CHAPITRE VII
Le cardinal du Perron. — Conférence de Fontainebleau. — Oraison funèbre de Ronsard — Les Sermons de du Perron.
Lorsque Henri IV désira se faire instruire sur le dogme catholique , il appela auprès de lui les curés de Paris qui lui étaient favorables. Chavagnac, curé de Saint-Sulpice , Morenne , curé de Saint-Merry, et Benoît, curé de Saint-Eustache, accoururent à Nantes où étaient venus l'archevêque de Bourges, les évoques de Chartres, de Nantes, du Mans et d'Évreux. Après bien des discussions, malgré les conseils de Biron et de Sully, le roi hésitait ; du Perron leva ses derniers scrupules et le décida même à fixer le jour de son abjuration.
Souple d'esprit, élégant dans son langage, d'une mémoire prodigieuse, d'une érudition effrayante, du
Perron était irrésistible *. Son habileté et le charme de son éloquence triomphaient de tous les obstacles. Sa vie est pleine de ses victoires de la parole. Le roi l'envoya avec d'Ossat à Rome pour vaincre les hésitations de Clément VIII, et obtenir l'absolution. Sa mission eut le plus heureux succès. Le pape Paul V avait tant de déférences pour les sentiments du cardinal du Perron, et se trouvait toujours si touché des raisons dont il les appuyait qu'au moment d'un consistoire, il disait aux cardinaux ses conseillers : « Prions Dieu qu'il inspire le cardinal du Perron , car il nous persuadera tout ce qu'il voudra 2. »
On s'est amusé à raconter qu'au temps de ses débuts, du Perron fit devant Henri III un brillant discours sur l'existence de Dieu , qui excita l'admiration de toute la cour; qu'il offrit de soutenir sur-le-
1 La Biographie universelle, suivant d'ailleurs l'opinion commune jusqu'ici, fait naître du Perron en Suisse, dans le canton de Berne.
Un savant antiquaire, M. Léopold Quesnault, a lu, en 18 68, à l'Académie de Caen, un Mémoire où il démontre que le cardinal du Perron est né en Normandie, dans la paroisse de Montgardon. Entre autres témoignages. M. Quesnault a retrouvé un procès verbal des officiers de la haute justice ; sur une page on lit : < Le cardinal Davy du Perron est né en la maison de son oncle, au Perron de Montgardon. »
4 Perrault, Hommes illustres. Paris, 1701, t. II, p. 9.
champ la thèse contraire, prétendant avoir toutes prêtes des raisons aussi solides et aussi brillantes. l Cette anecdote faite à plaisir atteste du moins le talent de discussion qu'on attribuait à du Perron. C'était avec lui que venaient discuter ceux qui voulaient se convertir au catholicisme; c'était à lui que Henri IV adressait ceux qu'il voulait ramener. 2
Sa science et ses succès dans les luttes oratoires nous sont prouvées d'ailleurs par un fait historique d'une haute importance; nous voulons parler de la célèbre conférence de Fontainebleau. Du Plessis Mornay avait publié un livre sur Y Institution de l'Eucharistie, où il prétendait prouver, par le témoignage ^-des Pères, que la Messe avait été inconnue dans les ..premiers âges du christianisme, et ensuite combattue par tout ce qu'il y avait de vénérable parmi les anciens chrétiens. A la première lecture de ce livre, plusieurs théologiens signalèrent de nombreuses altérations
1 Biographie universelle.
2 Henri IV aurait bien voulu convertir Casaubon, à qui il venait de confier le soin d'une « librairie, » et il envoyait souvent du Perron converser avec le savant dans sa bibliothèque. « Il est à la vérité fulmen liominis, écrivait Casaubon, j'ai résisté jusques ores, mais il faut que je vous confesse qu'il m'a donné beaucoup de scrupules qui me restent, et auxquels je ne sais pas bien répondre. »
clans les textes et beaucoup de fausses citations. Du Plessis Mornay défia tous ses contradicteurs. L'évêque d'Évreux , si porté aux luttes périlleuses de la parole, releva le gant, se fit fort « en la présence du roi, ou de telle compagnie de personnes capables, qu'il plairait à sa Majesté ordonner, de montrer au dit sieur du Plessis cinq cents énormes faussetés, de compte fait et sans hyperbole, dans son livre contre la Messe, lesquelles il choisirait d'un plus grand nombre. » '
La conférence eut lieu en présence du roi et de tout ce que la cour avait de plus illustre. Du Perron y fit preuve de la plus grande érudition et de la plus exquise courtoisie. « J'entrerai, dit-il en commençant, allègrement en cette conférence, après avoir protesté que je ne suis poussé d'aucune animosité contre M. du Plessis, lequel je respecte et honore pour les belles qualités de son esprit, et ne le prétends accuser d'aucune des faussetés de son livre ; mais seulement ceux sur la foi et les mémoires desquels il s'est confié, comme il paraîtra par la douceur et modestie que je promets à Votre Majesté d'apporter envers sa personne 2. »
1 Palma Cayet, Chronique novennaire, coll. Michaud, p. 84. '2 Ibid., coll. Michaud, p. 88.
On sait le résultat de cette discussion. La première journée fut toute à l'avantage de du Perron ; le roi remit la continuation au lendemain. Le lendemain, du Plessis se trouva malade, trois jours après il quittait Fontainebleau, « sans prendre congé du roi. ni de M. le chancelier, sans faire savoir de ses nouvelles à Pévêque d'Evreux. » Henri IV écrivait au duc d'Epernon : «Mon ami, le diocèse d'Evreux a vaincu celui de Saumur... Certes, c'est un des grands coups, pour l'Eglise de Dieu, qui se soit fait il y a longtemps .. le porteur y était qui vous contera comme j'y ai fait merveilles... suivant ces erres nous ramènerons plus de séparés de l'Eglise en un \ an que par une autre voie en cinquante1. »
Le procès-verbal de la conférence, les relations des divers témoins 2, attestent le beau triomphe de du Perron, son incomparable facilité, la richesse de son esprit, la puissance de sa dialectique : dons merveilleux rehaussés par l'élégance de sa parole et l'urbanité de ses manières. Mais étudions Pévêque d'Evreux dans ses œuvres oratoires, et voyons ce
\ Vie de du Plessïs, par les Elzévirs', p. 271. 2 (Economies royales, p. 3 29.
Lestoile, Journal, p. 31?, 315.
Décade de Legrain.
qu'il fut, non comme controversiste», mais comme orateur.
Jeune encore, on le choisit pour prononcer l'oraison funèbre de Ronsard 2. La chapelle où il devait se faire entendre se trouva si remplie d'auditeurs qu'il ne put y pénétrer. Il fut obligé de rester dans la cour, u II parla l'épée au côté, car il n'était jjpint encore engagé dans les ordres sacrés. Sa voix était si nette et si sonore que de dessus les toits même où il y avait des auditeurs on n'en perdait presque pas une parole 3. »
Certains critiques ont parlé bien sévèrement de cette oraison funèbre. Perrault, dont le jugement n'est pas à dédaigner, en faisait grand cas. « On ne peut comprendre, dit-il, comment un homme du temps de Ronsard a pu parler comme on parle aujourd'hui, et se saisir par avance d'un style, qui ne devait être tout- à-fait en usage que plus de soixante
4 « Rare et admirable génie, dont les ouvrages presque divins sont le plus ferme rempart de l'Eglise contre les hérétiques modernes. » Bossuet, Panégyrique de saint François de Sales.
2 Celte oraison funèbre fut prononcée au collège de Boneourt en 158 g.
3 Perrault, Hommes illustres.
ans après. » Aujourd'hui, pour Perrault, c'était le milieu du xvne siècle.
On a reproché à ce discours l'emphase de la louange et la pompe du style. Mais, de même que pour bien juger une époque, il faut se pénétrer des mœurs de cette époque, de même, pour apprécier un panégyrique, pour bien juger si un orateur a su garder la mesure dans l'éloge et n'a pas trop élevé le ton, il faut se rappeler à quelle hauteur l'auditoire contemplait le héros au moment où on le louait» Considérons, non ce qu'est actuellement pour nous Ronsard, mais ce qu'il était pour ses contemporains. Oublions ce qu'en a dit Boileau. Ecoutons ce qu'en a dit du Perron, avec les sentiments des admirateurs de la Pléiade, avec l'enthousiasme provoqué par son chef. Remettons-nous dans l'esprit ce que fut Ronsard pendant sa vie ; rappelons-nous qu'il put, sans paparaître orgueilleux, dire à tous les poètes de son temps :
Vous êtes mes sujets, et je suis votre roi !
On lui avait donné des rois pour ancêtres, Elisabeth, reine d'Angleterre, pour cousine. Sa naissance fut estimée une compensation à la défaite de Pavie.
Cette admiration dura jusqu'à Malherbe1. Ce n'était pas seulement la foule qui pensait ainsi : Montaigne, l'Hôpital, Turnèbe, de Thou, voyaient en lui la merveille du siècle. Le Tasse, enfin, était fier d'avoir l'approbation de Ronsard pour sa Jérusalem 2. Songeons au deuil de la France, à la mort de celui qu'elle considérait comme son Homère, et nous ne trouverons dans l'oraison funèbre de clu Perron rien d'exagéré dans le langage, rien de trop pompeux dans le style, rien d'emphatique dans la louange.
En se mettant à ce point de vue, qui pourrait s'étonner si l'orateur s'écrie : « Aussi certes pouvonsnous bien dire désormais de la poésie française , qu'elle a accompli son tour et sa révolution dans le cercle et la période de sa vie. Il l'a vue en son orient, il l'a vue en son occident, il l'a vue naître, il l'a vue mourir avec lui, elle a eu un même berceau, elle aura un même sépulcre 3. »
Le tableau de Ronsard, luttant sur son lit de dou-
1 Nisard, Histoire de la littérature française, t. I, p. 343. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au XVI6 siècle.
2 Le Tasse vint à Paris en 1571, et demanda l'honneur de lui être présenté.
3 Œuvres du cardinal du Perron. Paris, Ànt. Etienne, 16 22. Oraison funèbre de Pierre de Ronsard, p. 060.
leur, est empreint d'une certaine majesté. « Son âme néanmoins, entre tous ses tourments, ne faisait aucune contenance de céder à la rigueur de son mal, au contraire, prenait de jour en jour de nouvelles forces pour combattre contre sa douleur, non pas en touchant la terre à la façon d'Antée, mais en Rapprochant du ciel et le touchant avec l'espérance et le désir. » Cependant Ronsard « au milieu de ses agonies » composait encore des vers ; « au fort de ce combat » son esprit n'était point distrait de ses poèmes. Comme la mort approchait, s'étant réveillé d'un assoupissement, il reconnut que son esprit commençait à se troubler ; il craignait que les assistants n'y remarquassent de l'altération, et qu'il ne sortit ; de sa bouche des mots inintelligibles. Il recommanda qu'on veillât bien, et lorsqu'il commencerait à rêver, qu'on l'en avertît, « ayant encore ce beau soin, au dernier acte de sa vie, de ne vouloir pas qu'il lui échappât une parole indigne de l'esprit et de la boujche du grand Ronsard. » Nous faisons aujourd'hui d si peu de cas de ce poète et de son œuvre, que cela nous fait sourire; ses contemporains n'en riaient pas plus que nous ne rions de Dante, de Corneille ou de Shakespeare.
Il y a certainement des taches dans cette oraison
funèbre, des longueurs, des passages d'un goût douteux, entr'autres celui qui rappelle la surdité du poète, que ses admirateurs comparaient à la cécité d'Homère ; il y a aussi quelques expressions vieillies, quelques idées subtiles , alambiquées \ mais on en trouve un bien plus grand nombre pleines de charme, de grâce, de délicatesse et de sentiment.
La seconde partie est réellement belle et presque de tout point irréprochable. Nous en extrayons quelques passages qui la feront apprécier mieux que ce que nous en pourrions dire: « Pauvre nation française qui avais naguère tant de quoi triompher par dessus les autres provinces, où s'est enfuie ta gloire et ta splendeur ? Qu'est devenu ton lustre et ton ornement? Faudra- 1— il ci-après quand tu te voudras comparer avec les peuples étrangers, que tu sois contrainte de retourner aux sépulcres et aux monuments, et d'avoir recours à la mémoire des choses
passées? Pauvre province affligée, pleure cet
accident avec tes autres calamités Et vous, qui
êtes ici présents et assistez à ce saint et dévot office... conj oignez vos plaintes avec celles des Muses et avec les nôtres, et montrez que vous avez plus perdu à la mort du grand Ronsard, que personne du monde, vous, de qui les vies méritent le prix et la couronne
de l'immortalité. Mais que dis-je ? Non, non,
resserrez vos soupirs et vos larmes, Ronsard n'était point mortel, il n'était pas sujet à la mort... il nous a laissé de si vives et perdurables reliques de son esprit, qu'elles suffisent pour l'excepter de la destinée des choses mortelles »
Plus loin, du Perron félicite Ronsard de n'avoir pas vu tous les malheurs de la France: «Que je l'estime heureux de s'être retiré du monde au temps que toutes choses l'obligeaient de l'avoir en horreur ; que non-seulement les maladies qui le tourmentaient, mais aussi celles dont toute la république des Français était travaillée, ne lui pouvaient faire désirer autre chose que la mort. Certainement, quand je considère en quelle saison il est sorti de la vie, en quelles dispositions étaient les affaires de ce misérable royaume à l'heure qu'il nous a laissés, et comme il est mort en ces temps qu'il était beaucoup plus facile de déplorer l'état de sa patrie que de la secourir; je ne puis attribuer son trépas, sinon à une faveur du ciel, et me semble qu'étant décédé si à propos pour lui, nous devons plutôt dire que Dieu lui a donné la mort, que non pas prononcer qu'il lui a ôté la vie.
« Il n'a point vu de ses yeux charnels et passibles les guerres civiles et domestiques allumées en ce
royaume pour la neuvième fois, et tout ce lamentable état achevé de ruiner par les prétextes et contentions de la religion. Il n'a point vu la cinquième inondation des reitres , et autres étrangers , en sa province. Il n1a point vu la dissipation des lettres et des universités. Il n'a point vu l'Eglise pour la défense de laquelle il a autrefois si heureusement combattu , plus cruellement menacée que jamais, si Dieu n'envoie quelque remède inespéré à nos malheurs. Et en somme il n'a point été contraint de polluer son regard, du sac et des funérailles de sa patrie, et de craindre non seulement la domination des méchants , mais même d'appréhender l'avantage et la victoire des bons pour la perte d'une infinité de gens de bien qui y est inévitablement conjointe. »
Voici quelques lignes de la péroraison : « Tu as donc ici, maintenant, ô grand Ronsard, ces derniers devoirs et ces honneurs funèbres qui te sont offerts de la part d'une âme pleine de passion et de piété à ton endroit. Tu as ici maintenant les essais et les prémices de mon éloquence, si l'on peut appeler éloquence des paroles et des plaintes proférées par la douleur, lesquelles en somme, quelles qu'elles soient, te sont ici dédiées et consacrées... Cependant nous te saluerons pour donner congé à tes os et à tes cendres , et
avec cette salutation, te dirons adieu , requérant que la terre soit molle et légère à ton corps , que les fleurs naissent en tout temps sur ta tombe et sur la sépulture, et que ton âme, si quelque chose la retarde encore, vole promptement là-haut au séjour des bienheureux pour nous attendre en repos, et rendre cet office mutuel et réciproque de prières à ceux qui s'en acquittent dignement à ton endroit... ' »
Celui qui parlait ainsi , à la fin du règne de Henri III, nous semble avoir entièremeut rompu avec les prédicateurs du xvie siècle, avoir trouvé le grand style oratoire, et avoir fait entendre le véritable accent de la prédication chrétienne. L'étude des sermons que l'on a conservés du cardinal du Perron, confirme ce jugement. Si par la correction et le tour ingénieux de ses poésies, si « par la clarté forte et pressante de ses écrits de controverse, par l'habile précision de sa parole dans les discussions politique?, par i'élégance mesurée de sa correspondance il fut un des meilleurs ouvriers de langue du xvne siècle entre Montaigne et Balzac 2 » ; par la gravité, la science, l'esprit vraiment chrétien de ses prédications, il mérite d'être
\ Œuvres du cardinal du Perron, p. 675. 2 Jacquinet, Des Prédicateurs du XVIe siècle avant BossueL p. 64.
Vik DU PERRON.
considéré comme un des premiers maîtres de notre éloquence sacrée.
Les sermons de du Perron, comme la plus grande partie des sermons de cette époque, avaient pour sujet des points de doctrine. Les besoins du temps portaient les orateurs à traiter les questions dogmati ques. La controverse était pour eux une nécessité et une habitude. Hommes de lutte, ils apportaient dans la chaire la poussière de l'arène. Si les discordes civiles étaient finies, les disputes religieuses ne l'étaient pas. On ne se battait plus dans la rue, mais on discutait dans les temples. C'est un des caractères de la V&y* prédication sous Henri TV, d'être avant tout doctriv nale. La partie spéculative est plus abondante que la
partie morale ; les prédicateurs s'adressaient plus ;' aux facultés de l'esprit qu'aux affections de l'âme. Il
se dégage aussi de leur enseignement plus de lumière que de chaleur. Et comme c'est une des nécessités de l'éloquence de s'adresser aux passions, cette absence de mouvements oratoires peut expliquer l'infériorité des orateurs que nous étudions sur ceux qui ont suivi. Mais parce qu'on ne trouve pas chez eux des peintures de mœurs, des tableaux de la vie pratique, de pathétiques exhortations, on aurait tort de conclure que la réforme n'a commencé qu'après eux.
Dans Pexorde assez étendu d'un premier sermon prêché à Saint -Merry, du Perron, en indiquant ce qu'il se propose de prêcher dans la série des discours dont celui-là est le début, expose les raisons qu'il a de traiter surtout des matières doctrinales.
Le premier conseil, dit-il, donné par les médecins en temps de maladie contagieuse, est de fuir ceux qui en sont atteints ; la première règle proposée par l'Eglise aux fidèles est d'éviter la contagion des doctrines pernicieuses à la foi. Mais comme la charité que Ton doit à sa patrie, et l'amour de la paix ne permettent pas de se séparer des dissidents, au contraire obligent tous les citoyens à se réunir étroitement pour contribuer tous ensemble à la défense et à la conservation de l'Etat, le devoir des évêques et des pasteurs, en ce cas, est de préparer aux catholiques des remèdes et antidotes. Tant s'en faut qu'il en résulte aucun préjudice pour l'Eglise ; au contraire, la religion y recueillera le fruit de voir les fidèles instruits, et l'impression de la vérité se fera chez les protestants, bien plus facilement « par ces moyens ^ lénitifs et charitables qu'elle n'a fait par le fer et par les armes qui n'ont servi jusques ici sinon de couper toutes les racines de la religion et de la police, et introduire l'athéisme aux choses spirituelles , et
l'anarchie aux temporelles. Pour ces causes, laissant aux autres pasteurs la partie des mœurs à traiter, et me réservant l'explication seule de la doctrine, j'ai délibéré de dédier et consacrer tout ce qui pourra sortir de ma voix ou de ma plume, à l'instruction des uns et à la réduction des autres 1. »
Faisons connaître les deux seuls sermons complets que l'on possède 2. Dans le premier, prêché le jour de la Pentecôte, à Notre-Dame, du Perron entretient ses auditeurs du Saint-Esprit descendu sur les apôtres en ce jour, et descendant ensuite dans nos âmes. La division est celle-ci : il faut considérer trois choses: d'abord, la dignité de celui qui envoie, puis l'excellence du présent, enfin la personne qui reçoit. Ce discours est entièrement théologique ; l'orateur étudie l'essence du Saint-Esprit , les effets qu'il produit dans les âmes ; et en démontrant la perpétuité
■1 Œuvres du cardinal du Perron, sermons, p. 710.
2 Outre l'exorde de ce sermon sur l'Eglise prêché à Saint-Médéric, dont nous venons de parler, les Œuvres du card. du Perron contiennent deux sermons entiers, l'un sur le Saint-Esprit, prêché à Notre-Dame de Paris le jour de la Pentecôte, l'autre prêché à Sens le jour de la Toussaint, enfin le commencement d'un sermon sur l'Eucharistie, prêché à Evreux le jour de Pâques en prenant : possession de son siège. Puis viennent l'oraison funèbre de Ronsard et l'oraison funèbre de Marie Stuart.
de l'Esprit-Saint dans l'Eglise, il remet devant les yeux de ses auditeurs les principales objections faites contre l'Eglise par les Donatistes, les Manichéens et les autres sectes, avec les principales réponses de saint Augustin.
Nous ne trouvons rien à reprendre dans ce sermon. Il est simple dans sa marche, d'un style grave et sévère, sans faux ornements ; il est plein d'idées idéologiques de la plus grande netteté ; il est nourri de la meilleure doctrine : l'Ecriture sainte et les enseignements des Pères, unis à la raison la plus sûre, en sont l'unique fondement. L'éloquence y peut faire défaut; mais, de sa nature, le sujet ne comportait pas de grands mouvements. Il faut être un Bossuet pour porter de la sublimité dans ces matières, pour être éloquent jusque dans la controverse. Ce n'est pas d'ailleurs l'éloquence que nous recherchons, c'est l'indice d'un commencement de réforme; un pareil sermon est une preuve complète. De l'éloquence, d'ailleurs, du Perron en a eu à ses heures, dans des moments passagers dont rien n'est resté, mais dont les contemporains ont consigné le souvenir 1.
1 Pour avoir une idée complète du caractère de l'éloquence de du Perron, il faut lire la Harangue faicle de la part de la
Citons la péroraison de ce discours sur le Saint- Esprit. Du Perron vient de s'adresser au roi, de parler de son zèle pour la religion, de ses efforts pour ramener par les voies douces les protestants à la vérité : « Et toi , ô très-saint , très-haut , très-glorieux Esprit qui donnes les rois aux peuples et les pasteurs aux églises, source de tout ordre spirituel et temporel, auteur de toute discipline ecclésiastique et politique Esprit de paix et
d'unité en honneur duquel nous sommes ici assemblés, écoute les vœux de ceux qui t'invoquent et te réclament pour la réunion de ton église. Nous célébrons aujourd'hui le jour auquel, par ta descente/ visible, tu fis, de toutes les âmes des croyants, unej âme, et de tous les cœurs, un cœur. Fais encore de , même maintenant par ta descente invisible, et rassemble tous ceux qui portent le nom de chrétiens en un même corps de Christ. Ramène au troupeau du pasteur des pasteurs tous ceux qui s'en sont écartés, et y conserve tous ceux qui y sont demeurés. Donne
chambre ecclésiastique en celle du Tiers Estât, sur l'article du Serment. Paris, Ant. Etienne, 1615. On verra dans ce long discours tout ce que la parole de l'évêque d'Evreux avait de mâle, de nerveux et d'élevé ; on jugera de son habileté, de sa prudence, de sa haute et ferme raison .
aux uns la grâce de revenir au chemin du salut, donne aux autres celle d'y persévérer, etc ' »
Un sermon dans ce style, dans ce ton, or il est tout entier ainsi, avec cette clarté d'idées, cet esprit de conciliation, cette sage doctrine, ressemble-t-il en rien aux mauvais sermons que nous avons fait connaître ; et n'est-ce pas la véritable manière de prêcher que le xvir3 siècle embellira et éclairera de son génie ?
On peut en dire autant du sermon prêché à Sens, le jour de la Toussaint, dans lequel du Perron expose les raisons pour lesquelles les fêtes des saints ont été instituées et qui sont de glorifier Dieu, de rendre aux saints l'honneur dû à leurs vertus , d'exercer les fidèles à les imiter, de participer à leurs mérites, d'obtenir le secours de leurs prières, C'est là un discours où les travers des siècles précédents n'ont laissé aucune trace. Il n'y a rien de saillant à citer, aucun passage à faire admirer, mais il est à lire tout entier ; car ce qui est remarquable, c'est l'ensemble si différent de ce qui se débitait naguère dans tant de chaires chrétiennes.
La tactique employée par les protestants à l'égard
\ OEucres du cardinal du Perron, p. 69 3 .
de l'évêque d'Evreux est un témoignage de sa puissance oratoire , de l'entraînement de sa parole, du résultat efficace de ses prédications. Gomme les Donatistes qui, vaincus par saint Augustin , déclamèrent contre son éloquence, et attribuèrent à cette éloquence le pouvoir qu'avait la vérité ; les protestants prétendirent que les triomphes de du Perron venaient de ce qu'il « éblouissait les yeux par le lustre et l'ornement de ses discours. » Du Perron répondit, comme saint Augustin à Cresconius, comme Gicéron à Hortensius, qui avait essayé lui aussi de rendre suspecte aux juges l'éloquence de son redoutable adversaire, à savoir qu'il ne voulait pas être loué au préjudice de sa cause.
11 essaya même d'affaiblir l'éclat de sa parole. « Pour remédier à ces soupçons, dit-il, je vous représenterai les arguments et les réponses de l'Eglise, nus et dépouillés de tout enrichissement de paroles et revêtus de la simplicité et naïveté, qui est, comme ils disent, l'habit de la vérité; me contentant de les traiter par forme de leçons et de catéchisme, et plutôt comme lecteur que comme orateur !. » Cette résolu-
1 OEuvrcs du card. du Perron, p. 711.
Lesloile nous apprend qu'en 1597 du Perron prêcha à Saint
tion, il l'oubliait souvent ; plus d'une fois il laissa flotter les rênes de son imagination qu'il avait résolu de tenir. Il s'était, du reste, trop étudié à enlever aux novateurs l'avantage qu'ils avaient, eux surtout, retiré de la culture littéraire. Les protestants avaient cherché les premiers « les traits et délices du langage, afin d'allécher la multitude et \ faire couler plus facilement leur opinion sous la douceur du style et des paroles. » Ils avaient eu en cela, d'abord, l'avantage sur les docteurs catholiques « dont les uns s'étaient endormis tout-à-fait durant le repos de l'Eglise, et les autres s'étaient plus employés à entretenir le peuple à la piété et à la dévotion qu'à l'éloquence et aux beaux discours ' ».
On peut reprocher à du Perron certains abus d'esprit, des raisonnements peu justes à force d'être subtils, de la diffusion dans le style, — défaut où l'entraîna l'usage habituel de l'improvisation, — parfois un peu d'enflure, enfin le désir trop constant de briller, cause ordinaire de ses imperfections. Toutefois ces imperfections ne doivent pas faire oublier les
Médéric depuis Pâques, dimanches et fêtes ; « on plutôt faisait i des leçons sur l'insuffisance de l'Ecriture-Sainte sans les traditions de l'Eglise. »
1 Œuvres du card. du Perron, p. 656.
services rendus par lui à la^ langue française : l'ampleur, l'harmonie, l'élégance du tour dont elle lui est redevable 1. Sa gloire de conlroversiste a nui à sa réputation d'orateur. Mais en recherchant dans les annales littéraires ceux par qui la chaire catholique a été amenée par degrés à l'éclat incomparable où la laissera Bossuet, on ne peut pas ne pas signaler au premier rang le cardinal du Perron. Quelques tons discordants, quelques inexpériences de goût, tribut inévitable payé à l'époque, ne peuvent lui enlever cet honneur -, pas plus qu'on ne serait en droit de refuser à Malherbe l'honneur de la réforme poétique, parce que dans son poème sur Les larmes de saint
1 Le cardinal du Perron prenait le soin le plus minutieux pour la composition de ses ouvrages. Perrault [Hommes illustres) nous apprend que, sur la fin de sa vie, il se retira à sa maison de Bagnolet, près de Paris. Ce fut là qu'il mit la dernière main à tous ses livres. Il avait une imprimerie dans cette maison de campagne, où il faisait imprimer tout ce qu'il composait dans la vue seulement de le mettre au net, et afin, disait-il, de le pouvoir lire h la lumière de l'impression.
Bayle (Dictionnaire hist. et crit., t. I, p. 243), dit que le cardinal du Perron faisait imprimer ses ouvrages deux fois. La première à peu d'exemplaires pour ses amis qui devaient lui faire des observations, la seconde pour le public. Afin que sa première manière ne fût pas trahie, il avait une imprimerie chez lui.
Pierre, il fait « éclater en tonnerres » les sanglots de l'apôtre repentant, et change ses soupirs en « vents qui les chênes renversent. » Du goût, le cardinal du Perron n'en manquait certes pas ; et son discernement à l'égard de Malherbe lui-même l'atteste suffisamment. Henri IV lui ayant un jour demandé s'il ne faisait plus de vers, le cardinal répondit « qu'il ne fallait plus que personne s'en mêlât après un certain gentilhomme de Normandie, habitué en Provence, qui avait porté la poésie française à un si haut point , que personne n'en pouvait jamais approcher < »
\ Vie de Malherbe, par Racan.