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CHAPITRE II

Le principe de la Ligue. — Les prédicateurs de la Ligue. — Abjuration de Henri IV. — Boucher, les Sermons de la simulée conversion. — Entrée de Henri IV à Paris. — Mesures de Henri IV à l'égard des prédicateurs. — Editde Nantes. — Apaisement des esprits.

Lorsqu'après la mort du duc d'Anjou, frère et héritier de Henri III, les catholiques, qui depuis si longtemps combattaient pour leur foi, entrevirent sur le trône de France un roi protestant, leur zèle pour la Ligue tombée en discrédit se ranima. L'Union qui se mourait se réorganisa avec l'énergie que l'on sait.

Le principe de la Ligue était juste. La religion catholique faisait tellement corps avec la société , qu'elle était considérée comme la première des lois politiques ; et il n'était pas plus permis alors d'attaquer ses dogmes, qu'il n'est permis aujourd'hui même

au nom de la liberté de conscience d'attaquer la loi morale. Mais la Ligue fut détournée de son but, faussée dans son application. Les ambitions des chefs se couvrirent du manteau de la religion ; le mobile de I la plupart des ligueurs fut la conquête du trône et : non la défense de l'autel. La maison des Guise • espérait hériter de Henri III; Philippe II en aidant i les Guise et les Seize, ne songeait qu'à lui-même '. I Entre ces intérêts divers, le vieil esprit féodal reparaissait, avec l'espoir de démembrer encore une fois | la France à son profit. La Ligue, en un mot, née de l'entraînement religieux, comme le suprême effort des croyances menacées, laissa peu à peu s'obscurcir sa première inspiration, mais n'en fut pas moins dans son principe un acte spontané de la conscience nationale 2.

Nous n'avons point, d'ailleurs, à la juger ; il nous f suffit de constater que la chaire fut le plus grand obstacle opposé au triomphe de Henri IV. A la mort j de Henri III, Paris était au pouvoir de Mayenne, des

1 « A la prendre- d'un certain côté, la Ligue n'est qu'un épisode de cette longue et terrible lutte que la maison d Autriche soutint contre la prépondérance croissante de la France. » Ch. Labitte, ' Les prédicateurs de la* Ligue, p. 103.

1 Mercier de Lacombe, Politique de Henri IV, introduction.

LES PRÉDICATEURS DE LA LIGUE. 47 /> t/iu^

il/M- Seize et des prédicateurs. A l'exception de trois 1,

toutes les cures de la capitale appartenaient à des ligueurs. Chacune était un foyer de résistance. Boucher, à Saint-Benoît; Hamilton, à Saint-Cosme ; Aubry, à Salnt-André-des-Arts ; Guincestre, à Saint- Gervais ; Cueilly, à Saint-Germain-l'Auxerrois (nous ne les nommons pas tous) excitaient leurs paroissiens à ne pas faiblir. Il faut ajouter à ces noms Guillaume Rose, évêque de Senlis, recteur de l'Université, et parmi les religieux, Jean Garin, cordelier, qui fut des plus violents, et tenace jusqu'à la fin 2 ^ ,

C'est à l'aide de ces « vaillants prêcheurs, » dont { nous ne citons que les plus célèbres, que Paris résista 'f\ i cinq ans à Henri IV. Le peuple était tenu sans cesse en haleine, on allait à l'église s'informer des nou-

1 Celles de Saint-Sulpice, de Saint-Eustache et de Saint- Merry, dont les curés étaient : Chavagnac, René Benoit, Morenne.

C'est à Benoit, curé de Saint-Eustache que Henri IV écrivait le 9 juin 4 593 : « Dès l'heure que j'ay eu la volonté de penser à ma conversion, j'ay jette l'œil sur vous pour être l'un de ceulx

desquels j'aurai l'assistance fort agréable en ceste occasion

mesme que vous prépariez à cest effet aucuns de votre collège, que vous congnoitriés avoir la crainte de Dieu et être accompagnez desprit doux et aimant le bien et repos de mes subjets, » Recueil des Lettres missives, t. III, p. 798.

2 Ch. Labitte, Les prédicateurs de la Ligue, ch. I, § VI. 1/ ^ < ^ L

velles, prendre du courage, s'exciter aux audacieuses résolutions, s'encourager à supporter la misère et la faim. La chaire, convertie en tribune, discutait des intérêts de l'Etat, contenait ou déchaînait les passions populaires ; les sermons remplaçaient les journaux.

Dès que Henri III fut mort, les Seize distribuèrent aux prédicateurs une circulaire indiquant les trois points du prochain sermon 1 : justifier l'action de Jacques Clément, établir que le Béarnais ne peut succéder à Henri de Valois, prévenir que ceux qui le soutiendraient seront excommuniés. Henri IV répondit par la victoire d'Arqués, à laquelle on s'attendait | si peu, que des fenêtres avaient été louées en grand I nombre pour voir passer le Béarnais enchaîné.

Il savait bien tout ce que les sermons avaient de désastreux pour lui. « Tout mon mal vient de la chaire, » disait-il ; aussi montra-t-il d'abord à l'égard des prédicateurs la plus grande sévérité. Le cordelier Robert Chessé, à la prise de Vendôme, fut arrêté. Convaincu d'avoir aigri le peuple par de violents et

i 1 Cela s'appelait prescher par billets . Ces lettres, ou billets, étaient toutes supposées venir du duc de Mayenne. Madame de Montpensier en fournissait le plus grand nombre. Félibien, Histoire de Paris, t. II, p. 1193.

fréquents discours, vehementibus ac assiduis ad popuhnn concionibus 1 , il fut livré au bourreau pour être pendu. Dans une attaque des faubourgs de Paris, on fit plusieurs prisonniers. Parmi eux se trouvait le dominicain Bourgoing ; il fut accusé d'avoir comparé a Jacques Clément à Judith et Henri III à Holopherne; [J> on le condamna à être écartelé et brûlé. De Sainctes, évêque d'Evreux, famosus theologus, dit de Thou, regiis partibus infestissimus, ayant fait allusion à la possibilité de se défaire de Henri IV, fut condamné à la détention perpétuelle. Après la prise de Chartres, ville où le clergé, par exception, était si dévoué à Henri IV que Mayenne avait été obligé d'afficher lui-même la bulle d'excommunication, cinq prédicateurs furent encore exilés.

Les rigueurs, loin d'effrayer et d'obtenir le silence, irritaient davantage. Ce n'était pas seulement à Paris ^ti que les chaires étaient hostiles au roi ; dans les provinces, ses ennemis n'étaient pas moins nombreux, m Bien plus, en beaucoup de villes, l'assistance au ser- ^W^ mon était une obligation à laquelle on n'osait pas se soustraire. « Les gens de bien étaient forcés d'y aller pour éviter péril de mort, ou prison, ou pillage de

1 De Thou, t. IV, liv. XGVIÏ, p. 8H.

leurs maisons; et si n'osait-on dire ou parler trop haut des extravagances de ces prêcheurs ». »

L'année \ 592 vit presque leur triomphe ; l'omnipotence des Seize était entière. On eut alors une sorte de gouvernement municipal composé de bourgeois et de théologiens. Boucher put être considéré \ quelque temps comme le roi de la Ligue, C'est l'heure de leur apogée, la chute arrivera bientôt.

« Enflés de leur crédit, dit Félibien, ils se déclarèrent contre, lors même que le roi reviendrait au catholicisme 2. » Dès lors, on comprit que leur zèle n'était pas des plus purs. La Satyre Ménippée vint à propos au secours d'Henri IV ; les prédicateurs y ont large place. Les auteurs de cet immortel pamphlet & \ dirigent les attaques les plus vives contre Fomnipo-

itence de la chaire. Guillaume Rose débite aux Etats un discours, piquante parodie de ses sermons, satire mordante de sa vénalité 3. Les relations des orateurs avec l'Espagne, leur peu de dévouement au bien public y sont spirituellement mis au jour.

1 Lestoile, Journal de Henri IV.

% Histoire de Paris, t. II, p. 1209. — Ranke, Histoire de la Papauté, t. III, liv. VI.

3 Satyre Ménippée, Harangue de Monsieur le recteur Roze, jadis évesque de Sentis. Ch. Labitte pense que celte harangue est tie Rapin, l'un des meilleurs auteurs de la Ménippée.

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