CHAPITRE VI
Charron prédicateur. — Charron a-t-il été scepliqne ? — Unité, sincérité de son œuvre et de sa vie. — Sa méthode oratoire.
Il peut paraître extraordinaire décompter Charron au nombre de ceux à qui la chaire est redevable de quelque amélioration. Ce n'est point d'habitude sous la physionomie d'un prédicateur que Charron se présente à l'esprit ; l'ami de Montaigne est uniquement rangé parmi les philosophes, et par un grand nombre de ses critiques , parmi les sectateurs du scepticisme. Néanmoins, la prédication fut l'occupation de sa vie entière, et si Charron ne lui doit pas sa renommée dans la postérité, il lui dut une grande vogue chez ses contemporains.
Après avoir étudié le droit à Orléans et à Bourges, il fut reçu avocat au parlement de Paris et fréquenta
le barreau avec assiduité. Mais « n'ayant ni alliance ni connaissance avec des procureurs, dit son biographe et ami Michel de Rochemaillet, et ne pouvant s'abaisser jusque là que de les courtiser, caresser et rechercher pour être employé par eux aux affaires, il s'adonna à l'étude de la théologie et à la lecture des Pères et des Docteurs de l'Eglise. Et parce qu'il avait la langue bien pendue et qu'il s'était formé un style libre et relevé par dessus le commun des théologiens, il s'exerça à la prédication de la parole de Dieu par permission des curés et pasteurs, où incontinent il s'acquit une merveilleuse réputation entre les plus doctes de ce temps- là , même à l'endroit de plusieurs évêques et grands prélats qui étaient lors en cette ville ; et y avait presse entre eux à qui le pourrait avoir à son évêché ou diocèse. » 1
Armand de Pontac, l'ayant entendu prêcher dans l'église de Saint-Paul, conçut pour lui beaucoup d'affection, le mena à Bordeaux, de là à Bazas, où il était évêque 2. La reine Marguerite de Navarre le nomma son prédicateur ordinaire, « Le roi à présent régnant, dit son biographe, quoiqu'il fût lors de
\ Biographie de Charron, en tête de ses œuvres. 2 Dictionnaire hist. et crit. de Bayle.
la religion prétendue réformée, s'est délecté et a pris plaisir extrême d'ouïr ses prédications et l'a plusieurs fois honoré de sa présence. »
Après une absence de dix-sept ans qu'il passa en Guyenne et en Gascogne, remplissant successivement les fonctions de théologal dans plusieurs villes de ces contrées, Charron revint à Paris, désireux d'accomplir le vœu qu'il avait fait d'entrer en religion. Il se présenta d'abord chez les Chartreux, puis chez les Célestins; les supérieurs le trouvèrent trop âgé pour le soumettre aux épreuves du noviciat. Charron repartit, alla prêcher le carême à Angers l ; de là il revint à Bordeaux où, comme l'on sait, il ne tarda pas à se lier avec Montaigne. Il y publia, en 1594, son traité des Trois Vérités.
Lorsque Henri IV convoqua l'assemblée générale
1 Ce carême fut celui de 1589. Certains chroniqueurs prétendent que Charron prononça pendant ce carême des discours si violents contre Henri III qu'ils lui firent interdire la chaire par le gouverneur royal. (Voir E. Mourin, la Réforme et la Ligue en Anjou, p. 218). Il est bien difficile de concilier cette accusation avec la date d'un écrit de Charron contre la Ligue du mois d'avril 1589. Cependant la chose est possible. Charron avoue qu'il a « mis un pied dedans » la Ligue ; ce qui l'y avait poussé « c'était principalement le fait de Blois. » Ce ne fut pas long. Il aurait été ligueur du 23 décembre 1588 au mois d'avril 1589.
du clergé, en 1595, Charron était chanoine théologal à Cahors ; il fut envoyé à Paris en qualité de député. Le roi qui avait apprécié son talent, le fit nommer premier secrétaire de l'assemblée. Nous le trouvons, à cette époque, prêchant à Saint-Eustache le jour de la Toussaint, et l'année suivante, 1596, les six dimanches du carême. C'est à son retour à Cahors qu'il écrivit sans doute les Discours chrétiens et les livres De la Sagesse, publiés à Bordeaux, en 1601, a par le moyen desquels sa réputation s'étendit au loin et au large '. »
Avant de rechercher ce que la chaire peut devoir à Charron, arrêtons-nous un instant sur l'accusation de scepticisme qui pèse depuis longtemps sur lui. Charron mérite-t-il cette accusation? Est-il réellement sceptique ? A-t-on le droit de l'appeler « le patriarche des esprits forts? » Qui a raison de ses ennemis ou de ses défenseurs? Du médecin Chanet ou du président Jeannin, de l'historien Dupleix ou de Gabriel Naudé, du P. Garasse ou de l'abbé de Saint- Cyran? L'opinion, nous le reconnaissons, a généralement tourné contre lui. Il n'est pas d'historien de la philosophie qui ne l'inscrive d'office au nombre
1 Éloge de Charron, par Michel de Rochemaillet.
des pyrrhoniens. Est-il étonnant que certains aient douté de sa bonne foi religieuse 1 ?
Si l'on admet que Charron fut sceptique, comment expliquer la contradiction qui apparaît dans ses écrits. Le savant historien du règne de Henri IV, M. Poirson, croit avoir trouvé cette explication. Charron, dit -il, entendait bien laisser au peuple la religion existante, seul frein et seule morale qu'il pût avoir; mais il voulait détacher du catholicisme les classes élevées, les attacher au déisme et leur donner pour règle de conduite, la morale des philosophes de l'antiquité 2.
Pour justifier une telle opinion, il faudrait découvrir, ce semble, dans la vie et dans les livres de Charron, un double effort tendant à un double but. Mais l'œuvre de cet esprit éminent serait divisée en deux parties trop inégales. D'un côté, nous trouverions en effet son traité des Trois Vérités, ses Discours chrétiens; le livre De la Sagesse presque tout entier, sans compter les trente-deux années d'enseignement
1 V. Dictionnaire des sciences philosophiques, art. Charron. Charron a été jugé avec impartialité dans les Mémoires de Niceron, t. XVI.
2 Aug. Poirson, Histoire du règne de Henri IV, t. IV, p. 242 et suiv.
\kk CHARRON.
pur et fécond, dans les différents diocèses où il fut appelé ; de l'autre, seulement quelques propositions qui inclinent, il est vrai, vers le scepticisme, mais que lui-même a redressées et expliquées dans un sens très orthodoxe. Cela suffit-il pour prêter à Charron la volonté de scinder la société en deux camps : celui des croyants en bas, et celui des libres penseurs en haut ?
Après avoir étudié Charron sans parti pris, mais sans souci de l'opinion toute faite, il. nous a semblé qu'on devait en appeler de cette sentence prononcée traditionnellement et de confiance par ceux qui ont écrit sur ce philosophe. Les questions de cette nature ne se tranchent pas d'autorité ; les raisons en I pareil cas valent plus que des affirmations.
Non, Charron ne fut point sceptique. Tout au plus peut-on dire que son livre De la Sagesse a été plus nuisible qu'utile à la foi. Charron a manqué son but, mais il était sincère et croyant. Ni sa vie, ni ses ouvrages ne présentent « des contradictions inexplicables de sentiments et de doctrines 1. » Les œuvres de ce philosophe chrétien sont au contraire remarqua- | bles parleur ensemble et leur unité. Elles présentent
1 Poirson, Hist. du règne de Henri IV , t. IV, p. 242.
un rigoureux enchaînement de doctrine, qui des premières notions du droit naturel mène l'homme jusqu'à la soumission la plus complète à tous les dogmes catholiques !.
Les passages incriminés du livre De la Sagesse, isolés de toute explication, renferment, nous l'avouons, des propositions inacceptables au point de vue religieux. Mais Charron ne parlait pas alors en théologien, il suivait une méthode philosophique. Il écrivait comme s'il n'avait eu que les lumières de la raison , en faisant abstraction de la révélation ; mais ayant la précaution, — on oublie trop cela, — de renvoyer à ses ouvrages précédents , « remettant, dit-il, le surplus à ce que j'en ai dit en mes Trois Vérités. »
Dans l'édition de ses œuvres acceptée comme orthodoxe, la plupart des propositions attaquées sont maintenues 2. Elles sont seulement éclaircies, accom pagnées de commentaires qui corrigent ce que l'affirmation avait de trop général. Les additions de
1 II suffit, pour s'en convaincre, de parcourir la série de ses œuvres.
2 La première édition du livre De la Sagesse est de 1601 . La seconde, préparée par ses soins, parut en 1G04, quelques mois après sa mort.
Charron font évanouir tout soupçon d'incrédulité. Il a lui-même expliqué sa pensée ; pourquoi préférer les explications de ses ennemis ? Pourquoi « prendre les choses autrement, en autre sens et d'autre façon qu'il ne les donne ? » Pourquoi s'obstiner à faire de Charron un sceptique malgré lui ? Il a toujours protesté de sa croyance ; et il fut bien constaté, dit son biographe, « que surtout il se soumettait et ses livres à la censure et jugement de l'Eglise apostolique et ro-
maine. »
Les contemporains de Charron étaient « malades à l'endroit des choses religieuses, » de deux maladies bien différentes , mais toutes deux fort dangereuses : l'incrédulité et le fanatisme. Le livre De la
\ Sagesse fut écrit à la fois pour les incrédules et pour
I les fanatiques.
Dans ces temps malheureux, à la vue des violences exercées au nom de la religion et des crimes de ceux qui s'en disaient les chefs et les défenseurs, beaucoup d'esprits ne sachant pas faire la part des passions humaines, rendant les principes responsables des fautes des hommes, tombèrent dans le découragement et le doute. Désertant la religion, jusque-là leur seule éducatrice et leur seule règle de conduite, ils se trouvèrent sans soutien, sans direction, sans frein. La foi
leur manquant, tout leur manqua. Charron leur fit une religion naturelle qui préparait leur retour à la religion chrétienne. En attendant de les voir rentrer dans le temple, il leur dressait un abri provisoire.
Ecoutons Charron lui-même : « Je veux ajouter un mot, dit-il, qui n'est proprement de ce sujet de la sagesse humaine et philosophique , mais qui servira pour ôter tout doute et scrupule qui pourrait naître des propos précédents. C'est qu'en tout ce que nous disons avantageusement de la loi de nature et de la sagesse humaine , nous ne prétendons nullement exclure ou déroger à l'honneur et nécessité de la grâce, de l'aide et secours spécial de Dieu, sans lequel nous confessons que l'homme ne peut jamais bien entièrement et parfaitement accomplir toute vertu
morale et loi de nature comme il faut Mais nous
disons que l'homme employant bien cette lumière de nature et faisant ce qui est de soi, il se dispose à la grâce ; que l'observation de la loi de nature est comme un leurre, une amorce et un trait d'icelle, et que celui qui fait ce qu'il peut aux vertus morales, naturelles et humaines, convie et donne occasion à Dieu de l'étrenner et gratifier des vertus surnaturelles et divines.. .. »
l Petit traité de la Sagesse, eh. II, art. 9.
Le livre De la Sagesse rappelait en même temps les lois de la nature aux fanatiques qui trop souvent les foulaient aux pieds pour ne suivre que leurs lois prétendues religieuses, sorties non de l'Evangile, mais de leur cerveau échauffé et de leur âme malade. L'Evangile est venu perfectionner la loi naturelle, non l'anéantir. « Ils se trompent, poursuivait Charron, ceux qui tiennent une autre voie et qui dédaignent cette vertu morale et loi de nature, comme trop basse et trop petite pour eux, et n'ayant aucun vrai sentiment de prud'homie^ pensent par ailleurs obtenir cette grâce. Ils se flattent, font gloire et se fient d'être grands et riches en biens surnaturels et divins, et se trouvent à chaque pas coupables de la simple loi de nature et du devoir humai ri, beaucoup au-dessous de la vertu et probité de ces simples philosophes qu'ils rejettent et combattent si fort, ains par eux seront condamnés, comme tant souvent et aigrement les menace le souverain Docteur de vérité, mais ils n'en sentent rien. Ils savent quelque finesse par laquelle ils se persuadent d'être grands cousins et amis de Dieu, sans faire ni garder sa loi première et fondamentale... Par quoi je conclus que cette sagesse humaine est voie à la divine, la loi de nature à la grâce, la vertu morale et philosophique à la théologale, le de-
voir humain à la faveur et libéralité divine ' ))
Le malheur de Charron n'est pas d'avoir été incrédule, car il ne le fut jamais, mais d'avoir été sincère. Il a eu le courage imprudent de dire la vérité aux hommes de son temps ; il a déclaré trop franchement la guerre aux préjugés ; les préjugés le lui ont bien rendu. Il avait vu tout ce que peut faire de mauvais une religion mal entendue ; il résolut de travailler, comme le disait un de ses admirateurs, à ce « que le vrai, cordial et sérieux service de Dieu en esprit et en vérité fût remis 2. »
Il ne cessait de gémir et de se récrier contre les dangers de la superstition. « Les superstitieux, disait-il, veulent accommoder Dieu à leurs desseins et imaginations. Ils veulent et imaginent une divinité toute humaine, souple et affublée de passions, et semble qu'on la leur emporte et enlève, si on les empêche de la concevoir telle... Si l'on veut bien juger, l'on trouvera que tous les mécomptes et fautes qui se commettent en la religion et peut-être au monde, viennent et sourdent de ce que l'on n'estime pas assez Dieu, c'est-à-dire qu'on ne le connaît pas. Religion
1 Petit traité de la Sagesse, loc. cit.
2 Claude Dormy, évêque de Boulogne.
est connaître et servir Dieu \ mais le second dépend et suit la condition du premier... L'on se peine à le servir et non à le connaître, et Ton le sert sans le connaître...» Et ailleurs : «Des partis contraires et ennemis chacun le prie à sa faveur et profit, et | tâche de l'attirer à sa cordelle... Bref, au lieu d'aller ; et monter à Dieu, ils le ravalent, le font venir et s'accommoder à eux... »
11 déplore de voir régner, sur tant d'âmes, ce christianisme dégénéré : « C'est une honte en la chrétienté, qu'étant la plus noble, la plus haute, la plus divine créance du monde et la plus avantageuse à Thomme, il s'y soit mêlé et fourré tant de déguisements, de pelites fantaisies humaines populaires et particulières au préjudice de sa pureté et simplicité première et naïve. C'est que Ton veut trop plaire au peuple; il serait expédient que ceux qui parlent à lui en public et en privé, lui inculcassent bien ces choses. Mais voici le mal, ayant eux-mêmes pour la plupart l'esprit de même, populaire et faible, ils le fomentent et l'entretiennent en cela f. » Il n'en fallait pas tant pour s'attirer des haines
\ Epître à Claude Dormy, sur la vraie connaissance de Dieu . Celte epître est restée inachevée.
éternelles. Dès que Charron prêta le flanc, on se rua sur lui. Il avait, du reste, bien pressenti qu'il s'exposait à des tempêtes. « Le monde, écrivait-il, n'est guère en ce point capable d'amendement et ne quitte qu'avec ennui et comme par force ce à quoi il a une fois mordu, et en ce tant noble sujet moins qu'en tout autre. C'est où les remontrances et réformations sont dangereuses et suspectes, et ceux qui les entreprennent courent fortune. l »
Ses pressentiments se sont réalisés au-delà de ses craintes. Ceux dont il avait si vivement blâmé les excès religieux, trouvèrent qu'il n'avait, lui, aucune religion. Plus tard, les incrédules et les vrais sceptiques, pour accroître leur nombre, loin de le repousser, le revendiquèrent en dénaturant, comme les premiers, ses pensées. Et c'est ainsi que le pauvre Charron, malgré de chauds amis et de trop rares i défenseurs, fut rangé parmi les sectateurs du scepticisme.
Il est certain que rien ne fut apparent du doute de Charron dans ses prédications; il remplit consciencieusement son office de théologal. Nous en avons pour garants la confiance des évêques qui se le dis-
\ Epître sur la vraie connaissance de Dieu,
putaient, et ses succès au sein des populations qu'il évangélisa. Mais il était nécessaire de répondre d'avance à ceux qui auraient pu s'étonner que l'on fit d'un sceptique un rénovateur de l'éloquence sacrée. 11 nous suffit que Charron ait toujours protesté de son attachement à la foi, de son entière soumission à l'Eglise, et que ses sermons aient été vraiment catholiques. Ses mœurs furent des plus pures ; son enseignement par la parole n'a eu que des admirateurs \ et à ne le prendre que par son côté orthodoxe, si tant est qu'il ait eu deux côtés, nous ne craignons pas d'affirmer qu'il a été pour la prédication un des premiers réformateurs.
Son influence sur la marche des idées, sans avoir été des plus marquées, est incontestable. Il fut en son moment un utile initiateur. Ses ouvrages de théologie et de controverse obtinrent un juste succès. Claude Dormy, évêque de Boulogne, après avoir lu en manuscrit les Discours chrétiens sur la divinité, disait que «c'était an trésor, duquel il ne voudrait jamais trouver la dernière pièce et une source où il désirerait toujours puiser. » Pendant les premières années du xviie siècle, Charron fut par d'excellents esprits estimé égal ou supérieur à Montaigne '. Ses prédications ne
\ Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 197.
durent pas moins que ses livres exercer une influence sur ses contemporains. Nous avons vu ce qu'était l'éloquence de la chaire chez ceux qui furent alors les plus célèbres. Charron est à bien des égards l'opposé de ces orateurs ; par ses qualités aussi bien que par ses défauts, il est une réaction contre ce qu'il y avait de défectueux dans leur manière de prêcher.
Ses sermons n'ont pas été publiés, mais il est probable que les Discours chrétiens, imprimés seulement vers la fin de sa vie, et les huit discours intitulés : Octave du Saint- Sacrement, renferment la substance de son enseignement oral 1. La forme du sermon s'y rencontre le plus souvent avec l'exorde et la division ; il reste, dans la forme du langage, des expressions qui supposent la présence d'un auditoire. N'eussions-nous pas d'ailleurs ses écrits, à leur défaut, nous connaîtrions, par son biographe, sa manière « de traiter les points de doctrine en livres, discours et sermons. »
Charron disait que, selon la diversité des esprits, il y avait « trois façons de discourir et déclarer en
1 Plusieurs prédicateurs à cette époque firent aussi paraître r\ leurs sermons, sous forme de méditations et de discours.
public ses conceptions : » l'une qui procédait par étymologies et distinctions du nom et de la chose, définitions, divisions, subdivisions, causes, effets et accidents; l'autre par le « recueil des opinions et allégations des dire d'autrui, avec curieuse cottation des lieux, livres et chapitres;» la dernière qui procède par discours libre et relevé, qui contient à peu près et en substance ce que les deux autres ont ; « mais c'est sans en faire semblant, » sans s'assujettir à l'ordre et aux règles en usage.
Charron trouvait la première bonne pour l'école et nécessaire pour les apprentis ; la seconde, il la voyait en usage « entre les harangueurs et les prédicateurs » qui, la plupart, ne faisaient « qu'enfiler des allégations, avec fort peu ou point de discours, » et sans aucun talent d'invention ; n'ayant rien à dire d'eux-mêmes, ils faisaient parler autrui. Les allégations étaient requises aux choses de controverse qui doivent s'établir et se défendre par autorité. Cette manière était, à son avis, la moindre de toutes.
Quant à la troisième, il disait : « que c'était celle qu'il estimait le plus et ceux qui faisaient profession de la suivre, qu'il s'y tenait et s'y exerçait ; que pour cette dernière façon, il avait l'antiquité et l'autorité pour lui, vu que les plus excellents homiliaires du
temps passé, Pavaient tenue et que les anciens, en quelque profession que ce fût, n'alléguaient point, ou fort rarement, qu'il était en outre fondé en bonne raison; parce que cette manière, étant plus généreuse, tenait plus du jugement, entendement et imagination, parties bien plus notables et héroïques que la mémoire, et enfin qu'elle était plus libre et plus plaisante, et profitable aux auditeurs et lecteurs, et à celui qui en usait, que toutes les autres. » On le voit, Charron avait choisi la bonne manière.
Peut-être, se faisait-il illusion sur son éloignement pour la forme scolastique ; il n'y répugnait pas autant qu'il le dit. Du reste c'est en cela même qu'il fut utile, A la fin duxvie siècle, plusieurs avaient trop abandonné ce qu'il y a de bon dans les procédés de l'école, et une partie des œuvres de cette époque manque peut-être par suite de régularité et de proportion. Charron était l'homme d'ordre, de mesure ; il rappela la marche didactique. Son livre De la Sagesse, a-t-on dit, ce sont les Essais de Montaigne mis en ordre. Il avait entrepris de régenter la fantaisie. On sortait d'une rude et violente époque, où l'on avait brisé bien des freins et franchi bien des barrières*, Charron en comprend la nécessité , il voulut discipliner les idées. Tant il est difficile à
l'homme d'éviter l'excès, l'esprit public redemandait de l'ordre, on en trouva dans les livres de l'ami de Montaigne, outre mesure peut-être. Pascal estime i que « les divisions de Charron attristent et ennuient. »
Il réagit donc contre cet enseignement de la chaire chrétienne où le désordre de l'idée se compliquait de l'embarras de l'expression. Son rare bon sens, sa raison ferme et droite, son goût sévère, tout chez lui proscrivit la bouffonnerie naguère si à la mode, la plaisanterie de mauvais ton, le fatras des similitudes, la surcharge des faux ornements. Charron ne fait qu'un usage modéré de ses souvenirs classiques ; la mythologie et l'antiquité n'apparaissent que rarement, et là où on les voit, on les trouve à leur place, elles embellissent et ne défigurent pas. Il ne détourne point l'Ecriture sainte de son sens naturel; les interprétations allégoriques ou mystiques qu'il en donne, ne sont nullement forcées et sont autorisées par l'exemple des Pères.
Le bon sens de Charron, dans le choix de l'idée et dans l'ordre qu'il donne à ses pensées, se retrouve dans la forme dont il les revêt. Il avait « le langage mâle, nerveux et hardi. » La raison domine dans son style ; s'il se laisse aller à la fantaisie, il n'est
jamais emporté par elle. Sa marche est ferme, mais elle ne manque ni de grâce, ni de vivacité. Il nourrit sa diction d'une foule d'expressions fraîches et fortes; il l'anime et l'embellit d'images pittoresques trouvées
j par lui ou empruntées à son maître. On l'a très bien dit : il a « ces redoublements de mots pour renforcer
; le sens, l'étendre, en embrasser toutes les nuances . ' >> Sa langue a le charme des langues en formation ; encore dans l'enfance, elle en a le tour naïf et l'aimable nonchalance; quand il le faut pourtant, elle possède une fermeté brève et une vigoureuse concision. Mais ce que son langage a fort rarement, c'est ce qu'on peut appeler la solennité oratoire, dans le sens le plus majestueux du mot, et en cela, Charron réagit aussi heureusement contre les périodes prétentieuses et les ambitieuses imitations du style cicéronien.
Il a dans une belle page admirablement parlé de l'éloquence. On voit qu'il était épris de cet art dominateur, et qu'il appréciait au plus haut degré le don merveilleux de la parole, la puissance de produire l'émotion : « l'éloquence, dit-il, n'est pas seulement une
\ Nisard, Hist. de la litt. franc., t. I, p. 494.
clarté, pureté, élégance de langage : que les mots soient bien choisis, proprement agencés, tombant en une juste cadence ; mais elle doit aussi être pleine d'ornements, de grâces, de mouvements ; que les paroles soient animées , premièrement , d'une voix claire, ronde et distincte, s' élevant et s' abaissant peu à peu \ puis, d'une grave et naïve action, où l'on voie le visage, les mains et les membres de l'orateur parler avec sa bouche, suivre de leur mouvement celui de l'esprit, et représenter les affections \ car l'orateur doit vêtir le premier les passions dont il veut frapper les autres. Comme Brasidas tira de sa propre plaie le dard dont il tua son ennemi ; ainsi, la passion s'étant conçue en notre cœur se forme incontinent en notre parole, car elle, sortant de nous, entre en autrui et y donne semblable impression que nous avons nous-mêmes par une subtile et vive contagion. Par là se voit qu'une fort douce nature est malpropre à l'éloquence, car elle ne conçoit pas les passions fortes et courageuses telles qu'il les faut pour animer bien l'oraison -, tellement que quand il faut déployer les maîtresses voiles de l'éloquence en une grande et véhémente action, ces gens-là demeurent beaucoup au dessous... Mais étant aussi vigoureuse et garnie de ce qu'a été dit, elle ne mène pas seulement l'auditeur, mais elle
J'entraîne, règne parmi les peuples, s'établit un violent empire sur les esprits *. »
D'ordinaire, les orateurs qui parlent de l'éloquence, mettent quelques-uns de leurs traits dans le portrait qu'ils font de l'orateur idéal. Ne cherchons point l'image de Charron dans l'esquisse rapide et hardie qu'il vient de nous présenter. Nous nous ferions de lui une fausse idée ; il n'était pas celui qui emporte l'auditeur, « règne parmi les peuples, s'établit un violent empire sur les esprits. » Il avait « l'action belle, la voix forte, bien intelligible et de longue durée ; )> mais ne nous le représentons pas sous les traits d'un orateur avec le geste inspiré, la parole entraînante, les grandes images, les véhémentes apostrophes.
Charron n'est pas homme à se mettre ainsi hors de lui. Le sage , à son avis , ne prend pas les choses , si au vif; il a pour règle « de se prêter à autrui et de ne se donner qu'à soi. » Rien chez lui ne va jusqu'à l'enthousiasme ; il se possède trop, et ne sait pas « vêtir le premier les passions dont il veut frapper les autres, »
Bayle rapporte que lorsque le bon Amyot, retiré
\ De la Sagesse, liv. III, ch. XLIII.
sur la fin de ses jours dans son diocèse, prêchait à son peuple , il tournait du côté des auditeurs l'ouverture de la chaire et se tenait assis au milieu sur un fauteuil. Sauf la bonhomie, j'aime mieux me représenter Charron comme l'évêque d'Auxerre ; ils sont , du reste , parents pour le style et se touchent par Montaigne. Charron, par les habitudes de son esprit , son tempérament moral, fut un prédicateur théologien ; il a lui-même créé le mot qui peint , je crois , sa manière, il fut surtout « dogmatisant et cathédrant. »