CAMUS
semaine... Nous ferons ce que nous pourrons, jusqu'à ce que les jambes nous faillent !. » Tout ce qu'il a écrit est incroyable. On porte à plus de cent quatre-vingts le nombre des ouvrages qu'il a laissés : traités de théologie, sermons, œuvres de controverse, livres de dévotion, ou romans spirituels 2. Car le succès de VAstrée et les dangers qu'il voyait dans la lecture des livres frivoles donnèrent à Camus l'envie d'être un d'Urfé chrétien 3 ; et il eut la prétention de moraliser par le roman autant que par le sermon K Malgré sa bonne volonté, ce bon évêque ne parvint à moraliser par l'un guère plus que par l'autre ; il eut cependant une grande vogue dans les deux genres. Ses pieux romans, où toujours tout finit bien, eurent autant de lecteurs que ses sermons avaient d'auditeurs, mais il convertissait peu. La Mère Angélique écrivait à madame de Chantai : « ses sermons émeuvent fort nos anciennes; pour
1 Lettres inédites, citées par Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 245.
2 On trouve la liste de ses ouvrages dans les Mémoires de Niceron. Les Mémoires de Tiévoux comptent de Camus cent trente volumes.
3 Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 242.
4 Perrault, Hommes illustres.
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moi, ils contentent plus la vanité de mon esprit qu'ils ne touchent ma volonté l. «Voilà bien, en deux mots, le défaut des sermons de Camus ; ils pouvaient intéresser, ils ne touchaient pas. « Il aurait prêché trois heures, dit un de ses contemporains, Hamelot de la Houssaye, que l'on ne s'y serait jamais ennuyé. » Si attrayants qu'ils fussent par les ornements dont il les égayait, et par les traits qui tenaient sans cesse en éveil son auditoire , ses sermons n'en valaient pas mieux. Il n'a pas dépendu de lui de replonger la prédication dans les mauvaises voies d'où elle commençait à sortir 2.
Pour amoindrir saint François de Sales , on a voulu le rendre responsable du mauvais goût et des défauts de Camus 3. François de Sales ne l'encourageait nullement dans ses travers; il en souriait, mais ne manquait pas de l'en blâmer * ; il lui donnait
1 Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, cités par Sainte-Beuve.
2 Histoire de la prédication, par Romain Joly (Amsterdam, 4767), p. 439.
3 V. Des prédicateurs du XVIIe siècle, avant Bossuet, p. 83.
4 « François de Sales recommandait sans cesse à Camus d'user plus sobrement des richesses de son imagination et des fleurs de la rhétorique, de préférer les catéchismes aux grands discours. » Vie de saint François de Sales, par M. îïamon, t. I, p. t>22.
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d'autres exemples et d'autres leçons. « Il faut bien se garder, lui disait-il, d'entrer jamais en chaire sans avoir un dessein particulier d'édifier quelque coin des murailles de Jérusalem !. » Il lui recommandait de faire des prédications courtes : « Quand la vigne produit beaucoup de bois, c'est lorsqu'elle porte moins de fruit... A force de charger la mémoire, on la démolit, comme on éteint les lampes quand on y met trop d'huile, et on suffoque les plantes en les arrosant démesurément K » Il lui répétait souvent : a Que l'interprétation de l'Evangile devait être conforme à son style et à sa simplicité... qu'il fallait bien plus se garder d'altérer la parole de Dieu que la monnaie publique 3. » Et afin qu'il se défiât de son envie de briller : « Voulez-vous savoir à quoi je reconnais l'excellence et le prix d'un prédicateur? c'est quand ceux qui sortent de la prédication disent, en frappant leur poitrine : « Je ferai bien ; » non pas quand ils disent : « Oh! qu'il a bien fait... Ce n'est pas tout que le printemps soit fleuri, si l'automne n'a du fruit 4. » Mais Camus ne mettait pas à profit ces sages avis.
\ Esprit de saint François de Sales, IIe partie, VII.
2 Ibid., XXVI.
3 Ibid., XV.
4 Ibid., IIIe partie, I.
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Il l'avoue, d'ailleurs, ingénument : « Il me vint à l'esprit, écrit-il, de l'imiter dans sa manière de prêcher. Ne vous imaginez pas, néanmoins, que je voulusse l'imiter en la hauteur de ses pensées, en la profondeur de sa doctrine, en la force de ses raisonnements, en la bonté de son jugement, en la douceur de ses paroles, en l'ordre et la liaison de ses discours, et en cette douceur incomparable qui arrachait les rochers de leur place. Tout cela était hors de ma portée. Je fis comme ces mouches qui, ne pouvant se prendre au poli d'un miroir, s'arrêtent sur la bordure... Je m'abusai en me voulant conformer à son action extérieure, à ses gestes, à sa prononciation ; tout cela en lui était lent et posé. La mienne était tout autre ; je fis une métamorphose si étrange que je n'étais plus reconnaissable ; ce n'était plus moi. J'avais gâté mon propre original pour faire une fort mauvaise copie l. » Avec son esprit habituel, François de Sales le reprit de cette malheureuse tentative, lui affirmant qu'il gâtait levêque de Belley et ne représentait nullement l'évêque de Genève, et en même temps lui donnait le meilleur des conseils , celui de rester lui-même, en se corrigeant. Mais Camus était incorrigible.
1 Esprit de saint François de Sales, Ie partie, XIX.
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Les exemples de saint François de Sales furent plus utiles à Fenoillet. Dans Camus nous avons retrouvé les défauts littéraires des mauvais prédicateurs. Dans Fenoillet nous retrouvons la prédication pleine de raison et de gravité, enseignant aux peuples la morale la plus pure dans un langage décemment orné, parfois même présentant des beautés d'un ordre supérieur, et arrivant à une éloquence que ne renieraient pas les grands maîtres de la chaire.
Après avoir fait ses études à Annecy, Fenoillet ] embrassa l'état ecclésiastique et se consacra presque aussitôt au ministère de la prédication. Saint François de Sales, qui l'aimait et l'appréciait beaucoup, chercha à le retenir auprès de lui en le nommant curé, puis chanoine. Bientôt, la réputation de Fenoillet le fit appeler à Paris pour prêcher le carême de 1604. Henri IV voulut l'entendre, le prit en faveur, le nomma d'abord prédicateur de la cour, et trois ans plus tard évêque de Montpellier 2. Les catholi-
1 Né à'Anneoy en 1573, mort à Paris en <652.
2 L'évêque de Montpellier étant mort, le roi consulta Sully pour connaître sa pensée sur le successeur à donner à 1 évêque Garnier. Sully manda au roi qu'il lui « semblait à propos de le donner (l'évêché) au sieur Fenoillet qui, par son dire, convertirait tous les huguenots de cette ville » (Economies royales, année 4 607.
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ques de cette ville, heureux et fiers d'un tel choix, envoyèrent une députation au roi pour l'en remercier '. Le zèle de l'évêque de Montpellier ne fut pas au-dessous de son talent. Pour arrêter les progrès de l'hérésie, il parcourut son diocèse avec des missionnaires habiles et prudents, auxquels il donnait l'exemple de la charité et de la modération, et par le seul triomphe de la parole, il eut le bonheur de ramener dans le sein de l'Eglise un grand nombre de personnes égarées.
Il ne reste rien des sermons de Fenoillet, mais on a plusieurs de ses oraisons funèbres. Il s'y montre orateur plein de sens et de haute raison, jugeant avec sagacité les événements auxquels ses héros se trouvèrent mêlés, et sachant montrer avec grandeur le néant des gloires d'ici-bas. Il connaît le cœur humain, il a l'esprit fin et observateur ; ce qu'il voit, il le peint avec délicatesse et agrément; il sourit volontiers des travers de l'humanité, mais sa critique
\ « Quod ubi Monspelienses canonici rescivere, ad regem ex primoribus destinarunt qui de tanto exhibito eis munere gratias agerent » Gallia christ iana.
V. aussi dans la Gallia christiana une lettre écrite par sain t François de Sales à Clément VIII, pour lui faire connaître le futur évêque.
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est aimable, ingénieuse, jamais méchante. Ecrivain sobre et naturel, il a su débarrasser son style des ornements dont beaucoup d'orateurs surchargeaient le leur; il ne s'est pas laissé dominer par le goût encore bien défectueux de son temps. Sa prose est ferme et facile ; sa phrase toujours claire, bien tournée, a souvent du nombre et de l'harmonie *.
Son oraison funèbre du chancelier Pompone de' Belièvre a moins d'éclat que celle de Henri IV, mais elle renferme les mêmes qualités solides : beaucoup de dignité, un grand sens chrétien, et pour la forme de l'ordre dans les pensées, des traits pleins de justesse, un grand nombre d'expressions heureuses. Le style est élégant, toujours soutenu ; la langue est pure et semble déjà fixée. Citons-en quelques courts passages. Fenoillet, au moment de parler des actions de la vie privée du chancelier, commence par cette réflexion : « Les actions d'un homme considéré chez soi, représentent surtout l'assiette et le naturel de son esprit ; celles que nous faisons au dehors ne sont pas toujours nôtres, les unes nous sont dérobées par des respects humains, les autres arrachées par des
1 Sayous, Histoire de la littérature française à l'étranger, t I, p. 22.
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considérations inopportunes, les autres viennent de l'artifice non point de la nature, et, pour le dire en un mot, ce n'est pas toujours nous qui paraissons devant les hommes. » Voici comment, avant les orateurs du grand règne, il exprime la vanité des choses de ce monde, — cette idée qui fait le fond de tous les discours funèbres : < Que vous semble, Messieurs, de la vie des hommes et de sa vanité, laquelle, dès sa naissance, ne cesse -de précipiter son cours à travers des infirmités et des douleurs pour se rendre au tombeau, qui réduit au néant la pompe de la terre? Celui qui, ces années passées, possédait les charges les plus éminentes du royaume, n'est plus maintenant qu'un peu de cendre dans le cercueil. C'est ici la fin et le couchant des honneurs ; tout ce que les hommes admirent en cette vie se brise contre cet écueil 1. » Il termine ainsi : « Nous ne sommes donc point pauvres de temps, mais prodigues, et la vie n'est point brève, mais nous l'abrégeons; car ce que nous vivons mal n'est pas vécu. Heureux qui,
\ Oraison funèbre sur le trépas de haut, puissant et illustre Messire Pompone de Belièvre, chevcMer et chancelier de France, prononcée à Saint-Germain-l'Anxerrois, le 17 septembre Ki07, p. 37. Fenoillet était à la veille de quitter la cour pour Montpellier.
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I durant la course de ce monde, jette les yeux vers la ! fin et qui désire les choses, durant sa vie, qu'il faudra I souhaiter en sa mort ! » Peut-on mieux penser et mieux dire? I
Le plan de l'oraison funèbre de Henri IV est'y ainsi conçu : Henri était doublement appelé au trône de France, d'abord par sa naissance, puis par une vocation spéciale de Dieu qui lui avait départi les dons les plus précieux pour accomplir sa mission. L'orateur considère sa valeur, la gloire de ses armes, son gouvernement, il loue ensuite sa piété et sa religion, et gémit enfin sur sa triste mort en exhortant les Français à la concorde et à la fidélité envers Louis XIII. Ce discours dont la marche est si naturelle, présente un jugement d'ensemble des plus justes sur le règne fécond et réparateur de Henri IV. Il est plein d'idées, exprimées toujours avec netteté et souvent mises en relief par d'heureuses images, soit que l'orateur parle des malheurs de la France ou de sa prospérité renaissante ; soit qu'il montre le roi pacificateur, guérissant les maux causés par les discordes; soit qu'il nous fasse suivre le vaillant capitaine au milieu des combats, où il parut comme
un foudre abattant les puissances de la terre conjurées contre lui, et d'une « main née aux victoires, se
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frayant un chemin libre et large à la royauté;» partout le style s'harmonise avec la pensée et sait en suivre le mouvement.
« La France, dit-il, était un théâtre couvert de sang, sur lequel la justice de Dieu prenait une vengeance horrible de nos fautes; car ne voyant rien que la division dans les familles, la sédition dans les villes, la révolte dans les provinces, le brigandage aux champs, l'impureté aux mœurs, l'athéisme en la vie, l'hérésie en plusieurs endroits, la charité morte, la dévotion éteinte, la licence en l'ordre ecclésiastique, les brigues parmi le peuple, la tyrannie parmi la noblesse, la corruption dans la justice et toutes les parties de ce grand royaume altérées par la débauche, il foudroyait tout cela des coups de sa tempête. Tel était l'état de la France au temps que notre grand monarque lui fut envoyé pour la sauver
» Je considère comme la main victorieuse de ce monarque, joignant ses armes au droit que la nature lui donnait , releva ce royaume accablé sous ses ruines ; comme sa prudence lui rendit la vie et sa force l'honneur ; comme il planta l'olivier de la paix au milieu pour son repos, et ses lauriers tout à l'entour pour sa défense... Nous vîmes alors les murs
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de nos villes redressés, nos maisons rebâties, nos églises relevées, et toutes choses revivre ej reprendre le lustre du temps doré de nos aïeux : l'abondance fut en nos plaines, Ta" fertiliftTën" nos coteaux, le trafic en nos villes, le commerce en nos ports, la paix en nos provinces ,. »
Plus loin, il célèbre ainsi la clémence de Henri IV : » Henri le grand avait été offensé par ses sujets; et toutes choses agrandissaient l'injure. On lui disputait la couronne de France et l'héritage de ses aïeux; et, auparavant que la porte lui en fût ouverte par la mort de Henri III, on pensait au moyen de le reculer et de lui faire perdre ses titres. Depuis, que n'a-t-on écrit et imprimé pour le charger de calomnies et le rendre (ellement odieux que les peuples se résolussent à souffrir plutôt toutes choses extrêmes que sa royauté.
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Que n'a-t-on discouru et réclamé dedans les chaires,^ dedans les barreaux, dedans les universités, dedans -1 les moindres écoles^ contre sa personne, ses mœurs, sa vie, sa famille ; et, ce qui m'étonne, contre Tune des plus saintes et héroïques actions qu'il pouvait | faire, son retour heureux et sa conversion à l'Eglise?
S Discours funèbre sur la mort de Henri- le- Grand par Messire Pierre Fenoillet, èvesque de Montpellier, Paris 4 fi H, p. 9, 16.
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C'étaient des sujets rebelles à leur prince qui parlaient ainsi ; cependant que, d'ailleurs, ils recherchaient sa vie par les armes et par les trahisons .... Il s'asseoit au trône que ses armes lui ont bâti, et qu'une longue suite de victoires lui ont affermi. Toute la France le regarde avec crainte, se souvenant de ses fautes et voyant une autorité si absolue. Néanmoins, a-t-on vu répandre une seule goutte de sang pour le ressentiment du passé? A-t-on vu proscrire les biens voire même des plus séditieux? A-t-on vu des bannissements ouverts, ou de secrètes vengeances contre quelle tête que ce soit ? Rien moins que cela. Au contraire, la clémence a été si grande à favoriser puissamment ceux qui lui avaient été plus contraires que la condition des vaincus semblait meilleure que celle des vainqueurs. 11 a employé les uns aux charges les plus importantes de cet État ; il reçut les autres en son amitié particulière, il rappela ceux qu'une juste appréhension tenait éloignés et se rendit protecteur de leur liberté *, et généralement sa bonté fut si grande que, pour être heureux en France, il fallait presque désirer d'avoir été son ennemi. »
Enfin, parlant delà religion de Henri IV et de son zèle pour la foi catholique, il le loue en ces termes, de n'avoir travaillé au retour des protestants que
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ne peut être forcé, mais vers la contenance exl
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par la douceur et la persuasion : « Nous trouvons que la charité qui veut sauver tout avec douceur, ne nous conseille point de recourir au fer et au meurtre pour planter la foi et avancer le royaume de Jésus-Christ. Son premier établissement n'a pas été fait de cette sorte, pourquoi les voudrions-nous faire servir à son accroissement; puisque la naissance et le progrès des choses n'ont point de causes contraires, mais semblables. La foi, disent les saints Pères, ne se doit point commander, mais persuader. Celui qui apporte a contrainte ne l'emploie pas vers le jugement qui
rieure qui peut bien obéir à la pourpre de l'empereur ^ <$J& qui commande et qui presse, mais aussi qui peut couver dedans le cœur une haine capitale contre
lui Je sais que l'Eglise et l'hérésie, la vérité et le
mensonge ne sauraient compatir ensemble... Mais ce n'est point prétendre un mélange monstrueux de ces choses, en assemblant les hommes par un édit de paix pour vivre sous l'obéissance d'un même prince, qui conserve les uns et veut sauver les autres. La liberté, qu'il souffle en la conscience à regret, est pour ôter le prétexte des remuements, et pour faciter, autre part, l'exercice de la religion catholique comme ht autrefois saint Àthanase, auquel les Ariens
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demandaient une chaire en Alexandrie il leur
demanda réciproquement des chaires pour enseigner à la catholique les villes que les Ariens possédaient1.)) Ainsi pensait et s'exprimait Fenoillet. Nous ne nous étendrons pas davantage sur ses qualités oratoires. C'en est assez pour montrer que malgré ses imperfections, car il paya lui aussi un tribut inévitable à son époque, il fut cependant un orateur estimable, et un heureux précurseur de Bossuet et de Bourdaloue.
Il est juste de mentionner à côté de lui un autre prédicateur qui , par la publication de ses œuvres, appartient plus particulièrement au règne de Louis XIII, mais dont la réputation datait du règne précédent, puisqu'il fut député par la province de Languedoc pour aller à Paris, en 1610, haranguer le nouveau roi, le jour de son sacre. Nous voulons parler de Molinier 2. Sans avoir vécu comme Fenoillet auprès de l'évêque de Genève, il avait toutefois ressenti l'influence de cet heureux génie 3, influence, que l'on retrouve plutôt dans les idées et dans les sen-
\ Discours funèbre sur la mort de Henri-le-Grand, p. 36.
2 Né à Toulouse, mort en 1650.
3 V. Le mystère de la croix. Préface.
timents que dans la forme littéraire. Rien, en effet, dans son style, ne rappelle la manière de saint François de Sales. 11 n'appartient nullement à cette lignée d'écrivains qu'a vu naître le xvie siècle, d'où était sorti Charron, dont Fenoillet a conservé quelques traits, et dont Montaigne et saint François de Sales sont les plus aimables et les plus glorieux représentants.
Il n'y a chez Molmier aucune grâce naïve, aucune figure familière ; son style ne sourit jamais. Il ne déteste pas l'éloquence « altière et empanachée, » les longues périodes, les images grandioses. Il est plus épris d'un chêne que d'une fleur, d'un lion que d'une abeille. Ce n'est pas par la trivialité qu'il pèche ; son ambition, c'est d'être solennel. Mais s'il vise à la grandeur, plus d'une fois il y atteint. Il a composé de nombreux panégyriques, où son goût pour la phrase pompeuse se déploie à l'aise, qui sont loin pourtant d'être à dédaigner, et qui renferment de nombreux passages où la pensée et l'expression méritent la même estime, sinon la même admiration. Nous n'en citerons rien ; la date de leur impression ne nous permet pas de les revendiquer en faveur de notre thèse. Voici quelques fragments d'un sermon sur le Triomphe <Jc la croix, prêché en 1615. Il est assez rapproché du
règne de Henri IV pour qu'on puisse dire qu'il lui appartient :
« Dieu a voulu tirer son Eglise d'un petit commencement pour montrer davantage sa puissance, et afin qu'où reconnût évidemment par cette marque que ^e £ ; jf est fra^ une œuvre de Dieu. .. Car il sait la vanité des hommes qui attribuent toutes choses à euxmêmes et à leurs forces naturelles, aimant mieux référer tout ce qu'ils font à la nature qu'à la puissance de Dieu. Et c'est pourquoi, quand Dieu veut faire un coup digne de sa main, il ne prend pas les puissants, les savants, les philosophes; il choisit plutôt pour instrument de ses merveilles, les petits, les infirmes, les ignorants... Le sens humain, n'eût-il ; pas jugé qu'un Cicéron, un Démosthène, ou bien un Aristote, étaient des instruments plus propres pour convertir à Dieu les nations par la force de leur éloquence ou de leurs argumentations, qu'un saint Pierre ou un saint Jean, pauvres, simples, ignorants , et aussi muets que les poissons qu'ils prenaient à leurs filets ? C'eût été le jugement des hommes, mais Dieu s'est servi d'un autre conseil , afin que voyant tout le monde converti de l'idolâtrie par des langues si rudes, et si malpropres à persuader, on fût contraint d'attribuer tout à sa puissance , rien à leur éloquence ; tout à
Dieu, rien à l'homme; tout à l'ouvrier, rien à Poutil ; tout au miracle, rien ù la nature...
» Je me représente quelquefois l'Eglise en sa naissance. Je vois douze pauvres pêcheurs qui sortent de la Judée sans doctrine, sinon celle du ciel; sans éloquence, sinon celle du Saint-Esprit ; sans armes, sinon celles de la foi ; sans espérance de secours, sinon de celui qu'ils attendent de Dieu.. Ils s'en vont en cet équipage et non pour un petit dessein , mais pourlehanger le monde, pour convertir à Dieu les nations, pour bannir l'infidélité, pour chasser le mensonge, pour abattre les idoles, pour confondre les philosophes, pour combattre les sages. Quel message annoncent-ils pour venir à bout d'une si grande entreprise? La prédication d'une croix et d'un dieu crucifié. L'un s'en va vers la Grèce, l'autre vers l'Italie, l'autre vers les Indes; ils se départent et chacun prend son quartier. Que dira la Grèce d'une croix et d'un Dieu crucifié? Je dis la Grèce corrompue par les fables des poètes, par les attraits des orateurs , par les discours relevés de l'humaine philosophie. Qu'en dira l'Italie, où fleurissaient les pompes, le faste et l'ambition? Qu'en diront toutes les nations plongées dans l'idolâtrie et dans les ténèbres de la superstition? L'humilité de
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la croix , la pauvreté de la croix, l'infamie de la croix , que leur pourront- elles sembler qu'une folie? » L'apôtre le dit en un mot : Prœdicamus Christum cruxifixum gentibus stultitiam. Néanmoins, sous celte faible apparence, la croix recèle une force divine, qui déjà, du premier coup, fait brèche aux places les plus fortes, dans Rome, en Athènes, en Alexandrie, et surmonte non-seulement des petits et des ignorants, mais aussi des principales et des plus sages têtes : un Paulus proconsul , un Pudens sénateur de Rome, un Denys grand philosophe et sénateur en la cour de l'Aréopage. Voilà les premiers coups de la croix. Le diable, la chair, le monde qui prennent garde à leur perte , s'arment de toutes pièces et emploient toute leur puissance pour l'exterminer. Les philosophes se bandent avec leurs raisons, les jurisconsultes avec leur sagesse, les princes avec leur autorité. On voit s'élever de toute part : livres, édits, persécutions, promesses, menaces, prisons, tourments, tous les instruments de la cruauté que peuvent inventer les hommes et les diables, la terre et l'enfer. 0 croix, si faible et si méprisée, à tant d'attaques pourras-tu résister? Elle résiste ; et comme l'or, elle s'affine dans le feu ; comme le safran, elle croît quand on la foule; comme le diamant, elle