat de longues heures passées dans les bibliothèques de Paris , et surtout dans la bibliothèque Sainte-Geneviève, où se trouvent en grande partie les livres aujourd'hui si peu feuilletés, que nous voulions étudier; trop heureux si les laborieuses lectures que nous nous sommes imposées , nous avaient permis d'écrire quelques pages utiles au futur historien de la prédication.

Coup (Tœil sur les siècles antérieurs. — Influence de la méthode scolastique. — De la langue employée par les sermonnaires. — Le burlesque. — La prédication politique. — Abus de l'érudition. — Nécessité d'une réforme.

Pour apprécier à leur juste valeur les sermonnaires du règne de Henri IV, et pour bien juger la réforme qui s'est opérée sous ce règne, il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil sur les siècles antérieurs, et d'énumérer les divers défauts où était tombée pendant le moyen âge l'éloquence sacrée. La décadence que l'on constate chez les derniers Valois était bien ancienne. Fénelon fait remonter au huitième siècle la barbarie qui pesa si longtemps sur la chaire, et dont, pensait-il , ses contemporains n'étaient pas

entièrement délivrés *. Sans être aussi sévère, on est bien forcé de reconnaître que depuis saint Bernard, pendant quatre siècles, glorieux du reste à d'autres titres, les grands orateurs sacrés sont rares.

Le xme siècle, si fécond dans le domaine de la théologie et de la philosophie , ne le fut pas dans celui de l'éloquence. La méthode scolastique, si utile pour raisonner, ne vaut rien pour émouvoir. Cette méthode exerçait l'esprit humain, mais le fatiguait très souvent. Excellente pour faire discerner les ' défauts d'un raisonnement adverse, elle nuisait aux vérités enseignées par les formes arides dont elle les revêtait 2. Certaines facultés intellectuelles se trouvaient par elle développées, d'autres appauvries. Elle aiguisait la sagacité, elle était fatale au goût et à l'imagination. Par les habitudes sévères du raisonnement, elle fit faire de notables progrès aux études où la logique domine ; par la sécheresse de ses procédés, elle fut un obstacle aux productions de l'intelligence où l'art occupe la première place. Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Duns Scot furent de grands théologiens, mais non de grands

1 Dialogues sur l'éloquence.

\ Histoire littéraire de la France, t. XVI.

orateurs. Si dans les sermons de saint Bonaventure on sent circuler la vie et la chaleur, c'est qu'il se montra moins esclave des règles rigoureuses subies alors par les plus fiers génies 1.

Nous ne confondons point la méthode scolastique avec l'enseignement scolastique, et nous ne jugeons cette méthode que dans ses rapports avec l'éloquence. L'éloquence, nous la prenons dans le sens classique, telle qu'elle s'est épanouie dans le siècle de saint Ambroise, de saint Augustin et de saint Chrysostôme. Personne ne doute que pendant le moyen âge, dans ces temps de foi et de grandes croyances , on n'ait vu beaucoup d'hommes, oubliés aujourd'hui, doués du don précieux d'agiter les cœurs. Toute âme, puissamment pénétrée d'une noble passion, peut être éloquente. Mais aucune œuvre oratoire digne de servir de modèle n'a survécu ; aucun nom d'orateur à imiter n'est parvenu jusqu'à nous.

Les esprits, d'ailleurs, n'étaient point tournés à l'étude de l'éloquence. Dans le cours des âges précédents , l'enseignement de la rhétorique s'était maintenu. Vers le xme siècle, le nom même disparaît sur le tableau des cours publics ouverts dans les

\ Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 385.

plus célèbres écoles *, L'argumentation syllogistique devait tenir lieu de tout ornement. L'art oratoire subit à tel point son empire qu'il ne consiste plus qu'en une série interminable de définitions , de questions, d'arguments, d'objections et de réponses. Le sermon, le plus souvent, reposait sur deux ou trois mots pris pour texte, autour desquels l'orateur épuisait son répertoire de divisions et de distinctions, d'où résultait une symétrie pénible qui était loin d'engendrer l'ordre et la clarté. On cherchait à mettre de la variété dans la monotonie de cette forme, par des explications allégoriques et tropologiques de l'Écriture sainte. On abandonnait le sens naturel des mots et on les soumettait à l'interprétation la plus arbitraire. On avait ensuite recours à des similitudes tirées d'une histoire fabuleuse, à des leçons empruntées aux divers phénomènes de la création. Une comparaison, allongée démesurément, était amenée de force à régler très souvent la marche et à lier toutes les parties du discours. C'était un réseau où devaient être enfermées toutes les vérités. L'orateur éminent était celui qui excellait à former la chaîne la plus longue, à ourdir le tissu le plus compliqué,

< Lebeuf, Dissertation sur l'état des sciences en France, etc.

à construire le dédale le plus embarrassé '. Certains se contentaient de coudre bout à bout des versets des saints Livres, sans s'inquiéter si l'application en venait à propos. Tels étaient les principaux caractères de la prédication au xme siècle. Quiconque voulait prêcher n'osait secouer les entraves de cette méthode inflexible. On avait entièrement oublié les exemples et les préceptes de saint Augustin.

A cette époque on prêchait généralement en latin, mais on prêchait aussi en langue vulgaire. Le xne siècle paraît être l'époque où la langue romane se constitue et reçoit même des règles 2 \ on la voit, du reste, paraître dès le ixe 3. C'est dans la prédication qu'elle a été le plus anciennement et le plus souvent employée. Nous ne possédons toutefois, en ce genre,

\ Romain Joly, Histoire de la prédication, ou la manière dont la parole de Dieu a été préchée dans tous les siècles. Amsterdam, 1767, in-12. Ce petit livre, dont le titre est assez ambitieux, fournit de très-minces renseignements. Il contient quelques considérations vagues et générales, et des notices très peu étendues sur les principaux prédicateurs.

2 Nisard, Histoire de littérature française, t. I, p. 43.

3 Les Conciles de Reims et de Tours, en 813, l'avaient permise et même ordonnée. Ed. Labbe, Concil., t. VII, col. 1256,

que très peu de monuments de cette langue 1. Ceux qui prêchaient en roman préparaient leurs discours en latin. Les manuscrits parvenus jusqu'à nous ne sont, d'ordinaire, que la traduction de cette rédaction, et non la reproduction de ce qu'ont entendu les auditeurs.

C'est ainsi que les sermons en français de saint Bernard ne sont point les textes primitifs, mais bien une traduction du latin, qui lui-même était une traduction des discours prononcés en langue populaire 2. On a longtemps discuté sur l'idiome employé par ce grand orateur. Il est aujourd'hui universellement admis que saint Bernard parlait en latin à ses moines , mais en langue vulgaire , aux populations accourues de toute part pour l'entendre 3. Autrement comment expliquer l'enthousiasme excité par ses discours , et l'élan universel qui s'emparait des masses à sa voix. Un émule du grand orateur de

4 On trouve à la Bibliothèque impériale (mst. 254 5, 4 -2, snpp.) un manuscrit qui renferme une série de sermons attribués à Maurice de Sully, évêque de Paris, et qui peut être considéré comme un monument original de la prédication française à la fin du XIIe siècle. Maurice de Sully succéda, sur le siège de Paris, à Pierre Lombard, en 4 4 60.

2 V. mst. 9 F. des Feuillants, Bibliothèque impériale.

3 Géruzez, Etude sur saint Bernard, Essais d'histoire littéraire.

Clairvaux, Raoul Ardent, s'adressait aussi aux foules, en langue vulgaire, pour les pousser aux croisades.

Le mélange du latin et du français, en un même sermon, apparaît vers 4250 ; à partir de ce moment, les prédications macaroniques deviennent fréquentes. Pour attirer et soutenir l'attention que les discours arides ne captivaient pas toujours, on égaya le latin de quelques proverbes français, et bientôt même on y intercala quelque légende, quelque vie de saint en langue rimée. Les sermons entiers en vers ne furent pas rares \

Le xive siècle conserva les traditions du xme dans la forme scolastique. La méthode d'exposition, le luxe inépuisable de définitions et d'arguments, l'appareil des formules et des règles consacrées par un long usage et par l'autorité des plus célèbres sermonnaires, le même emploi de l'Ecriture sainte donnent aux discours une invariable physionomie *.

Un nouvel élément allait toutefois s'introduire

1 Histoire littéraire de la France, t. XXIII, p. 256.

2 Un traité anonyme, de 1390, qui a pour titre : Ars faciendi sermones, commence ainsi : « Hsec est ars brevis et clara faciendi sermones secundum formam syHogisticam ad quam omnes alii modi sunt reducendi. »

d'une façon plus accentuée dans la prédication et en couper l'ennuyeuse uniformité. Le burlesque apparaît, ou du moins tient une bien plus large place dans la chaire. Par burlesque , il faut entendre tout ce que l'esprit railleur de nos aïeux renfermait de formes ironiques et de verve bouffonne. Le tour moqueur et le rire facétieux si répandus dans les productions de ce temps, et dont Jean de Meung est la plus complète et la plus originale incarnation, pénètrent dans le sermon. L'élément grotesque mêlé à ce qu'il y avait de plus saint, que l'on retrouvait dans les cérémonies religieuses et dans l'ornementation de l'architecture, sur la façade et à l'intérieur des temples, sous le pinceau du peintre et sous le ciseau du sculpteur, sur la toile, sur la pierre et sur le bois, ne fut pas dédaigné, bien s'en faut, par les prédicateurs. La chaire prit toutes les. libertés pour attirer et retenir les auditeurs. Apologues, légendes, anecdotes, fabliaux, chansonnettes, jeux de mots, tout devint appât pour la curiosité. Les peuples enfants comme les peuples avancés en âge ont besoin d'être amusés 1.

1 Lenient, La satire en France au moyen âge. — Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 363, 382.

A côté des prédicateurs burlesques s'épanouit une école de prédicateurs mystiques, reflet de l'ascétisme des cloîtres. C'est le trop plein de cette vie de contemplation réfugiée et développée dans les monastères qui déborde au dehors. Saint Vincent Ferrier (1 357-1 41 5), que l'Espagne, la France et l'Allemagne écoutèrent avec admiration, présente les deux genres unis dans une mesure acceptable.

Malheureusement les hommes de talent se jetèrent ou furent entraînés, malgré eux, dans le tourbillon des affaires publiques. Les travaux de l'intelligence, les joies austères de la science ne suffisent plus aux génies de ce temps. Le ministère de la parole évangélique fut le partage d'hommes sans valeur, pour qui elle devint bientôt un métier 1. Ce fut aussi le règne des recettes mécaniques qui dispensèrent d'étude et d'inspiration. On vit paraître une foule de compositions factices, commodes, il est vrai, mais peu dignes d'être admirées. On découpa dans les œuvres des maîtres de la vie spirituelle des lieux-communs pour chaque dimanche et chaque fête de saint. On fit de volumineux recueils de contes , de visions , de

\ En 12U, un Concile tenu à Rouen signale de graves abus. On voyait de simples fidèles monter en chaire et prêcher pour de l'argent à la place des ecclésiastiques.

songes. On puisa dans l'histoire ancienne, et Ton rangea par ordre alphabétique tous les traits propres à s'encadrer dans un sermon *. Enfin, on vendit bientôt des sermons tout faits pour l'Avent et le Carême 2.

La langue française s'empare de plus en plus à cette époque de la chaire chrétienne . Bientôt on n'y entendra guère que des discours où le texte et les passages de l'Ecriture et des Pères seront seuls restés latins. A mesure, d'ailleurs, que la connaissance du latin se perdit, les instructions en langue vulgaire devinrent une obligation. Les évêques exigèrent que plusieurs fois par an les prêtres chargés des paroisses expliquassent en cette langue les principales vérités de la religion. Le clergé régulier, pour ne point se laisser

1 Une vaste compilation faite par un dominicain et intitulée : Universum prœdicabile, contenait tout ce qu'il est possible de tirer de leçons morales des corps célestes, du règne animal, végétal et minéral.

La Summa prœdicantium, de Jean Bromyard, renfermait par ordre alphabétique toute sorte d'histoires instructives et amusantes.

2 Ce trafic resté secret fut dévoilé quand parut, en 1395., la célèbre compilation attribuée au carme Richard Maidstone, le Dormi secure. V. dans la Revue de Paris, 3 février 1839, un article de Charles Labitte sur ce fameux resueii.

dépasser, usa aussi de ce genre de prédication qui, de jour en jour, devenait une nécessité '.

Nous citerons comme orateurs de renom au xiv° siècle, Renaud de la Marche, Nicolas de Fréauville, dominicain, et Thomas Connecte, que l'on vit sur les places publiques prêcher devant quinze ou vingt mille auditeurs.

Gerson était contemporain de ces orateurs, mais par ses travaux il appartient au siècle suivant. C'est du xve siècle que date l'introduction de la politique dans la chaire chrétienne. Jacques le Grant est un éclatant exemple de cette immixtion des choses de la terre dans celles du ciel. Il consentit à servir par son éloquence les projets des ennemis du duc d'Orléans et d'Isabeau de Bavière. Le jour de l'Ascension, 1 405, cette reine étant à l'église avec toute sa cour, le Grant osa lui reprocher son faste, ses mœurs dissolues et ses dilapidations !. Charles VI instruit de l'au-

1 C'est par là que se distingua probablement Guillaume de Charmont, mort en 1349, évêque de Lisieux, célèbre comme un remarquable interprète de la parole de Dieu, « verbi Dei prœco egregius ; » Gallia christiana, t. XI, col. 786.

2 Félibien, Histoire de Paris, t. II, p. 734. — Biographie universelle.

dace du prédicateur voulut s'en convaincre par luimême. Le jour de la Pentecôte, il entendit le Grant dépeindre le malheur d'un prince entouré de flatteurs, faire le tableau des désordres de la cour, dire même que les rois étaient vêtus du sang et des larmes du peuple. Loin de s'en irriter, il lui en fit témoigner son contentement.

Si cette liberté avait ses avantages, elle avait aussi ses dangers. Nous verrons à côté de le Grant, Jean Petit, dans une œuvre où le pédantisme, les arguties, la dialectique et le burlesque se disputent la S place, faire l'apologie de l'assassinat du duc d'Or- ) léans, La chaire se mêle à tous les événements, épouse les querelles de tous les partis. Les orateurs sacrés deviennent les défenseurs des opinions politiques les plus opposées, se mettent au service de tous les intérêts. Il y eut des prédicateurs bourguignons, | il y eut des prédicateurs armagnacs ; il y eut même des prédicateurs gagnés à la cause des Cabochiens. Le moine Eustache de Pavilly prêtait aux violences de ces perturbateurs le secours de sa parole 1. Pierre d'Ailly, Gerson, Glémangis, malgré leur talent, leur sagesse et leur influence, furent impuissants à

i Ch. Labitte, Les prédicateurs de la Ligue, introduction xix.

rendre à la prédication son caractère et sa dignité.

Menot, Maillard, Raulin, Clerée, Fradin, Barlette, remplissent la fin du xve siècle. On a suffisamment étudié ces prédicateurs ; on a fait assez ressortir leurs bouffonneries et leurs extravagances. Mais, si on les a d'abord trop décriés, on les a par réaction trop exaltés *. Pour les juger avec justice, il faut se placer dans le milieu où ils ont vécu. L'Eglise, au moyenâge, appelée au gouvernement moral et politique des nations, avait la noble ambition d'être l'asile universel où viendrait s'abriter l'humanité tout entière ; elle cherchait à donner satisfaction à tous les instincts de l'homme, elle se préoccupait de son instruction et de ses plaisirs. Longtemps les représentations scéniques furent admises dans les temples ; la chaire et le théâtre se prêtèrent un mutuel secours. Lorsque la séparation se fit, la chaire ne se dépouilla pas tout à coup des habitudes contractées. Les plaisanteries déplacées des sermonnaires restèrent comme l'écho des représentations comiques dont les murs du temple avaient naguère retenti.

Quant à la langue dont ils se servaient, c'était la

1 Géruzez, Essais d'histoire littéraire ; Histoire de l'éloquence politique et religieuse en France au XIV0, XV* et XVIe siècles.

langue de leur temps. Ceux qui la trouvent peu digne ne doivent pas oublier que Malherbe ne devait venir qu'un siècle après. On est revenu du jugement léger prononce sur eux par Voltaire : a les sermons de Menot et de Maillard étaient prononcés, moitié en mauvais latin, moitié en mauvais français. De ce mélange monstrueux naquit le style macaronique : c'est le chef-d'œuvre de la barbarie. Cette espèce d'éloquence, digne des Hurons et des Iroquois, s'est maintenue jusqu'à Louis XIII. » Nous verrons qu'elle n'a pas duré jusque là. Quoi qu'il en soit, ces sermonnaires eurent de nombreux auditeurs, captivèrent leur attention, les émurent profondément. Il est seulement regrettable qu'en excitant dans les âmes les sentiments religieux, ils n'aient pas cherché aussi à les épurer et à les élever.

Avec le xvie siècle, un autre défaut envahit encore la chaire, c'est l'abus de l'érudition. La renaissance des études classiques ne fut pas d'abord pour l'éloquence sacrée d'un effet salutaire. Le contact des auteurs de l'antiquité n'eut aucune influence heureuse ni sur le fond des idées, ni sur le langage des prédicateurs. A la subtile argumentation, aux arguties scolasiiques , aux interprétations aventureuses de

l'Ecriture sainte, aux plaisanteries déplacées, aux élans d'un mysticisme immodéré, aux comparaisons ridicules et forcées tirées de tous les règnes de la nature, vinrent se surajouter, par un luxe de savoir hors de propos, les comparaisons avec les personnages célèbres de l'antiquité, les citations des auteurs profanes, les traits empruntés aux mœurs païennes ; tout cela dit dans le langage trop souvent bas et trivial d'autrefois, et auquel les orateurs eurent la prétention de donner les allures cadencées, les longs agencements, les sonores redondances de la phrase latine. La Bruyère parlait de cette prédication lorsqu'il écrivait : « le sacré et le profane ne se quittaient point ] ils s'étaient glissés ensemble jusque dans la chaire ; saint Cyrille, Horace, saint Gyprien, Lucrèce parlaient alternativement. Les poètes étaient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères. On parlait latin, et longtemps devant des femmes et des marguilliers on a parlé grec : il fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal 1 . »

1 La Bruyère, Caractères ; de la Chaire.

Massillon, dans son Discours de réception à l'Académie française, jugeait ainsi la prédication du XVIe siècle : « La chaire semblait disputer ou de bouffonnerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l'école ; et le prédicateur croyait avoir rempli le

Tels étaient les défauts de la chaire catholique quand vint l'heure de la lutte avec le protestantisme. Emportés par l'ardeur du combat, les prédicateurs crurent que la meilleure tactique était d'employer les diatribes violentes et les déclamations emportées. La science et la modération de Claude d'Espence et du cardinal de Lorraine n'eurent que peu d'imitateurs. Les orateurs que l'on prenait pour modèles étaient le P. le Picart et l'évêque Vigor, célèbres tous deux par l'exagération de leurs doctrines et la vivacité dangereuse de leurs paroles . La fin du xvie siècle est l'époque où tous les défauts semblent à l'envi s'être accumulés dans l'éloquence sacrée.

Aussi la nécessité d'une réforme était-elle reconnue de toute part. On n'avait pas attendu les fines railleries d'Erasme 2 et le gros rire de Rabelais pour sentir

ministère le plus sérieux de la religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole saintc,-en y mêlant ou des termes barbares qu'on n'entendait pas, ou des plaisanteries qu'on n'aurait pas dû entendre. »

\ V. Vigor, Sermons cath. sur les dimanches et (estes, 4 587, t. II, p. 25.

2 « Nunc autem quum theatrici mores e templis ejecti sunt, tamen non desunt qui nimium fréquenter, ne dicam impudenter, imitantnr fabulam. » Erasmi Opéra, 4 704, t. V, p. 860.

Dans l' Eloge de la folie, Erasme se moque agréablemont des

tout ce qu'il y avait de ridicule et de pénible dans une telle prédication. Les sages esprits étaient d'accord sur ce point. L'Eglise gémissait depuis longtemps ; par la voix de ses pontifes et de ses docteurs , elle avait tracé des routes meilleures. Les actes des conciles de Cologne, 1 530, de Trêves, 1549, deNarbonne, 4 550, de Trente, 1562, témoignaient de sa volonté et de ses efforts. Mais cette réforme était lente à s'opérer; elle ne devait même commencer qu'avec l'apaisement des discordes civiles et religieuses, et après les déplorables excès où se laissèrent entraîner les sermonnaires connus dans l'histoire sous le nom de Prédicateurs de la Ligue.

Nous voulons démontrer que cette réforme s'est opérée dans la seconde moitié du règne de Henri IV, et en grande partie grâce à l'influence de Henri IV lui-même; nous voulons faire voir comment tous les défauts contractés par l'éloquence sacrée pendant le moyen- âge : les excès de la forme scolastique, l'emploi du burlesque, l'abus de l'érudition, l'ingé-

prédicateurs qui exhortent à la charité en parlant des sources du Nil, et prouvent la nécessité de la mortification par les douze signes du zodiaque.

rence dans les choses de la politique, la violence dans la controverse, les applications douteuses de l'Ecriture sainte, l'intempérance des citations classiques ont peu à peu disparu, pour faire place à la vraie prédication chrétienne dont Coeffeteau, Du Perron, Saint-François de Sales et bien d'autres fourniront les modèles

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