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s'endurcit aux coups ; comme le rocher, elle s'affermit à la secousse des flots. Ce qu'on emploie pour l'extirper, sert pour la faire croître ; attaquée , elle se renforce, et enfin, après un combat de plus de quatre cents ans, elle demeure victorieuse, sa folie ayant abattu la sagesse ; son humilité, la grandeur ; sa pauvreté, les richesses ; sa faiblesse, la force du monde '. » Si l'on rapproche de ce discours certains passages du Panégyrique de saint Paul par Bossuet, on se convaincra bientôt que la lecture des œuvres de Molinier avait laissé quelques traces dans les souvenirs de l'évêque de Meaux. Les mérites de ce prédicateur, trop ignorés aujourd'hui, mais dont on a pu juger par ce qu'on vient de lire ne furent pas méconnus par ses contemporains. En tête de ses œuvres, son neveu, qui nous a transmis quelques détails sur sa vie, nous apprend que Molinier fut appelé à prêcher dans les premières villes du royaume, et que ses discours furent, de son vivant, traduits en plusieurs langues. Enthousiaste de son oncle, comme le furent sans doute les auditeurs , ce neveu biographe ne l'estime rien moins qu'un égal des saint Ambroise et des saint Chrysoetôme. Les peuples à venir, pense-t-il,
4 Migne, Collection des Orateurs sacrés, t. I ; Molinier, Le Mystère de la Croix, p. 976, 981 .
ne lui paieront jamais ce dont ils lui sont redevables, « si, pour la recommandation de sa vie sainte, de sa doctrine et de son éloquence, il n'est mis au rang des premiers Pères de l'Eglise. » Nous ne le mettrons pas aussi haut, mais il est digne, croyons -nous, de prendre place à côté du père Le Jeune, de Séuault et de Lingencles, considérés par tous les critiques et les historiens de notre littérature comme les restaurateurs de la chaire chrétienne.
La perfection de l'éloquence sacrée dans la seconde
! moitié du XVIIe siècle n'a donc pas été un fait sans
' préparation ; il a été le produit de longs essais et de
constants efforts. Ce n'est point par un subit chan-
I gement, comme l'a pensé un critique du dernier
siècle ', que l'éloquence de la chaire est passée de
l'état le plus obscur à l'état le plus brillant. Les
grands orateurs, qui viennent prendre rang à côté
des grands poètes et des grands philosophes du règne
\ L'abbé Lambert, Histoire littéraire du règne de Louis XIV y 4751, t. I, p. 209.
de Louis XIV, et que Ton est habitué à contempler sur leur piédestal isolé, ne sont pas nés tout-à-coup. Ils n'ont point surgi instantanément, et sans être annoncés, du sein de cette société savante et polie. Bossuet, Fénelon, Bourdaine, Massillon, ont eu des ancêtres. Bien n'arrive subitement à son apogée. Le plein midi de notre éloquence sacrée a eu fm aurore et son matin. Les conteur orairs do Louis XIV ^nt vu le complet'épanouissement r1e l'éloquence religieuse , ceux de Henri IV en ont senti circuler la première sève, en ont vu la première floraison.
L'étude successive des prédicateurs les plus renommés pendant les premières années du xvir3 siècle, nous a permis de constater ce qui avait été fait sous le règne de Henri IV, pour la rénovation de la tribune sacrée. En étudiant les premiers pas de cette éloquence renaissante, nous nous sommes gardé de la critique négative qui ne considère que les défauts ; nous avons pensé qu'il fallait en même temps faire ressortir surtout les qualités. C'est par ces qualités, modestes si l'on veut, mais indispensables, que les prédicateurs que nous venons d'étudier ont été novateurs, et qu'ils ont fait sortir leur art des bas-fonds où il était tombé.
Sans dissimuler qu'à côté d'eux , et longtemps
après eux ', se continuent les mauvaises traditions, qu'ils ont été impuissants à arrêter tout d'un coup le mauvais courant, qu'eux-mêmes plus d'une fois ils ont fait des concessions à la mode et aux préjugés de leur siècle, et que dans cette marche ascendante vers un idéal entrevu, ils ont commis plus d'un faux pas, nous avons reconnu l'utilité de leurs efforts et le succès de leurs tentatives.
Nous avons d'abord montré comment, après avoir imprudemment accepté la mission d'intervenir dans les débats orageux de leur temps ; après avoir, pendant les tourmentes politiques et religieuses du xvie siècle, exercé un hardi contrôle à l'égard du gouvernement civil ; après avoir fait souvent dégénérer son intervention en opposition factieuse contre les pouvoirs régulièrement constitués ; et avoir, sous prétexte de religion, plus d'une fois soufflé la discorde et poussé les peuples à la révolte, la chaire, abdiquant son rôle politique, s'était interdit toute censure des vices de l'Etat, et avait repris le caractère exclusivement religieux.
1 Camus n'est mort qu'en 1652. Vingt ans après que Bosquet eut commencé de prêcher, on entendait encore des sermons dans le goût de levêque de Belley,
Ensuite, dans la lutte terrible engagée entre le catholicisme et le protestantisme, nous avons vu les sermonnaires renoncer aux imprudentes violences de langage, aux âpres invectives, aux discussions haineuses, garder la forme et le ton d'une discussion pacifique, et substituer aux agressions pleines de colères les appels pressants inspirés par le désir d'une réconciliation, et par l'estime due à des frères égarés.
Nous avons encore exposé comment ces sermonnaires, d'un goût plus discret, d'un esprit plus sévère que leurs devanciers, à défaut des dons supérieurs et éclatants du génie, doués d'un talent mâle et simple, avaient su remplacer l'argumentation aride et abstraite, les divisions sans nombre, les subtiles distinctions , les règles étroites , les nomenclatures interminables, par une méthode sûre, plus large, plus simple, plus claire, plus naturelle, et distribuer à ceux qui accouraient les entendre un enseignement plus fécond et plus salutaire.
Nous avons dit comment, pénétrés des sévères convenances de la tribune sacrée, ils avaient su renoncer aux licences d'une parole triviale, aux ornements grossiers fournis par l'élément burlesque, si cher au moyen- âge, à ces folâtres et grotesques
caprices d'un langage audacieusement familier et bouffon, et revenir au ton grave et digne, à la noble réserve qui convient à la prédication religieuse.
Nous les avons vus proscrire ce merveilleux ridicule, réservoir inépuisable d'histoires fabuleuses, d'animaux fantastiques, de fleurs étranges, de métaux précieux qui servaient à multiplier les comparaisons et les allégories ; répudier le vain étalage de l'érudition, l'abus des citations empruntées aux auteurs profanes ; substituer, enfin, l'explication raisonnée de l'Ecriture sainte et son interprétation orthodoxe à cette exégèse raffinée, qui trouvait dans chaque passage des Livres saints les sens les plus tourmentés, et les significations les plus bizarres.
En un mot, solidité de doctrine, sentiments élevés, composition régulière, convenance de langage, on ne peut refuser aucune de ces qualités précieuses aux sermonnaires que nous venons d'étudier. N'estce point assez pour mériter d'arrêter les regards de l'histoire et de la critique littéraires ?
Ces prédicateurs, recommandables à tant de titres, n'ont pas peut-être produit des œuvres dignes, dans toutes leurs parties, d'être offertes en modèle à la postérité ; ils n'ont pas tous laissé des pages immortelles ; mais leur labeur n'a pas été inutile aux pro-
ductions de leurs héritiers. Ils ont ouvert le sillon, jeté la semence, la génération suivante devait voir mûrir la moisson. Il leur a manqué, à la plupart du moins, ce qui fait surtout l'orateur, ce qui donne la vie au discours, ce qui rend la parole entraînante, il leur a manqué la vivacité, le souffle, l'élan, l'émotion. Si, comme a dit Voltaire du Père Sénault, —qui fut, à Fégard de Bourdaloue, ce que Rotrou fut pour Corneille, — il ne faut les compter que « parmi les premiers restaurateurs de l'éloquence, plutôt que dans le petit nombre des hommes véritablement éloquents; » du moins, après avoir répudié le triste héritage de leurs prédécesseurs, après avoir retrouvé les formes régulières et pures de la prédication chrétienne, ils ont rendu plus facile la tâche de leurs successeurs. Si loin qu'ils soient restés a de la perfection originale et du grand art », leur œuvre a été neuve et féconde. Ils ont fait pour l'éloquence sacrée, tout ce que pouvaient faire « des esprits droits, des cœurs dévoués, auxquels Dieu n'avait pas accordé le génie. »
Ouvriers persévérants dans ce grand travail de formation qui s'opérait dans la langue et dans le goût , ils ont efficacement contribué au progrès intellectuel et moral de notre nation. L'éclat de leurs
ouvrages a pu disparaître à l'apparition des splendides créations du grand règne, mais leur nom méritait d'être remis en honneur ; et ce n'est point lorsque nous voyons la curiosité littéraire fouiller si minutieusement le passé, pour rechercher les traces de tant de petites et inutiles célébrités, que l'on pourrait trouver étrange le soin de faire revivre les noms de ceux qui ont relevé la prédication à la hauteur du ministère évangélique, et ont préparé les esprits à comprendre et à goûter Bossuet.