CHAPITRE PREMIER
Les lettres sous Henri IV. — Réforme poétique. — Histoire. — Erudition et controverse. — Eloquence politique. — Influence de Henri IV sur l'éloquence sacrée.
Quand on considère * l'état extrême » où Henri IV trouva la France et l'état florissant où il la fit remonter, on comprend qu'il ne put arriver à un résultat si glorieux sans s'être préoccupé de tous les intérêts de la nation depuis si longtemps en souffrance. Après les profondes commotions des guerres civiles, on vit Henri IV travailler avec ardeur au rétablissement de la puissance matérielle du pays : mais il eut une égale sollicitude pour la restauration de l'ordre
moral. Il conçut la noble ambition de tout relever, de tout guérir, de donner à tout une nouvelle et forte impulsion. Il savait bien que pour un pays tout n'est pas dans sa prospérité industrielle et commer ciale, et que la grandeur d'un peuple se mesure aussi à sa culture intellectuelle et à la noblesse de ses sentiments.
Prince élevé dans le goût des choses de l'esprit, instruit dans son bas âge à l'école de Plutarque, sachant tout ce qu'un bon livre peut dicter à l'oreille « de bonnes honnêtetés et maximes excellentes, » Henri IV tint à honneur d'aider les études à refleurir, et , dans ses efforts pour la réorganisation sociale, demanda le concours de tous les hommes de son temps qui faisaient des lettres et des sciences l'occupation de leur vie.
Il encourageait d'Urfé, dont les agréables et quel-
j que peu molles créations pouvaient adoucir les mœurs encore farouches des capitaines compagnons de sa
i fortune I. En même temps, tandis qu'il semblait tout 1- occupé de la guerre contre le duc de Savoie, il inspirait Olivier de Serres et l'engageait à recueillir dans
\ Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, t. VI, p. 224.
un ouvrage suivi le résultat de ses études et de ses expériences en agriculture '. Inspiration des plus heureuses et qui fit naître ce livre si opportun, si utile pour former à la vie rurale les gentilshommes revenus aux manoirs de leurs ancêtres, et enseigner à tous « le bon usage du chez soi. » Comme on Fa très-bien dit, Mécène n'a pas plus directement conseillé à Virgile d'entreprendre ses Géorgiques, après les guerres civiles, que Henri IV n'a inspiré Olivier de Serres, et ne l'a « incité à donner son excellent et plantureux ouvrage : Le théâtre de V agriculture et ménage des champs 2. »
Rien de ce qui touche aux travaux de l'esprit ne lui fut indifférent. Aussi son règne, par un concours de circonstances dont il fut la principale cause, est une époque où l'esprit humain semble entrer dans une nouvelle voie. La période des dix années de paix qui le terminèrent, est le commencement d'un nouvel ordre de choses dans l'Etat et dans les lettres. On a remarqué, avec juste raison, que le gouvernement de Henri IV avait été le précurseur des gouvernements venus après lui, et qu'il avait ouvert
\ Poirson, Histoire du règne de Henri IV, t. III, p. 179. 3 Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII.
la voie aux perfectionnements accomplis dans la suite. Il en fut de même pour la science et pour la littérature; « belles et grandes en soi, elles furent surtout utiles. Elles préparèrent, de la manière la plus directe et la plus active, les merveilles que l'esprit humain produisit en France sous Louis XIII et sous Louis XIV *. »
L'essai tenté sous les règnes précédents pour renouveler notre poésie avait été malheureux. L'enthousiasme excité par Ronsard et par ses imitations trop serviles des formes poétiques de l'antiquité faillit être fatal au génie français. Mais deux hommes d'un talent tout opposé opérèrent, sous Henri IV, la réforme vainement essayée par le chef de la Pléiade.
L'un, réformateur d'instinct, croyant continuer et à son insu défaisant l'œuvre de Ronsard, apportant dans ses satires l'insouciante joyeuseté de son caractère, rend à la langue des vers son naturel et lui conserve le tour vif et hardi, l'allure familière, qu'elle avait perdus dans les odes emphatiques de
1 Poirson, Histoire du règne de Henri IV, t. IV, p. 216.