‹ De la predication sous Henri IVChapitre 18 sur 35 · HENRI IV ET LES JÉSUITES · texte numérisé non relu

HENRI IV ET LES JÉSUITES

doit être de pire condition que l'Espagne, puisque tout le monde les juge utiles. Je les tiens nécessaires à mon état, et s'ils y ont été par tolérance, je veux qu'ils y soient par arrêt *. »

En même temps, il mettait à leur retour certaines conditions, qui devaient les maintenir dans le respect des lois de l'Etat , sans enchaîner la féconde activité de leurs œuvres 2. Les Jésuites rétablis à Paris étant venus lui adresser des remercîments, il leur fit cette réponse : « Je vous ai aimé et chéri depuis que je vous ai connus, sachant bien que ceux qui sont à vous, soit pour leur instruction, soit pour leur conscience en reçoivent de grands profits... Gardez seulement bien vos règles , elles sont bonnes. .. Vous pouvez faire de grands biens par vos prédications, confessions, écrits, leçons, disputes, bons avis et instructions. Que si vous veniez à manquer et

à vous détraquer de votre devoir, vous pourriez

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faire beaucoup de mai pour la créance qu'on a en vous... »

La prudence du roi à l'égard des protestants se

\ L°tlres înissives, t. VI, p. 182.

2 Mercier de Lacombe, Politique de Henri IV, p. 58.

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montra dans l'affaire du P. Seguiran à la Rochelle '. Cette affaire fit beaucoup de bruit au mois de janvier 1607.

Les secrétaires du roi, de Beaulieu et de Fresnes, à la sollicitation de la Varenne et du P. Coton, délivrèrent au P. Seguiran des lettres pour que les habitants de La Rochelle le laissassent prêcher dans leur ville. Lorsqu'on lui demanda qui il était, « Je suis Seguiran de la compagnie de Jésus, dit-il, qui viens prêcher en cette ville, en vertu des lettres du roi. Ceux de la garde lui dirent : retirez-vous ; nous savons bien que Jésus n'a pas de compagnon et que vous n'avez point de lettres du roi. » Et sans l'écouter davantage le firent s'éloigner 2.

Le P. Seguiran se fâcha, menaça de se plaindre ; se plaignit en effet. On grossit la chose. Le roi manda Sully à Fontainebleau, se montra fort irrité, et déclara qu'il ne laisserait pas un tel mépris de ses lettres sans châtiment. Puis, prenant Sully à part, il lui dit : « J'ai fait ainsi le fâché pour fermer la bouche à ceux qui ne cherchent qu'à blâmer mes actions, mais à

1 Gaspar Seguiran, né à Aix en 1569, mort en 1644. Voy. Alegambe, Bibliotheca scriptorum societatis Jesu.

2 OEconomies royales, coll. Michaud, ch. CLXV, p. 172.

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vous je dis qu'ils n'ont pas tout le tort du monde,

car je n'ai point été informé de ces dépêches. Il faut s'arranger pour ne point désavouer le Secrétaire d'État, d'autant que cela serait tiré à conséquence pour toutes les autres dépêches *. »

Le roi fit écrire aux Rochellois de s'accommoder à ses volontés et d'envoyer des députés avec lesquels il arrangerait tout. « Que satisfaction publique me soit rendue et qu'ils demeurent assurés que je ne veux rien innover en leur liberté ni sûreté. » Il leur promit qu'il n'arriverait plus que, sur de nouvelles lettres obtenues du roi , on vînt malgré eux prêcher à La Rochelle.

Mais il fallut se soumettre, et Seguiran put se faire entendre dans cette place forte du calvinisme. La chronique ne nous dit pas s'il y obtint beaucoup de conversions. Il est probable que les auditeurs dissidents se montrèrent peu empressés pour aller entendre un prédicateur qui pénétrait chez eux presque de vive force. Pour vaincre le parti-pris de résistance inspiré par son opiniâtreté, il eût fallu la séduction d'un grand talent et une prodigieuse force d'insinuation. Le choix que ses supérieurs avaient fait de lui

\ (Economies royales, coll. Michaud, ch. CLXV, p. 173.

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indique bien qu'il était loin d'en être dépourvu ; mais il n'est pas de plus terrible ennemi des conversions que la contrainte.

Ce que Seguiran obtenait de succès ailleurs qu'à la Rochelle, nous est connu par le témoignage des contemporains. Nous connaissons aussi les discours qui attiraient autour de sa chaire un auditoire toujours nombreux. Un recueil de ses meilleurs sermons nous est parvenu *. Le progrès est encore peu sensible ; cependant il est moins diffus et moins emphatique que la plupart de ses contemporains ; il n'abuse pas comme eux des similitudes empruntées à la mythologie, à la Faune et à la Flore; il a moins de réminiscences latines et de souvenirs historiques. Il est plus sérieux ; son imagination connaît le frein, il se sert de figures moins bizarres, il vise moins à l'imprévu et tombe assez rarement dans le grotesque 2.

1 Sermons doctes et admirables sur les Evangiles des dimanches et festes de l'année preschez en divers lieux par un docte et célèbre personnage de notre temps. Paris, 1617. Ce titre est scrupuleusement traduit dans le catalogue des œuvres de Seguiran, Bibl. script, soc. Jesu, édition d'Anvers, 1643; l'édition de Rome, 1676, supprime les mots : docti et admirabiles.

2 Jacquinet, Des prédicateurs du XVIIe siècle, avant Bossuet, p. 50, 53.

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Nous citerons toutefois cette comparaison qui fera juger des embellissements qu'il se permettait. Prêchant sur la gratuité absolue de la giâce, pour , // , rendre sa pensée saisissante, Seguiran s'exprime ffrv^'^ ainsi.: « Semble que les poètes aient en quelque $ \ façon ombragé cette vérité, quand par leurs fables et fictions ils ont dit qu'un jour tous les dieux et toutes les déesses s'assemblèrent au ciel devant le grand Jupiter, pour faire choix et élite d'arbres qui leur seraient à chacun d'eux les plus favorables. Jupiter, tout le premier, retint le chêne, Apollon prit le laurier, Junon le genièvre, Vénus le myrte, et ainsi des autres. Minerve voyant tel choix, commença à rire, disant qu'il eût été plus à propos d'élire des arbres portant fruit, que de choisir ainsi les plantes infructueuses, et qui ne rendent que des feuillages et de l'ombrage. Jupiter prend la parole et dit : — tout beau : ce n'est pas à cause des fruits que les Dieux élisent des arbres, ce n'est que tel est leur plaisir et volonté souveraine. — Ainsi, si nous sommes justifiés, ce n'est pas pour le sujet de nos œuvres seulement, mais c'est de grâce. »

Le progrès qu'on doit constater chez lui, c'est son application à traiter rigoureusement le sujet choisi ; il explique en philosophe et en théologien les vérités

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de la foi. Son enseignement est grave, sa doctrine est exposée avec dignité. Mais il ne sait pas abandonner les pesantes formules de la scolastique ; ses démonstrations sont loin d'être oratoires, il s'embarrasse dans les broussailles de la vieille méthode et son éloquence en est amoindrie. Henri IV en jugeait bien ainsi. Etant allé entendre le célèbre jésuite qui prêchait l'Avent à Saint-Séverin, « Sa Majesté en fit si peu d'état, qu'au sortir il dit : que de fond il croyait bien qu'il en avait; mais que d'éloquence et de jugement il n'en avait point É. » Il n'était pas aisé de tenir la balance égale entre les catholiques et les protestants. Le zèle imprudent de serviteurs même dévoués rendait au roi cette tâche difficile. Le P. Gontier était un de ceux qui ne comprenaient pas la modération, il poussait toujours aux extrêmes, disait la vérité à tort et à travers, ne voulait à aucun prix garder des ménagements. Henri IV se plaignait de sa façon de prêcher, le trouvait très-exagéré, et disait qu'un jour a cet homme ferait schisme ou en sa religion ou en l'Eglise 2. »

4 Lestoile, Journal de Henri IV. Coll. Petitot, t. XLVIII, p. 495.

2 OEconomies royales. Amsterdam, 4725, t. X, p. 255.

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Aussi n'aimait-il pas que l'on vantât son éloquence, car Gontier n'avait pas besoin d'encouragement pour parler séditieusement. On vint un jour lui raconter que plusieurs grands personnages de la cour avaient chaudement approuvé un sermon où ce Père attaquait trop vivement les huguenots, et on nomma entr'autrcs les maréchaux de Brissac et d'Ornano. Ils furent appelés avec le prédicateur; les maréchaux désavouèrent le fait; Henri IV se contenta de gronder le jésuite de ses paroles violentes.

Le P. Gontier parlait d'une manière fort naturelle; il s'était débarrassé du clinquant d'érudition et du fatras pédantesque, mais il avait gardé l'invective et les fougueuses attaques. Il y avait en lui du ligueur. Sa nature ardente l'emportait sans cesse au-delà des bornes de la charité et de la tolérance. Dans ses remontrances aux grand^ et au roi lui-même, si ^ l'on admire souvent son courage d'apôtre, on doit reconnaître que ce courage était parfois bien peu r . „. respectueux. Un. jour, il prêchait à Saint-Gervais; le ^* Itjw* roi assistait au sermon; la marquise de Verneuil ( et plusieurs dames de la cour y étaient aussi. On ) était fort peu recueilli ; la marquise surtout oubliait entièrement qu'elle était à l'église. Le P. Gontier s'arrête au milieu de son sermon et s'adressant au

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roi : « Sire, lui dit-il, ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint ? » On comprend ce que durent, en sortant, dire au roi toutes ces dames outrées de cette audace ; elles voulaient qu'on fît un exemple du prédicateur insolent. Henri IV n'écouta pas ces conseils. Le lendemain il retourna l'entendre, le rencontra comme il allait en chaire, lui dit de ne rien craindre, le remercia de ses corrections, mais le pria dorénavant \de ne plus les lui faire en public !.

Le ministre Viguier avait fait un livre ayant pour titre : Théâtre de Vante- christ (le pape était Tante christ) ; le P. Gontier profite de la présence du roi, s'emporte contre ce livre et prêche de telle sorte que plusieurs calvinistes craignirent qu'on n'en vînt contre eux à quelque mesure rigoureuse. Le roi fit supprimer le livre et ordonna au prédicateur de n'en plus parler. La semaine suivante, le P. Gontier se retrouve en présence de Henri IV et recommence ses déclamations contre les protestants qu'il appelle « vermine» et « canaille. » Etant bientôt revenu au Théâtre de Vante-christ : « S'il est vrai, Sire, dit-il,

1 Lestoile, Journal, Coll. Michaud, p. 365.

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