RÉFORME POÉTIQUE
poète, le représentant le plus complet de cet âge si tourmenté, avant Régnier et Malherbe, avait trouvé clans ses Tragiques une belle et grande poésie ; mais ses qualités littéraires pas plus que son caractère ne sont équilibrées. Il porte tout à l'extrême \ ce n'est point lui, malgré son rude et fier génie, malgré son vers plein et si bien frappé qui fera école ! ; ce sera Malherbe qui sait dans ses vers harmonieux plier la langue à ses volontés, mais ne la force point à exprimer des sentiments outrés que le règne pacifié de Henri IV ne comportait plus.
Ce n'est pas seulement dans les œuvres d'imagination que l'esprit humain cherche et trouve une nouvelle voie. Tout se transforme. Le xvie siècle est près de finir, le xvir3 va commencer.
L'histoire ne sera plus un récit diffus, où les faits viennent s'entasser sans art et sans goût, Les événements, racontés avec méthode et clarté, tantôt selon l'ordre des temps, tantôt selon l'ordre des idées, sont, comme les hommes qui y prennent part, appréciés et jugés avec sagacité. Si d'Aubigné, emporté par ses
1 Sainte-Beuve, Tableau historique et critique de la poésie française au XVIe siècle.
passions fougueuses , mettant dans ses pages un mouvement que de Retz et Saint-Simon seuls sauront retrouver, donne à ses portraits plus de couleur que de vérité, le président de Thou écrit l'histoire avec la sincérité et l'impartialité qui lui conviennent la revêt de la gravité et de la majesté que savaient lui donner les historiens de l'antiquité '.
Les savants de l'âge précédent, épris de l'antiquité et de la beauté de son langage , s'arrêtaient trop , peut-être, à la forme de la pensée, et recherchaient avant tout à imiter la/ sonore (période des modèles retrouvés. Humanistes délicats, épris du style cicéronien, ils croyaient leur vie remplie et leurs efforts récompensés, s'ils parvenaient à reproduire quelques pages où l'on pût entendre comme un écho de la phrase harmonieuse des grands maîtres de la Rome païenne. Dans les premières années du xvne siècle, l'érudition reprend son vrai caractère et n'est pas déviée de son but. Scaliger et Gasaubon n'en font point une simple question de style et de beau langage \ ils recherchent l'idée et le fait sous la phrase, et scrutent les plus difficiles problèmes de la philologie, de l'histoire, de la chronologie. Les éditions,
\ Palin, Discours sur la vie et les ouvrages de J. A. de Thou .
les traductions qu'ils font des auteurs anciens, les notes, les commentaires dont ils les enrichissent sont d'un secours puissant pour pénétrer dans le domaine, alors si peu connu, de l'histoire ancienne. De plus, l'érudition ne se renferme pas exclusivement dans l'étude des choses grecques et romaines, elle cherche à éclairer notre antiquité nationale , elle devient vivante et pratique. Et encore aujourd'hui, sur bien des points nous ne faisons que continuer des travaux commencés par les savants de cette époque.
La controverse, sous l'influence des études plus approfondies de l'histoire, prit alors un caractère entièrement nouveau. La lutte se fait avec d'autres armes ; les combattants changent de terrain et de manœuvre. Les habitudes d'élégance et d'urbanité prennent la place des discussions haineuses; à l'argumentation scolastique, héritage du passé, s'ajoute l'exposition historique des doctrines. On cherche dans les Pères de l'Eglise la croyance des premiers siècles du christianisme, c'est par l'étude de la tradition que les catholiques luttent avec succès contre les envahissements de la réforme.
Pour combattre les protestants à armes égales, les théologiens, afin d'avoir accès auprès des esprits moins lettrés, abandonnent le latin compris des seuls
érudits, et traitent les matières religieuses en langue vulgaire. Calvin avait conquis à ses idées beaucoup de partisans en écrivant en français son traité de l'Institution chrétienne ; Du Perron lui reprend plusieurs de ses conquêtes. Goeffeteau répond avec non moins de succès aux écrits de Duplessis Mornay. Les j luttes doctrinales de ce temps furent très utiles à la \ langue française. Elle se fortifia et se développa dans le feu du combat. Elle arriva peu à peu à l'élévation et à la noblesse en traitant les plus hautes questions ; elle s'efforça d'être claire et précise pour faire pénétrer dans les esprits les sujets difficiles; elle devint enfin vive et éloquente en se mettant au service de passions vraies et naturelles.
Les longues querelles dogmatiques eurent donc alors un caractère nouveau, soit dans l'esprit qui les anima, soit clans les armes dont les combattants se servirent, soit aussi dans les procédés de discussion qui furent employés. Le xvie siècle avait été une insurrection tumultueuse contre la scolastique1 et sa langue barbare. Comme beaucoup de réactions, celle-ci fut extrême. Par horreur des chaînes imposées à l'esprit/ dans les abus de la dialectique, on tomba dans le
4 Cousin, Hist. de la phil. moderne, 3e leçon.
désordre et la confusion. A la période que nous étudions était donné de voir, ce qui sera une des gloires du grand siècle, l'équilibre se rétablir entre la méthode platonicienne et la méthode aristotélique.
Cet heureux retour à Tordre dans les idées, avec un sage éloignement pour les excès de la forme scolastique, se manifeste dans le seul ouvrage de philosophie qu'ait vu naître le règne de Henri IV. Les idées philosophiques, comme les idées religieuses, trouvent leur forme littéraire. Charron, sans avoir aucun des dons brillants du génie, est initiateur en [ce qu'il donne, aux sujets traités, des proportions régulières, et condense les idées nouvelles dans un livre coordonné , où il rompt cependant avec ce que les procédés de l'école ont dexcessif. Il brise les entraves de la dialectique, en appelle sans cesse au bon sens et à cette logique naturelle que l'homme observe à son insu. Charron comble l'intervalle qui sépare Ramus de Descartes.
Sous le règne de Henri IV, l'esprit humain, on le voit, reçut une forte impulsion. Poésie, histoire, érudition, controverse religieuse, philosophie, tout a été sinon glorieusement, du moins activement cultivé. Mais après la poésie, qui, de -l'aveu de tous les critiques, a eu alors un éclat si nouveau et si
durable, il nous semble qu'entre toutes les manifestations de la pensée humaine, aucune ne mérite, par ses qualités nouvelles et supérieures, d'attirer l'attention plus que l'éloquence.
C'est , en effet, au règne de Henri IV qu'il faut remonler si l'on veut assister à son premier développement. L'éloquence politique, dont on est accoutumé à ne constater l'apparition et l'éclat qu'à une époque bien postérieure , a produit dès ce moment des œuvres dignes d'être étudiées. Des hommes justement célèbres ont possédé alors le talent de la parole, et ont appliqué leur talent, non à la distraction des esprits , mais au gouvernement des peuples. Si la postérité a moins prononcé leur nom que ceux des orateurs auxquels on s'accorde à donner ce titre glorieux, c'est qu'ils ont manqué de l'appareil accoutumé ; ils n'ont eu ni la tribune pour piédestal, ni les murmures approbateurs de la foule, ni les enthousiasmes d'une vaste assemblée. Mais leur éloquence, pour n'avoir produit aucun ébranlement sonore, n'en a pas moins éclairé les esprits et entraîné les cœurs.
Soit que l'on lise les fières Remontrances et les
Lettres habiles, dans lesquelles Duplessis Mornay
défend le droit de succession à la couronne de Henri
de Bourbon, et exhorte les protestants à ne pas
abandonner le roi légitime \ soit que l'on étudie les Libres discours l où Michel Hurault enseigne d'abord le moyen de combattre le duc de Guise, dévoile ensuite les intrigues des ambitieux de cour, dénonce les projets d'envahissement de Philippe II, et montre les périls que court l'indépendance de la France ; dans ces écrits généreux qui, en apportant aux âmes troublées et incertaines des contemporains la conviction et l'émotion, exercèrent sur la marche des événements une influence si salutaire, on retrouve toutes les vertus que les grands orateurs de l'antiquité avaient su donner à leurs discours : l'habile exposé des faits, l'enchaînement des preuves, ce qui persuade
1 Libre discours sur testât présent de la France, par Michel Hurault, publié en Hollande, l'an 1588.
On voit à la bibliothèque de l'Arsenal un exemplaire de la première édition du Libre discours, faite en France, H. 5, 904.
Le second des Libres discours fut imprimé en 1593.
Voici comment d'Aubigné juge l'œuvre de Hurault : p « Plus efficacieuses furent les plumes des réformés, parmi lesquels se trouva des esprits aiguisés et affinés entre leurs dures affaires. Ceux-là firent des merveilles, et étaient lus par délices, même de leurs ennemis. De ce rang vous trouvez Y Excellent et libre discours attribué au petit-fils du chancelier de Lhospital. Ces pièces, délicatement et doctement traitées, ont dessillé les yeux à plusieurs Français et les ont amenés au service du roi. » [Hist. univ., liv. III, ch. 21.)
uni à ce qui émeut et entraîne, la lumière, la force, la chaleur et le mouvement.
Du Vair et Lemaitre prononcèrent devant le Parlement des harangues que la comparaison avec ce que les anciens nous ont laissé ne fait pas trop pâlir ». Les fiers accents du courage civil qui éclatent à travers le savant agencement de toutes les parties, le ton grave et sévère que vient interrompre parfois une mordante ironie, donnent à ces discours un caractère d'originalité très marqué, et leur font une physionomie particulière parmi les productions de l'esprit à cette époque.
Et en parlant des hommes dont le talent donnait naissance à l'éloquence moderne sous Henri IV, pouvons-nous oublier Henri IV lui-même? Qui donc inaugura avec plus d'éclat et d'imprévu une éloquence politique sans modèle, et restée encore sans imitation, que ce roi conquérant de son royaume, venant en pourpoint déchiré demander au Parlement de vérifier ses édits ?
\ Le discours prononcé par Du Vair pour exhorter ses collègues, les membres du Parlement, à donner, séance tenante et sans délai, un arrêt pour le main lien de la loi salique, porte pour titre, dans les œuvres de Du Vair : Suasion de Varrest donné au Parlement pour la manutention de la loi salique.
Les discours de Henri IV n'étaient ni savants, ni
méthodiques; mais sa parole originale, familière,
d'une aimable vivacité, juste dans sa soudaineté,
mesurée dans sa hardiesse, mélange de saillies spiri-
., ,(f> tuelles, d'imagination rapide et de cœur, était toute
Ve, ' S' pleine de mouvement et d'entrain. Il revêtait d'une
forme simple les idées les plus élevées, trouvait sous la main ses arguments les plus irrésistibles, et dans son rare bon sens pratique les preuves les plus convaincantes. Les traits railleurs et les brusques colères, tempérées par les témoignages de l'amitié la plus franche, venaient tour à tour battre l'opposition. Nul orateur n'eut à lutter contre un auditoire plus rebelle, et nul orateur n'obtint par son éloquence plus de soumission. Vaillant par la parole comme par l'épée, Henri IV avait une même manière de haranguer et de combattre.
Après l'éloquence politique, l'éloquence judiciaire mériterait aussi d'arrêter un instant nos regards \ car Antoine Arnauld, Louis Dolé, Anne Robert ont laissé des plaidoyers qui doivent occuper une place considérable dans notre littérature \ mais entre tous les genres d'éloquence, nous voulons surtout étudier ce que l'éloquence sacrée doit à Henri IV.
Au nombre de toutes les restaurations dont ce roi
voulut être le promoteur, il faut compter la restauration de l'esprit religieux L'Eglise de France peut le compter au nombre de ses bienfaiteurs. Son ingérence, parfois excessive, il est vrai, dans les affaires ecclésiastiques eut les plus heureux résultats. Un des buts qu'il poursuivit avec persévérance, parce ii^ji y
qu'il y voyait un puissant secours pour l'œuvre de ,,, hdr réparation morale à laquelle il travaillait, ce fut \efi »4m * perfectionnement de la prédication. Il savait parW expérience le pouvoir de la parole sur les popula- » tions, il voulut en user pour les façonner au nou- " ^ vel ordre des choses qu'il créait. La prédication eut, en r effet, pour pacifier les esprits et les cœurs, la même influence qu'elle avait eue pour les enflammer et les égarer. Par une heureuse réciprocité, la régularité qui s'établit dans toutes les parties du gouvernement, l'apaisement dans les idées, le calme de la politique, le respect de la hiérarchie rétabli, le raffermissement de la discipline ecclésiastique , tout fut pour la chaire un salutaire ébranlement.
Si l'éloquence sacrée ne peut considérer le règne de Henri IV comme une de ses ères les plus glorieuses, et, en dehors de saint François de Sales, produire des noms illustres, elle compte comme la poésie, le roman, l'histoire, la controverse, des
talents secondaires dont la critique ne doit pas se montrer dédaigneuse, parce que, s'ils n'ont pas donné à leur art un éclat incomparable, ils en ont du moins préparé l'épanouissement.
On a dit que la littérature n'obtint que peu de place dans les préoccupations d'un prince tout entier possédé par l'ambition de régénérer son royaume, après l'avoir si péniblement conquis ». Nous venons de montrer le contraire. Mais s'il était possible de ne pas reconnaître dans ce roi un des plus ardents protecteurs des lettres et des arts qu'ait eu la France, on ne saurait nier que Henri IV se soit beaucoup préoccupé de la prédication dont il avait si longtemps subi les attaques et expérimenté la puissance. Il ne se contenta pas de lui voir reprendre son caractère exclusivement évangélique, il ambitionna de lui voir oublier les longs errements dupasse et de lui faire retrouver les traditions longtemps oubliées. En étudiant les orateurs d'une façon particulière, nous les verrons presque tous ressentir les . heureux effets des mesures, des avis et de la protection de ce roi réformateur. Nous trouverons tous
1 Demogeot, Tableau de la littérature française au XVIIV siècle, avant Corneille et Descartes, p. 2.
/ les orateurs de quelque mérite en rapport avec I Henri IV. Il allait les entendre, s'intéressait à leurs succès, leur donnait des conseils, reprenait leurs locutions, corrigeait leurs gestes. Pour exciter leur émulation et développer leur talent, il prodiguait les encouragements, les dignités et les bénéfices. Pierre de Besse, Valladier, Charron eurent le titre très-envié de prédicateur du roi \ le P. Coton devint son confesseur et son ami : il nomma Bertaut évêque à Séez, Cospéan à Aire, Coeffeteau à Marseille, Fenoillet à Montpellier -, il obtint le chapeau de cardinal pour Du Perron, et tenta plusieurs fois de faire accepter l'archevêché de Paris à saint François de / Sales.
Après avoir rapidement raconté ce que Henri IV rencontra d'opposition dans les prédicateurs de la Ligue, et montré quels excès déshonorèrent la chaire chrétienne pendant les années qui précédèrent l'entrée de Henri IV à Paris, notre travail sera de suivre pas à pas les progrès de la réforme qui s'est opérée, de rechercher ce que chaque sermonnaire apporte au perfectionnement de l'éloquence sacrée.
La marche est lente, mais elle est continue, La prédication cessera d'abord d'être politique pour se
renfermer exclusivement dans son rôle religieux. Les prédicateurs qui faisaient sans cesse appel à la violence pour réduire leurs adversaires et excitaient sans cesse à la discorde, s'apaiseront peu à peu. La discussion naguère si haineuse deviendra courtoise et emploiera des formes polies; l'esprit de charité remplacera les âpres invectives et les fougueuses déclamations. Les idées de tolérance seront prêchées dans les mêmes chaires où s'étaient fait entendre leurs ennemis les plus passionnés. L'enseignement catholique abandonnera les formes arides de l'école, les citations des auteurs profanes et les souvenirs mythologiques dont on avait tant abusé. La doctrine chrétienne sera enfin exposée dans un langage digne d'elle. Les vrais préceptes de l'éloquence antique suivis par les grands orateurs chrétiens, et oubliés depuis si longtemps, seront enfin remis en pratique.
Notre but, en un mot, est de démontrer que / la réforme de la chaire date du règne de Henri IV, n" et que c'est principalement à Henri TTlfû^TaûTen* faire remonter la gloire. Telle est la pensée générale qui fait l'unité de notre travail ; telle est l'idée principale à laquelle viendront en quelque sorte se rattacher toutes nos considérations.