‹ De la préservation du choléra épidémique et d'une hygiène spéciale applicable au traitement deChapitre 3 sur 6 · II PRÉFACE · texte numérisé non relu

II PRÉFACE

rait la contagion, et qui siiffil, par confisquent, à sauvegarder les populations contre ce mode de propagation du mal dans les limites restreintes où, en face dune observation attentive, il -peut c^tre rigoureusement admis.

Les faits, quand on sait les interroger, parlent tellement dans ce sens, que je suis convaincu que les médecins les plus engagés dans la doctrine de la contagion absolue, quand ils auront lu cet ouvrage avec Tatlention que j'ose réclamer d'eux, arriveront au moins au doute sur ce point. Or, arrivés là, leur conduite est simple : qu'ils agissent, s'ils le veulent, comme si la maladie était contagieuse, mais qu'ils parlent comme si elle ne Tétait pas. En se conduisant ainsi, ils feront peut-pêtre plus d'une chose inutile, mais ils ne jetteront pas dans l'esprit des masses "une idéç fausse, à la lueur sinistre de laquelle je crois voir poindre dans l'avenir Jes plus affreuses calamités.

Quand on doute en une telle question (et, à moins de prendre les éblouissements de l'esprit pour la lumière de la vérité, on ne peut, en présence des faits profondément scrutés^ aller, dans ce sens, au delà de cette indécision), qnand, dis-je, on doute en une tellç question, cet cxotérisme devient une prudence nécessaire, et qui assurément n'engage en rien l'honneur de celui qui le met en pratique.

Quoi qu'il en soit à cet égard, établir que le choléra est une maladie éminemment épidémique ; rechercher dans quelles conditions particulières de vie il frappe les individus qui se trouvent actuellement dans sa sphère d'activité; induire de ces re-

PRÉFACE. m

cherches la prophylaxie à laquelle il est prudent de se soumettre pour se soustraire au fléau, comme rhygiène spéciale qu'on doit associer aux médications commandées par la maladie réalisée à quelque degré quo ce soit, tel est le triple but de ce livre.

Chargé, depuis plus de vingt-cinq ans, de la bibliographie médicale dans un de nos journaux de médecine les plus répandus, le Bulletin général de thérapeutique, j'ai maintes fois remercié les auteurs du soin qu'ils ont ordinairement de résumer à l'avance, dans une préface ou une introduction, les idées principales qu'ils se proposent de développer; cette règle, que je me suis plu à louer dans les autres, je ne l'appliquerai pas cependant ici moimôme; voici pourquoi : sur plus d'un point, les idées que j'expose dans ce travail sont en opposition flagrante avec celles qui ont cours dans la science sur la prophylaxie du choléra, comme sur l'hygiène thérapeutique spéciale qui lui est applicable. D'un autre côté, tel est l'enchaînement de ces idées, qu'elles ne peuvent être bien conçues, et par conséquent acceptées, qu'à la condition d'être embrassées dans l'ensemble de leur développement. Résumer ces idées, c'eût donc été refaire ce livre sous une autre forme; je n'ai pas tant d'outrecuidance.

C'est encore parce que je suis persuadé que, fausses ou vraies, les idées nouvelles que j'ose venir jeter en plein courant d'idées qui les combattent ne peuvent être bien saisies que si on les suit dans leur méthodique enchaînement, que j'ai distingué les chapitres dont se compose cet ouvrage par de simples chiflres majuscules, au lieu de les faire précé.

nr PRÉFACE.

dcr d'un argument plus ou moins étendu qui les résumât sommairement. C'est là un bien innocent artifice qu'on me pardonnera, j'espère, en faveur de l'intention qui me Ta suggéré, et qui n'est au fond que le désir d'assurer la fortune d'idées que je crois vraies et utiles à propager.

Un dernier mot, et je finis* Mon intention était tout d'abord d'adresser ce travail en manuscrit à l'Académie des sciences; par un scrupule excessif peut-être, je taisais, provisoirement au moins, mon nom. L'épidémie ayant progressé depuis ce moment, j'ai pensé que, si ce livre pouvait être utile, je devais le publier, mais alors avec le nom de l'auteur, sibumble qu'il soit, et l'adresser ainsi tout à la fois au public et à cette illustre compagnie. Nonobstant ce changement commandé par les circonstances, je n'ai en rien modifié la forme primitive de mon travail; j'espère que le public médical, comme les personnes étrangères à la science qui pourraient s'intéresser à la question que j'y traite, ne m'en blâmeront pas, me sauront quelque gré môme de leur avoir parlé avec le même respect qu'au premier corps savant de l'Europe.

D' Max Simon.

Aiiimile, 1*' novembre 1865.

Je demande bien pardon au lecteur de l'attarder encore un instant dans un prolégomène dont la brièveté était le seul caractère qui convînt au travail modeste qu*il va lire. Dans la solitude où je vis, si la grande voix de la science se fait entendre, je ne l'entends que comme un éôho lointain; l'attention non distraite avec laquelle je l'écoute m'informe peut-être aussi exactement que l'audition directe. En tout cas, ce post-scriptum n'est rien de plus qu*un Cavete^œnsuleSy qui s'adresse surtout aux travailleurs consciencieux, comme à celui dont il va être question tout à l'heure, et qui nous remerciera, nous en sommes sûr, de lui avoir signalé une erreur dans laquelle il est tombé par suite môme de son ardente préoccupation de la vérité.

On ne peut se le dissimuler, ébranlés dans leur conviction plus ou moins clairement formulée, que le choléra n'est pas contagieux, ou qu'il ne l'est- que dans un petit nombre de conditions indéterminéeSy beaucoup de bons esprits semblent aujourd'hui fortement incliner à adopter une opinion diamétralement opposée pour expliquer la propagation de cette maladie. L'histoire des vicissitudes de la science nous a depuis longtemps habitué à ces contradictions, et nous ne nous en étonnons pas : et loin de nous en inquiéter, nous applaudissons des deux mains, aii contraire, à ce mouvement des esprits qui, bien plus que le quîétisme, si nous pouvons ainsi dire, dans lequel oh

semblait être tombé à l'cndroil de eeVV.^ v.yû«s>\^w^

peut nous conduire à une solution qu'appellent impérieusement à la fois^ et l'intérêt suprême des populations^ et la dignité de la science et de Tart.

Qu'on nous permette, avant d'aborder le sujet même de ce livre, de cpnsigner ici quelques remarques qui ont uniquement pour but de prévenir, dans la direction nouvelle où beaucoup paraissent s'engager, des entraînements qu'on pourrait peutêtre regretter plus tard. Les pentes sont plus faciles à descendre qu'à remonter.

Gomme tout le monde, nous reconnaissons que les petites localités^ quand le choléra vient à les frapper, offrent un champ d'observation rigoureuse qui peut conduire plus sûrement que les grands centres de population à la solution de la question de la contagion ou de Tépidémicité pure de cette maladie. Mais là aussi, mais là surtout, il faut se bien garder de se laisser séduire par la simplicité apparente des résultats; il faut que l'observation soit complète, sous peine de manquer la vérité.

Ces remarques nous sont 'suggérées par un travail intéressant que M. le docteur Jules Worms vient de publier dans la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie^ et où ce jeune et laborieux médecin s'efforce de démontrer que le choléra se propage uniquement par voie de . contagion. Pour établir cette thèse, l'auteur cite un certain nombre de faits qui lui paraissent témoigner dans ce sens ; mais^ parmi ces faits, il n'y en a pas^ dans son opinion, qui aient une plus grande valeur que ceux qui ont été rapportés par M. le docteur H. Benoît, et que ce m^ecin, observateur attentif, a recueillis dans la vallée de Giromagny. Sans doute, ce sont là des faits qui méritent d^ fixer au plus haut degré Tattentîon des Aommes sérieux qu\ s'occupent de la

question de la contagion du choléra ; mais plus ces faits ont de gravité, au point de vue de la question capitale dont il s'agit, plus il fallait s'appliquer à les reproduire dans leur rigoureuse exactitude, à les photographier, si nous pouvons ainsi dire^ avec leurs plus délicates nuances. Or, quand on compare cette relation avec l'ensemble du travail de M. le docteur Benoit, on voit avec regret que M. J. Worms, dans sa préoccupation théorique de la propriété contagieuse absolue du fléau indien, omet de rappeler un certain nombre de circonstances que le médecin de Giromagny ne manque pas de mentionner dans son intéressante relation, et qui tendent à montrer sous un nouveau jour tes faits qu'il s'agit d'interpréter.

C'est ainsi que M. Benoit, tout en signalant un certain nombre d'observations où les cas morbides semblent se suivre et s'enchainer, ne laisse pas d'en signaler quelques autres où cette filiation se rompt brusquement. C'est ainsi qu'il dit que la maladie^ importée, comme on le pense, des villages voisins à Giromagny môme^ perd tout à coup sa propriété contagieuse, et avorte, après avoir atteint deux ou trois individus. C'est ains\ enfin, et surtout, que l'auteur s'applique, dès les premières pages de son travail, à montrer qu'avant qu'un premier cas de choléra confirmé se déclare à le Puis^ une grande partie de la population est évidemment sous une influence épidémique générale, que M. Benoit lui-môme appelle imminence cholérique. Ce sont là assurément des circonstances importantes dans l'histoire d'une épidémie locale ; comment se fait-il qu'elles ne brillent que par leur absence dans le travail très-bien fait, d'ailleurs^ je me plais à Je répéter, de noire àvsWw^^ ç.^x&x^j^^

(le Paris? Dieu me garde de voir là des lacunes systématiques, en vue de servir une idée préconçue : je suis convaincu qu'il ne faut voir dans ces omissions que le résultat d'une ardeur d'imagination contre laquelle l'expérience de notre jeune et très-intelligent confrère ne l'a pas suffisamment défendu.

Si j'ai cru devoir citer d'une manière expresse cet exemple d'entraînement involontaire, dans une question où l'on ne cherche évidemment que la vérité, c'est que cet exemple peut profiter à plusieurs. Qu'on me permette de placer ces remarques sous la protection d'un maître bien plus autorisé que moi en cette importante question^ et dont je viens de parcourir à l'instant la première partie d'un livre qui marquera un jour peut-être une date solennelle dans les sciences médicales.

« Mais il arrive encore tout naturellement, dit M. Cl. Bernard, que ceux qui croient trop à leurs théories ne croient pas assez à celles des autres. Alors l'idée dominante de ces contempteurs d'autrui, est de trouver les théories des autres en défaut, et de chercher à les contredire. L'inconvénient pour la science ï*este le môme; ils ne font des expériences que pour détruire une théorie, au lieu de les faire pour chercher la vérité. Ils font également de mauvaises observations, parce qu'ils ne prennent, dans les résultats de leurs expériences, que ce qui convient à leur but, en négligeant ce qui ne s'y rapporte pas, et en écartant bien soigneusement tout ce qui pourrait aller dans le sens de l'idée qu'ils veulent combattre (1). »

{'1) [ntroduction à l'étude de la médecine eœpérimeniale, p. 68.

DU

(( Et Ton ne suffira pas à enlever les morts ; les » morts seront sî nombreux dans les maisons, que » les fossoyeurs iront parles rues, criant : Qui a des » morts ? et les gens viendront et diront : Voici ») mon fils, voici mon frère, voici monmari...., et ils » iront encore par les rues, criant : N'y-a-t-il plus » de morts? qui a encore des morts? » Ces paroles de Savonarole, que Michel-Ange avait entendues, et dont on trouve comme un sombre reflet dans la peinture du jugement dernier, il me semble, à moi aussi, qu'elles ont frappé mes oreilles, dans les épidémies de choléra dont j'ai été témoin, et je voudrais consigner ici quelques enseignements qui pour-

i DE LA PKÉSëHVâTION

raient limiter les ravages du terrible fléau, qui, de nouveau, menace l'Europe tout entière peut-être.

Telle est Tobscurité qui enveloppe le choléra, et dans son étiologie, et dans la nature, ou le mode intime de la perturbation qu'il apporte dans l'organisme vivant qui en a été touché, que les hommes sérieux osent à peine s'aventurer dans l'étude de cette maladie, et qu'il semble que, dans l'état de la science, celui-là voit le plus clair en cette question, qui la voit aussi obscure qu'elle l'est. Prétendre à plus, paraît-U, -est pure illusion, pueritia mentis, quand derrière cette étude, que le mensonge a tant de fois déshonorée, ne se laissent pas pressentir les calculs d'une spéculation sordide. Une double pudeur me commande de me défendre contre le soupçon d'une au moins de ces défaillances ; et pour obéir à ce scrupule, excessif peut-être, de dignité personnelle, je demande à l'illustre compagnie à laquelle je soiimets ce travail, de taire mon nom et de me borner à le renfermer dans un pli cacheté, qui ne sera ouvert, avant qu'elle prononce son jugetnent, que si les règlements de l'Académie le rendent ûéceèsaire.

Mais je ne peux pas m'attarder plus longtemps dans ce chemin de traverse, et me hâte d'aborder directement, et sans autre préambule, la question qui est l'objet principal de ce mémoire, la question

•DU CftOLàRÂ ÉPIDÊMIQtJE. 3

de la préservation, dans ane certaine mesure, du choléra-morbus, quand il se produit sous forme d'épidémie au sein des populations.

Lors de la première invasion du fléau asiatique en Europe, en i830, 1831 et 1832, mille efforts furent tentés, dans des directions diverses, soit pour saisir la cause extnnsèque de la maladie, soit, à défaut de cette notion, pour découvrir, dans l'organisme atteint, la nature de Taltération primitive que celle^i avait déterminée, soit enfin, par voie pure* ment empirique, pour opposer au mal une médication qui mit fin à un ensemble d'accidents, sous Tin^ fluence desquels on voyait si souvent l'organisme fléchir, et la vie s'éteindre en quelques jours , et parfois même en quelques heures. Pour atteindre ce noble but, on a mis tour à tour à contribution tous les moyens dont les sciences médicales proprement dites, et les sciences collatérales, disposent : étude minutieuse des symptômes, de l'influence delà maladie sur les principales fonctions vitales de l'organisme, calorificatton, absorption, etc. ; autopsies cadavériques, examen microscopique, analyse chi* mique des fluides récrémentitiels et excrémentitiels par lesquels l'économie s'entretient et se répare; médications empiriques ou déduites de données physiologiques plus ou moins rationnelles; analyse de l'air, observations osométriques, météorolo*

A DE U PKÉSKRVATION

giqucs ; topographie dans ses rapports avec les données les moins incertaines de la géologie, mésologie, ou étude des milieux dans lesquels vivent les hommes, poursuivies jusque dans leurs détails les plus délicats ; tout a été mis en œuvre pour essayer au moins de déchirer un coin du voile sous lequel se cache une des plus graves affections qui menacent la vie ; et à peine s'il est sorti de toutes ces laborieuses recherches un certain nombre de résultats positifs, qui aient jeté quelque jour sur deux ou trois questions secondaires, qui se posent à propos de la terrible maladie dont il s'agit en ce moment. Bien que, depuis cette époque, deux nouvelles grandes épidémies cholériques aient atteint notre Europe, la science n'a eu guère à enregistrer que quelques vagues données nouvelles, résultats douteux d'efforts découragés.

Assurément, c'est à la profonde obscurité dont s'enveloppe la maladie, comme à l'originalité non moins profonde de la perturbation intime qu'elle apporte dans le jeu des principaux ressorts de la vie, qu'il faut attribuer l'inutilité de tant de laborieuses recherches. Mais je ne sais si une certaine école mystique, qui n'a encore rien rapporté des nuages oîi elle vagabonde en chantant, et qui revendique en faveur de la médecine le privilège d'une autonomie

presque absolue, en dehors de laquelle il n'y a point

de progrès réel pour elle, je ne sais, dis-je, si cette école hautaine n'a pas contribué^ en une certaine mesure, au triste résultat que je viens de signaler, en décourageant à Tavance, par les dédains imprévus de ce chauvinisme d'un nouveau genre, le concours de sciences,. au moins d'aussi bonne lignée que la médecine cependant, et dont les nombreuses contributions , pour me servir d'une expression fort à la mode au delà du Rhin, ont été le point de départ de nos progrès les moins contestés. Rien de plus contraire à la fortune de la médecine, à son évolution progressive, que cette absurde proscription. La science, à la considérer dans l'ensemble des rapports qu'elle doit embrasser, est, ainsi que je le disais il n'y a que quelques jours, une harpe éolienne qui doit être ouverte à tous les souffles de la vérité, si l'on veut qu'elle résonne à l'unisson. On peut, d'ailleurs, juger des bénéfices que la médecine est appelée à recueillir de l'application du principe en vertu duquel elle ne pourrait aspirer à se développer que dans cet horizon fermé, par les résultats auxquels des hommes, d'ailleurs très-intelligents, sont arrivés, en suivant exclusivement cette direction ; c'est le rêve substitué à Texpérience, le rêve sans originalité môme, car il emprunte à la tradition mythologique de la science le canevas léger sur lequel il brode ses brillantes métaphores. Si, en

» lune, ce n'est pas parce que les mouvements coïn- » cident avec les phases de noire satellite, mais » bien parce que les astronomes ont analysé Tattrac- )> tion que la masse de la lune exerce sur la masse » de l'océan, et qu'elle s'est trouvée suffisante pour » en soulever périodiquement les eaux (1). »

Ces remarques sont fort justes ; mais c'est là l'idéal de la science, et les sciences d'application peuvent être utiles^ avant d'atteindre à ce degré d'intuition qui satisfait complètement l'esprit. M. Blerzy, l'admet implicitement lui-môme, car, à la fin de son travail^ il reconnaît qu'à l'aide d'observations dans lesquelles ilyaplus d'instinct que de méthode^ on est parvenu à saisir dans l'étude des phénomènes dont il parle des rapports qui, dans certaines limites^ permettent de prédire le temps avec plus de certitude qu'on ne pourrait le faire, dans l'état actuel de la science, en s'appuyant sur les données douteuses fournies par les théories les plus savamment élaborées. Tout le monde sait, et les médecins, qui ne se laissent pas séduire par la musique des mots^ savent mieux que tout le monde, que la médecine ne va guère au delà de ces notions, et que tout insatisfaisantes qu'elles soient pour l'esprit, ces notions suffisent cependant à autoriser, dans un

(1) Bévue defdetMP mandes ^ i, XLVII, septembre 1863.

DU CHOLÉRA ÊPIDÊMIQUE. 9

bon nombre de cas, une pratique dont une expérience de tous les jours démontre les heureux résultats. C'est une notion de cet ordre, que la physique, la chimie, la médecine elle-même par ses moyens d'investigation particulière, Toriginalité de ses recherches, agrandiront peut-être un jour, élèveront à la hauteur d'une intuition claire de la vérité, c'est, répété-je, une notion de cet ordre que je me propose de développer sommairement dans ce travail, dont l'opportunité ne peut pas plus être contestée que l'intention honnête qui me l'a fait entreprendre.

Ainsi bien délimité le cercle restreint dans lequel mon travail doit se renfermer, je vais indiquer d'un trait rapide l'ensemble des faits, dont ressort l'en* seignement pratique, qui peut, dans mon humble opinion, borner singulièrement les ravages d'une nouvelle épidémie cholérique dont la première influence se fait sentir, au moment où j'écris, en deçà de la Méditerranée, sur plusieurs points de la péninsule italienne.

Quand on embrasse, par un coup d'œil général, l'ensemble du lugubre martyrologe du fléau asiatique, on est tout d'abord frappé de ce fait, éclatant comme la lumière du jour, que ce sont surtout les grandes agglomérations d'hommes à l'air libre et en mouvement qui fournissent, d'une manière absolue,

iO DB U PRlSERYATIOM

ié contingent le plus considérable de malades. D'un autre côté^ quand, dans des conditions diffërentes de celles-là, la mortalité n'est sourent que de la moitié, du tiers, du quart môme des individus atteints ; ici, au contraire^ tant que les hommes restent placés dans les mômes conditions, qu'ils respirent dans une atmosphère sans limites et incessamment renouvelée, non*seulement des masses d'hommes sont atteints simultanément ou successivement, dans la mesure de la réceptivité des organismes pour le poison morbide, mais un très-grand nombre d'entre eux meurent rapidement, jonchant souvent de leurs cadavres la route qu'ils ont parcourue. Je pourrais accumuler ici les faits pour démontrer ce que je viens de dire ; mais ces faits se trouvent partout, et partout ils ont frappé Ie& esprits quelque peu attentifs. Je n'allongerai donc pas inutilement ce' travail, qui, s'il peut être immédiatement utile, doit être fait vite. Je demande pourtant la permission d'en citer quelques-uns, ne fût-ce que comme spécimen de l'influence désastreuse que je signale, et pour réfuter, chemin faisant, l'interprétation erronée qu'on en a donnée quelquefois.

L'ouvrage dans lequel le tableau lamentable des effets désastreux du choléra, dans les conditions que je viens d'indiquer, est tracé de la manière la

DU CnOIi^A ÊPIDÉMIQDE. Il

plus saisissante, c'est le Rapport âu conseil supérieur de santé sur le choléra-morbus pestilentiel^ par M. A. Moreau de Jonnès (1). Il est impossible, en présence de ce tableau, de ne pas être frappé du surcroît d'intensité qu'acquiert Tinfluence morbide, quand la maladie rencontre de grandes agglomérations d'hommes campés en plein air, et surtout de grandes masses d'hommes en mouvement. Qu'on suive, à ce point de vue, l'armée anglaise de l'Inde, Anglais ou CypaieSj rayonnant dans vingt directions différentes pour s'emparer de contrées nouvelles ou défendre le pays déjà conquis contre l'insurrection d'indigènes voulant recouvrer leur indépendance ; ou bien qu'on étudie la môme influence s'exerçant sur des masses innombrables de pèlerins, qu'un mysticisme aveugle dirige vers quelque pagode en renom ; là partout on voit la maladie multiplier ses victimes d'une manière infiniment plus grave que dans d'autres conditions. Non-seulement ici un plus grand nombre d'individus, comparativement à ce qui se passe dans d'autres conditions, sont frappés par le fléau, mais l'atteinte en est beaucoup plus grave, et presque tous succombent, tant qu'ils restent dans

(1) Le même tableau de ces épouvantables destructions humaines a été tracé, mais dans un cadre plus rétréci et plus sévère, par Graves, dans sa Cliniq^M médieaU (ouvrage traduit et annoté par le docteur Jaccoud^ V^ édit.. t. ?^ p. 499, ^ûi, 512).

Tatmosphère pestilentielle libre qui contient des germes de mort.

Quelque lerribles que soient les résultats de Tépidémie en de telles conditions, ils ne sauraient nous faire oublier qu'à côté de ce tableau Tauteur en a placé un autre non moins lamentable^ c'est celui des victimes que fait également l'épidémie parmi les populations sédentaires des villes et des campagnes de rinde. Quelque soin qu'ait mis l'éminent historiien à n'appuyer les chiffres qu^il cite que sur les documents les moins incertains, ces chiffres ne peuvent assurément ôtre acceptés qu'avec réserve : mais quelque correction que la prudence commande de leur faire subir, on ne peut douter, en face de ces tableaux, que, dans notre Europe, la mortalité n'ait nulle part atteint un chiffre aussi élevé. Cette différence tient-elle à ce que le choléra, endémique dans l'Inde, trouve là des conditions de vitalité, si je puis ainsi dire, que, plante exotique, il ne trouve point parmi nous? Cela est possible assurément, probable môme, si l'on veut ; mais à côté de cette influence, qui peut, à un certain degré, rendre compte de la différence que je rappelais tout à l'heure, il y en a une autre dont les effets se révéleront de plus en plus à mesure que nous avancerons dans ce travail, c'est la vie presque à l'air libre des Indiens, en comparaison de laquelle notre vie, à

DU CHOLÉRA ËPIDËNIQDE. 13

nous, Européens, est presque une vie claustrale. Un fait bien remarquable qui se détache de cet ensemble de tableaux si lamentables dans leur sinistre unifoï'mité^ et qui marque bien aussi Tinfluence que je me propose de mettre progressivement en plein jour, c'est le fait que signale M. Moreau de Jonnès, savoir que dans Tlndoustan et les pays qui s'en rapprochent le plus par les mœurs, le nombre des femmes qui succombent à la maladie n^ s'élève guère qu'au quart de celui des hommes (1). A peine si^ dans notre Europe,. on peut saisir une différence à cet égard, quand on compare le nombre des cas de maladie et la mortalité dans les deux sexes. Quelle est la cause de ce fait si étrange? C'est qu'ici hommes et femmes vivent dans des conditions identiques, et que là, sous l'influence du mahométisme, les femmes ont une vie plus sédentaire, et qu'elles ont moins de chances, par conséquent, d'être tou^ chées par la maladie, dont la source ne saurait être aillQ,urs que dans l'atmosphère.

Mais je ne fais ici que jeter, en passant, cette idée ; comme elle est la base même de la pratique à laquelle je dois conclure, j'y reviendrai bien des fois dans le cours de mon travail, et lui ôterai, j'espère, l'apparence paradoxale qu'ainsi présentée, comme à brûle-

(1) Ouvr. cité, p. 86.

14 DE U I^BÊSERVATION

pourpoint, elle peut offrir au lecteur qui a le plus d'indépendance dans l'esprit.

J'ai dit que ce grand fait^ M. Moreau de Joimès, comme plusieurs de ceux qui sont venus après lui, l'ont mis en pleine lumière dans l'étude qu'ils ont faite des migrations gigantesques du choléra ; mais le savant historien lui donne une interprétation qui, dans le sens absolu où il l'entend, me parait complètement erronée et que je m'efforcerai de combattre. Cette interprétation, on l'a deviné déjà, c'est l'hypothèse de la Contagion. Toutefois, comme c'est là un point capital dans la question que je traite en ce moment, je demande la permission d'en ajourner l'examen. Cette réserve faite, je vais poursuivre mon étude en plaçant, à côté du tableau si expressif de M. Moreau de Jonnès, malgré des lacunes inévitables, des faits non moins significatifs^ bien que se résumant en des chiffres plus modestes, parce qu'ils rachètent ce qui leur manque du côté du nombre par leur authenticité et la sévérité tout au mpins relative de l'observation qui les a recueillis» Les faits de cet ordre que je choisirai entre plusieurs, pour les placer à côté de ceux que je viens de rappeler, je les emprunterai d'abord à l'histoire pathologique de la guerre de Crimée.

Dans les derniers jours de mars de l'année 1854, l'armée française commençait à arriver dans Içs

DU CHOLÉRA ÊPIDÉMIQUE. t5

provinces turques; un peu plus tard, un contingent de Tannée anglaise y débarquait également, et Tun et Tautre corps d'armée, ainsi qu'une division de Tarmée turque, étaient à peu près organisés pour entrer immédiatement en campagne. Quelques médecins militaires ont prétendu qu'avant le débarquement des troupes de l'armée alliée, le choléra régnait déjà dans la presqu'île de Gallipoli ; d'autres, en plus grand nombre, le nient et admettent que le choléra y a été importé soit par infection des navires, soit par contagion, la maladie régnant à cette époque dans le midi de la France. Quoiqu'il en soit à cet égard, le seul fait qu'il nous importe de constater ici, c'est que, quels qu'aient été la source et le mode de propagation de la maladie, celle-ci^ une fois installée au milieu de cette grande agglomération d'hommes campés en plein air ou en mouvement, elle y fit un nombre de victimes infiniment plus élevé qu'elle ne le fait lorsqu'elle frappe des populations stationnaires ou vivant dans un air limité. Les chiffres ici ont une éloquence qui défie toute controverse et met à néant toute objection. Voici ces chiffres qui, bien que n'embrassant pas tout le désastre, en disent assez cependant pour laisser pressentir ce qui a été laissé dans l'ombre. La première division française, forte de dix mille cinq cents hommes, perd en quelques jours de marche

deux mille hommes ; et quand elle arrive à Baltcbik, âu retour de sa malheureuse excursion dans la Dobroudcha, elle se trouve réduite à quatre mille trois cents hommes, moins les zouaves. La différence entre ces deux chiffres exprime le nombre des malades manquant, à un moment donné, à Teffcctif^ et disséminés çà et là dans les ambulances, dans les hôpitaux, etc. Ne nous occupons que du premier de ces chiffres, comme nous offrant seul uoe signification précise quant à la mortalité du choléra dans une masse d'hommes bien déterminée, vivant en plein air, et toujours en mouvement dans une atmosphère empoisonnée. Or, la mortalité (n'oublions pas que cette mortalité est en quelque sorte une mortalité sur place ; le second chiffre que nous avons également rappelé est un chiffre complexe mais qui, dans sa vague signification, tend encore à augmenter le chiffre d'une létbalité déjà bien terrible), or, dis-je, la mortalité que nous traduit la proportion indiquée dépasse énormément celle qui atteint les populations sédentaires, sur lesquelles la maladie a prélevé le plus large tribut. Que nous dit en eff'et la statistique à cet égard? ceci : c'est que, pendant que, dans les conditions que nous venons de mentionner, la maladie fait périr près d'un cinquième des masses sur lesquelles elle exerce sa désastreuse influence, ou vingt pour cent ; cette même

DU CHOLÉRA ÉPIDÊMIQUR. 17

mortalité, au milieu des populations sédentaires les plus maltraitées, et malgré toutes les circonstances de détérioration organique et de misères qui se rencontrent ici et ne se rencontrent pas au milieu d'une armée composée d'hommes d'élite, cette môme mortalité ne s'élève là, à Paris par exemple, qu'à 1 décès sur 45 habitants en 1832 ; à 1 décès sur 65 habitants en 18&9, et à 1 décès sur 132 habitants en 1853-1854 (1).

La maladie, on n'en peut douter, planait sur l'ar* mée tout entière, quand la première division était atteinte d'une manière si funeste. Cependant, quand on compare cette mortalité effroyable à celle qui atteint le reste de l'armée immobile, campée sur divers points, pendant que la première division marche la nuit quelquefois aussi bien que le jour, pour parvenir au but qui lui est marqué dans le plan général de l'expédition, on est frappé immédiatement de la différence que présentent en moins ces divers corps d'armée, tant qu'ils restent stationnaires. Bien que les documents qui traduisent ces différences ne nous donnent pas de chiffres précis,

(1) Voy. Rapport sur Vépidémie cholérique de 1853-1854 dans les établissements dépendant de Vassistance publique de la ville de PariSj par M. F. Blondel, inspecteur de l'administration générale de l'assistance, officier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, etc., p« 120*

le fait que nous signalons n'en frappe pas moins ]

son évidence tous les esprits attentifs. M^ le docte

Quesnoy, médecin major au &® régiment des vol

geurs de la garde, est surtout le médecin fraaç

qui a mis en lumière ces résultats comparés de

mortalité dans les conditions où nous Tétudicma

ce moment. On sent, en lisant son livre, qu'il a <

témoin des événements qu'il raconte, qu'il a (

tendu la voix des choses, vox rerum. Qu'on me p<

mette de citer un court passage de l'ouvrage où

a déposé ces intéressants documents. « Ainsi, i

» cet auteur, pour la première division, les ravag

» ne devinrent généraux que quand elle eut rejoi

)) 1 es zouaves à Kargualeck et qu'elle eut subi l'actif

» des marais pestilentiels qu'elle avait à traverse

)) L'action de ces marais ne peut être niée, quai

» on voit le 7^ de ligne, qui était resté au camp <

» Pallas pour garder les sacs, échapper seul, pe

)» dant quelques jours, à l'épidémie. Il est vrai qi

)> ce bataillon fut atteint plus tard dans de larg

» proportions, mais seulement quand il fût au m

» lieu de la division. Ce fait, à lui seul, n'aura

)) qu'une insuffisante autorité; mais elle s'accro

)) de ce qui se passe dans les autres divisions q\

)) ont été échelonnées dans le pays. Des trois dîv

)) sions, la première, qui s'est avancée fort avai

)) dans la Dobroudcha, qui a séjourné près des mi

DO CIIOLËRA ÉPlDfiMIOIIE. 19

» rais desséchés, a été la plus ngoureusement frapi> pée; la deuxième, qui s'est arrêtée à MaUgalla, a o eu plus de moitié moins de malades que la pre- » mière, et la troisième, qui n*a pas dépassé Bazar- » djick, a eu fort peu de cholériques relativement, t) La quatrième, restée au camp de Franka, en a eu » aussi peu (1). » Plus loin, M. Quesnoj ajoute : Tarmôe anglaise, qui n'avait point quitté son bi- »> vouac sur les bords du lac Dewna, eut aussi à » subir rinfluence cholérique; elle fut, il est vrai, » moins éprouvée que la division française de la » Dobroudcha, mais autant que celles qui étaient h n Franka (2). »

Ainsi que le laisse pressentir cette citation, et ainsi que le montre le livre, où cette opinion se produit d'une manière bien plus accentuée encore, M. le docteur Quesnoy explique la différence des résultats qu'il met en relief par l'influenôe maréca* geuse, qui s'exerce dans toute son énergie sur la première division, et n'agit qu'à distance sur les autres corps d'armée. Mais c'est là une pure vue de l'esprit, dont rien ne démontre la justesse^ que quelquesfaits, au contraire, sembleraient positivement infirmer. Ce n'est pas que nous niions que

(i) Souvenirs historiques^ militaires et médicaux de Varmée d'Orient, p. 56.

(2) Op. cit., p. 59t

20 DE u PRttamnoN

l'influence marécageuse ne place rorganismevimit qu'elle atteint dans des conditions où il se détmi moins bien contre TacUon épidémique ; mais le choléra est une réalité morbide tellement caractérisée, qu'elle ne peut relever que d'elle-même, et quand Tautcur nous dit : « Pour nous, s'il nous est permis de formuler une opinion dans cette circonstance, nous pensons que la cause essentielle du développement spontané du choléra dans les masses doit être attribuée à l'action des marais de la basse Dobroudcha, marais infectes, s'il en fut, et qui ont agi à la manière de l'étineelle qui enflamme (1). » Quand, répété-je, on parle ainsi, on ne prouve qu'une chose, c'est qu'on n'a point saisi la maladie dans sa profonde et mystérieuse originalité, et que, par une disposition dangereuse de l'esprit, on incline à prendre les éclairs de l'imagination pour l'impression vraie des réalités de la nature.

Pour nous, sans nier la part indéterminée de l'impaludation aiguë, si nous pouvons ainsi dire, dans la mortalité terrible qui frappe la première division de l'armée française, dans sa marche à travers la Dobroudcha, nous y voyons surtout une nouvelle expression du fait capital que ce travail a surtout

(1) Ouvr, cité, p. 56.

DU CHOLÉRA ÉPIDÊMIQUË. 21

pour but de démontrer : c'est à savoir Tinfluence funeste du mouvement sur de grandes agglomérations d'hommes, dans une atmosphère chargée du miasme cholérique , condition dans laquelle le mouvement incessant des hommes multiplie les chances pour chacun d'eux d'absorber la plus grande dose possible du délétère, qui ne peut être ailleurs que dans l'air avec lequel leurs poumons sont incessamment en contact. L'immobilité relative, dans une zone d'air libre déterminée, des autres corps d'armée, y a livré aussi les hommes à l'influence funeste du mal; mais les chances inhérentes à la mobilité du véhicule qui contient le délétère, ne sont pas multipliées, si je puis ainsi dire, par le déplacement de l'homme lui-même, et les corps d'armée, qui sont dans cette sorte d'immobilité relative, sont incomparablement moins fortement frappés, que celui qui double, triple, quadruple les chances du contact avec le poison morbide par une incessante locomotion.

Il en a été encore de même pendant l'épidémie du choléra qui, pendant l'année 1861-1862, a pesé d'une manière grave sur notre armée d'expédition en Gochinchine. Là encore on voit l'intensité du mal se proportionner en quelque sorte au temps que les hommes passent à l'air libre, soit qu'on considère cette intensité au point de vue de la léthalité,

22 DE U Pft£S£AVAtiON

soit <|u*<m suppute seulement la fréquence des cas. Comme ici nous avons des chiffres exacts à citer, qu'on nous permette de reproduire textuellement les conclusions auxquelles est arrivé sur ce point M. le docteur Armand, médecin en chef de l'hôpital de Saigon : « 11 résulte de nos tableaux men^ suels, dit ce médecin distingué, que le choléra qui a été de 13 pour 100, par rapport aux autres affections réunies, ne sévit, à proprement parler, que pendant la saison d'insolation sur les troupes eim>péennes,.et particulièrement aussi, quand elles sont en but aux fatigues des expéditions. En effet, peadant les mois d'insolation, où se sont faites lés opérations de guerre, il y a eu de novembre à avril inclusivement, pour ce qui a été du ressort de notre contrôle, 167 cas d'affections cholériques, et 21 cas seulement pendant les six autres mois, de mai À octobre inclusivement, qui constituent la saison

pluvieuse ou l'hivernage (1). »

Tous les grands faits de cet ordre que j'ai pu étudier au point de vue particulier où je me place ici, depuis les faits nombreux qu'a fournis l'armée anglaise surune foule de points de l'Indoustan, jusqu'à celui que je viens de rappeler, comme jusqu'à Texpé-

(1) Gaxeite hebdomadaire de médecine ee de chirurgie f 48S5,

btJ CflOiÉtJk ËPtDÉHtQtÊ. ââ

ditioQ contre teMaroc en 1859, où le mouyement <l'ua ptetit corps d'armée se marque par la mortalité d'un homme sur cinq, quand jusque-là la maladie n'avait fait en quelque sorte qu'effleurer les camps (1), tous ces grands faits ont la même signification, et montrent ^ue partout où de$ masses d'hommes vivent «n plein air, en temps d'épidémie cholérique, ils sont frappés d'une manière incomparablement plus forte^ que les populations qui vivent dans un air limité, et que la mortalité^ dans ce cas, atteint sou maximum d'intensité, lorsque cette condition est encore aggravée par une incessante locomotion. Je ne me dissimule pas, et je ne voudrais pas dissimuler aux autres ce qui manque au tableau que je viens d'esquisser d'un trait rapide, pour lui assurer la rigueur d'une démonstration scientifique, telle que je la comprends. Tout incomplet qu'il est cependant, l'enseignement qui en sort de toutes parts, et que je viens de rappeler tout à l'heure, n'en parait pas moins significatif et n'en mérite pas moins, dans mon humble opinion, de fixer l'attention de tous ceux qui ont quelque souci de la santé des populations dans les grandes épidémies cholériques. Des chiffres précis manquent, je ne puis les in-

(1) Document verbal que je tiens de M. le général B. de B.^ alors chef d'état-major du corps expéditionnaire.

venter; mais en l*absence de ceschiffrcs^ il y a, au fond des esprits qui ont été témoins de ces lamentables événements, une afûrmation, dans le sens de notre conception, de Tinfluence des conditions extérieures sur révolution morbide, qui a d'autant plus deya- Icur, que pour la plupart des observateurs, cette affirmation est en contradiction formelle avec les principes les plus accrédités en matière d'évolution épidémique, et que, pour se dégager aussi nettement qu'elle le fait, de tant d'obstacles qui se réunissent pour lui barrer le passage, il ne lui a fallu rien moins que la force de la vérité qui s'impose et contraint les esprits les plus prévenus à s'incliner. Nous allons voir d'ailleurs, qu'à considérer les choses sous un autre jour, on arrive aux mêmes conclusions ; nouvelle preuve, non que nous ayons la vérité absolue sous la main, mais que tout au moins c'est de ce côté que doit venir la lumière que nous cherchons.

Dans cette seconde partie de notre travail, nous nous efforcerons de suivre la marche du choléra, non plus dans les grandes masses d'hommes vivant à Tair libre, au repos, ou en mouvement, mais au sein des populations sédentaires, dans les conditions diverses que créent pour l'homme les nécessités de la vie, dans Tétat actuel de la civilisation. Ici encore, et plus encore ici qu'ailleurs, nous rencontrerons à chaque pas des difficultés de toutes sortes, qui ne nous permettront souvent que d'entrevoir la vérité; mais si les rayons épars que nous en recueillerons convergent sur un même point, le point nettement délimité que nous proposons d'éclairer, cette lumière, si faible qu'elle soit, nous permettra de nous diriger avec moins d'insécurité, au milieu desténè-

SlAIOiN. 2

bres qui, de toutes parts, enveloppent l'action du choléra sur l'organisation vivante.

Les faits de cet ordre, que nous allons successivement esquisser, pour les interroger dans le sens de rafflrmation que nous nous sommes cru suffisamment autorisé à formuler déjà, en présence des faits qui ont servi de base à la première partie de ce travail, sont fort disparates, et n'ont pas tous une égale valeur. Si le temps ne nous commandait, nous essayerions de les disposer suivant un ordre plus méthodique, qui mettrait en un plus vif relief l'enseignement que nous nous efforcerons d'en tirer. Mais ce serait là un pur artifice sans influence léelle sur la vérité absolue de cet enseignement. D'aili^irs, les savants illustres, auxquels j'ai l'honneur de soumettre ce mémoire^ n'ont pas besoin de ces lisières pour se diriger dans l'appréciatioa des éléments dont se compose le travail sur lequel j'ose appeler leur attention. 11 n'y aurait donc, en somme, au fond de ceci, qu'une question d 'amour-propre d'auteur. Une si mesquine question s'éclipse et diaparalt devant lïntérét sacré qu'il s'agit de servir. Silence donc, comme disait un ancien, nous entendrons peut-être murmurer les dieux.

Nous signalerons tout d'abord un fait ti^s-reàiarquable que la statistique a révélé, et dont on ne parait pas avodr saisi la signification. Dans une des

DU GHOLÊRA fiPIDÉMfQftE. 27

pages précédentes, nous avons indiqué le chiffre proportionnel de la mortalité à Paris, pendant les trois grandes épidéaiies cholériques qui ont successivement frappé cette ville. Ces chiffres, que je rappelle ici, et qui sont, en i'832, de 1 sur 45 habitants; en 1849, de i sur 65; et en 1858-4854, de 1 sur 132, ces chiffres, expriment le prélèvement proportionnel qu'a fait l'épidémie sur la population parisienne à chaque époque ; mais h cAté de ces chiffres, l'auteur qui les rapporte, M. Blondel, en place un autre, c'est celui qui exprime la proportion totale des victimes dans l'ensemble de cette population normale ou autre, et qui est le suivant : En 1882, 5 décès 8/10 sur 100 habitants; — en 1849, 4 décès 4/10 sur 100 habitants; — en 1853-1854, 4 décès sur 100 habitants (1). Quelle est donc cette population autre que la population normale^ qui introduit dans ces chiffres, exprimant la mortalité cholérique à deut points de vue divers, une différence si prononcée ? L'auteur ne s'explique pointa cet égard ; mais il est évident, si nous l'avons bien compris, que par cette population anormale qui s'ajoute à la population nomza/^, il ne peut entendre que ee qu'on appelle la population flottante, celle que les relations de la province, comme des pays

(1) Rapporl sur i* épidémie cholérique de 1853-1854, etc., p. 420,

étrangers avec Paris, y amènent chaque jour, et qui^ compensée chaque jour par les départs, est estimée s'élever à environ cent mille individus. Comment un tel élément, proportionnellement très-inférieur à celui auquel il vient s'ajouter, augmente-t-il d'une manière si marquée le chiffre de la mortalité? C'est là une question très-complexe, que nous n'entreprendrons pas de résoudre, mais où il faut faire une part, et une part très-large, à l'influence que nous étudions spécialement dans ce travail. Dans quelles conditions vit, en général, cette population anomale, pour répéter l'expression de M. l'inspecteur général de l'assistance publique? Que ce soit des travaux manuels, ou le soin des affaires qui l'appelle à Paris, ou que ce soit simplement l'attrait du plaisir, cette population flottante est presque constamment à l'air et en mouvement, et par là non-seulement exposée, comme le reste de la population, relativement sédentaire, à être touchée par le délétère épidémique, mais elle va en quelque sorte au-devant de lui, et court les plus grandes chances de le rencontrer, en vivant presque d'une manière continue à l'air libre, et en traversant, par une locomotion incessante, une foule de zones où il peut se trouver.

A côté de ce fait, vient s'en placer un autre qui témoigne dans le même sens que ce dernier; ce fait, c'est celui qui avait déjà frappé les auteurs du

W CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUK. 2d

rapport sur le choléra en 1832 (1), que M. Blondel, dans ses deux rapports successifs (2)^ rappelle avec une insistance qui montre qu'il en entrevoyait la portée, et qui établit positivement que la partie de la population soit urbaine, soit rurale^ qui a été le plus fortement atteinte par l'épidémie, et qui lui a fourni le plus lourd contingent de victimes, c'est celle que composent les professions qui s'exercent à l'air libre. Je ne cite pas de chiffres à cet égard, par la raison que, dans l'ignorance oîi nous sommes du nombre précis des individus exerçant ces professions, ces chiffres manquent de l'élément essen* tiel, qui seul leur assurerait une valeur vraiment scientifique. Toutefois, comme la prédominance de ces professions, quanta la mortalité qui les atteint, ressort de toutes parts, soit qu'on consulte les statistiques qui mettent en lumière cette action élective du choléra à Paris sur ce groupe de population, soit qu'on suive la marche de la môme maladie, en province, à travers des populations moins denses, mais où la môme influence se traduit d'une manière non moins visible, c'est là un fait qui, s'il ne s'aflirme pas par des chiffres rigoureux, s'accuse au

(1) Rapport sur la marche et les effets du choléra^morbus dans Paris et le département de la Seine (imprimerie royale), p. 138 et 139.

(2) Happort de 1853-1854, p. 40Ô.

âO DB U PRÉSERVATION

moins siiflisamment pour qu'aucun esprit sérère n'hésite à Taccepter. J'ajouterai m6me, pour y revenir plus loin, que pour que cette vérité puisse seulement poindre dans cet ordre de faits, il but qu'elle soit bien réelle^ et s'impose en quelque sorte aux esprits par son éyidence; car elle rencontre dans ces mêmes esprits des notions positives, à divers points de vue^ qui la contredisent formellement. Aussi lisez tous les auteurs qui se sont occupés sérieusement de l'étiologie du choléra épidémique, depuis les illustres auteurs du rapport officiel sur l'épidémie de 1832, jusqu'à MM. Briquet et Mignot, tous sont dans un étonnement qu'ils expriment dans les termes les plus énergiques^ quand ils se trouvent en face de faits si visiblement en contradiction avec les notions les plus élémentaires deThygiène. C'est ainsi que les auteurs du rapport dont je viens de parler (1), comme plus tard, M. Blondel, expriment la même surprise (2), quand, contrairement à toute prévision, ils sont obligés de reconnaître que la mortalité moyenne des prisons est moindre que celle de la population de Paris (S); c'est ainsi que MM. Briquet et Mignot, après avoir

(1) Op. cil,, p. 145.

(2) Rapport de 1853^1 85d, p. 95.

(9) Le même fbit se reproduit daiM l'épidémie actueUe. On )if dans le Moniteur d'un des jours du mois d'octobre dernier : a Le dépôt de mendicité de Saint-Denis, sur une population de Sou

DU CHOLÉRA tm^tmiQm. 31

décrit sommairement la position topographique de la Charité, et Texcellente installation relative de cet hôpital, quant à l'aération, constatent que, dans cet établissement, le développement des cas internes a été plus considérable que dans presque tous les autres établissements nosocomiaux. Gomme c'est là un témoignage du plus grand poids, venant d'hommes, dont toute l'attention, pendant l'épidémie de 1849 surtout, s'est concentrée sur ce point, il vaut la peine d'être cité textuellement. <( L'hôpital de la Charité en effet, disent ces médecins recommandables, malgré toutes les conditions favorables que nous venons de faire connaître, n'en a pas moins été celui des hôpitaux de Paris dans lequel l'épidémie ait sévi avec le plus de fureur. Le chiffre des cas de choléra, développés dans les salles, a été à peu près égal à celui des cas venus du dehors, tandis qu'à rUôtel-Dieu, situé dans des conditions plus mauvaises, ce chiffre n'en a pas môme été au quart, et que, dans les autres maisons, il y a été au plus d'un cinquième ou d'un sixième. Triste supériorité qui s'était déjà fait remarquer en 1832 (1). »

900 individus des deux sexes, pour la plupart âgés et plus ou moins épuisés par la misère et les excès antérieurs, n'a eu jus^ qu'ici que deux décès cholériques. Dans les prisons, on n'en a compté que trois sur plus de 5000 prisonniers. »

(1) Traité pratique et analytiq%te du chol&a-morhns (épidémie de 1849), 1^. 72,

M«iis comme nous reviendrons plus loin à la question de la cause de la propagation du choléra dans cet établissement, je me bornerai, quant à présent, h ce que je viens d'en dire, et vais reprendre celle de la marche de la maladie au sein des populations libres, et citer quelques autres faits, qui so détachent du tableau d'ensemble des ravages (les épidémies cholériques, pour témoigner, chacun à sa manière, dans le sens de l'affirmation que je cherche à démontrer.

Un des faits qui est le mieux établi, et qui s'oppose à ceux que nous venons d'esquisser au courant de la plume, pour témoigner dans le même sens, c'est l'immunité relative très-accentuée dont ont joui, même au sein des populations les plus maltraitées par la maladie, les individus* soumis à une vie plus ou moins strictement claustrale. Déjà nous venons de voir que les prisons de Paris, dont le personnel, dans quelques-unes au moins, se recrute joiiniellement de malheureux qui vagabondent jour et nuit dans les rues de cette grande cité^ où ils ont pu puiser les germes de la maladie avant leur incarcération, déjà nous venons de voir, que, malgré cette chance défavorable, les prisons de Paris ont présenté, dans les trois épidémies successives de 1832, de 1849 et de 1853-1854, une mortalité, du chcfdii choléra, moindre que la population urbaine

libre. Eh bien ! cette influence favorable de la claustration se retrouve, d'une manière bien plus prononcée encore, dans les maisons religieuses, à la vie sédentaire, dans les séminaires, dans les lycées, les collèges, dans les pensions^ etc. Presque partout là, la vie à Tair libre est réduite, chaque jour, à quelques heures seulement, et le choléra épidémique ne s*y produit que d'une manière tout à fait exceptionnelle. Avec M. Moreau de Jonnès, plusieurs, aujourd'hui encore, expliquent ce fait, incontesté et incontestable, par l'absence du contact avecles malades, ou bien avec des foyers morbides en évolution actuelleousimplementenincubation; d'autres y voient le bénéfice de la vierégulière ou de l'âge. Nous écarterons encore ici, pour un instant, l'hypothèse de la contagion ; la haute portée de cette idée, comme la juste autorité de ses patrons, nous commandent de la discuter à part. Quant aux deux autres explications de l'immunité morbide dans les conditions queje viens de rappeler, il est facile de les réduire à leur juste valeur ; nous allons le faire tout de suite. Qu'enlend-on d'abord par vie régulière ? On entend, sans doute, à la fois par là la distribution des repas à des heures fixes , l'usage modéré d'aliments réparateurs et la fuite de tous les excès. Qu'en temps d'épidémie cholérique, ce régime place l'organisme qui y est soumis dans des conditions,

84 DK LA PflÊSBR?AT10!f

qni lui donneront pins de chances de résister à la noaladic, s'il vient à en Hve touché, c'est là cm fait que rexpérionco de toutes les épidémies établit d'une manière éclatante. Mais ici il ne s'agit pas d'une question d'intensité dans la maladie ou dans la résistance vitale des individus observés; il s'agit d'une immunité relative prononcée, et le régime, quel qu'il soit, ne l'explique pas. L'on de ces faits explique si peu l'autre^ que l'on a vu, d'une part, dans quelques cas rares, une sorte d'endémie locale s'établir dans les conditions mêmes que nous examinons; et, d'un autre côté, malgré ces conditions et par opposition à ces cas, il serait facile de citer des maisons religieuses où toute la régularité de la vie consiste à ne pas mourir de faim, c'est-à-dire à ne se nourrir, à des heures fixes, que d'aliments fort peu réparateurs, et à la porte desquelles cependant le choléra s'est arrêté comme devant une ba^ rière infranchissable. Il en a été ainsi, par exemple, à la Grande Trappe et à la maison de Briquebec, ainsi que l'ont constaté ou vérifié successivement le vénérable docteur de Breyne et mon savant ami, M. le professeur Fonssagrives, de Montpellier (1). Lorsque là partout, la cause invoquée pour expliquer l'immunité morbide n'offre souvent qu'une

(1) Hygiène alimentaire des malades convalescents et vaUMnaires, p. 572.

DU OHOLÊIU ÊMdÉMlQUË. 35

identité nominale, il faat bien se résigner à en chercher une autre; et cette autre, nous savons quelle elle est, car nous la retrouvons partout, quand nous savons la chercher : c'est la vie sur place, qui peut sans doute rencontrer Tinfluence cholérique, mais où Ton a d'autant phis de chance de ne la pas rencontrer, qu'on ne va point au-devaat d'elle par une locomotion plus ou moins étendue dans l'espace.

Quant à la prétendue immunité de l'enfance vis-àvis du choléra asiatique, lorsqu'il règne d'une manière épidémique, il serait bien étrange qu'elle existât au degré où on le suppose, quand on sait la foitne grave que le simple choléra nastras revêt chez les en&nts, et où l'on voit se développer^ plus ou moins rapidement, les symptômes les plus accentués du choléra algide ouasphyxique. Cette immunité, dans tous les cas, ne saurait être soutenue qu'en tant qu'immunité relative à la seconde enfance, car dans les trois grandes épidémies de choléra asiatique qui, fi ^diverses époques, ont sévi en Europe, la première enfance a toujours fourni un contingent élevé à la mortalité générale. Quel que soit le chiffre qui représente cette immunité, car il varie beaucoup suivant les statistiques qui ont en ont été publiées jusqu'ici, il tend toujours à montrer que l'âge de cinq à dix«-huit ans est incomparablement moins

frappé que celui de vingt à trente, de trente à quarante ans. En mettant en présence ces deux résultats, qui ne se démentent jamais, n'y voit-on pas une nouvelleexpression de la loi que nous cherchons à établir, et qui nous montre partout la fréquence des atteintes du choléra épidémique et souvent sa mortalité, en raison directe de l'activité et de Texcentricité de la vie, si l'on veut nous permettre ce mot.

En quelques conditions que soient placés, dans l'état actuel de la civilisation, les individus dont l'âge varie entre cinq et dix-huit ans, il est incontestable que la très-grande majorité est soumise, en une certaine mesure, à la vie sédentaire ou claustrale : asiles, écoles, lycées, pensionnats, . apprentissage, etc. Ce sont là autant de conditions qui tendent à réaliser, à quelque degré, la vie sur place, et qui, à moins d'endémie temporaire^ diminuent les chances d'être touché par le délétère, irrégulièrement disséminé dans l'atmosphère cholérisée.

Voilà la véritable cause de l'immunité relative, dont nous nous occupons en ce moment. Placer cette cause dans les conditions intrinsèques et spéciales de la vie à cet âge, est chose aussi chimérique que de soutenir la thèse d'une immunité absolue,* que démentent les faits. Qu'on me permette, en finissant ce qui a trait à cette question, de citer une

DU CHOLÉRA ÉPIDÊMIQCE. 37

observation qui jette une vive lumière sur les deux côtés du problème que je viens d'agiter.

En 1835, 1837 et 185&^ le choléra asiatique frappe, d'une manière plus ou moins sérieuse^ le départe* ment des Pyrénées-Orientales. Or, dans quelquesunes des localités oii le fléau se fit le plus vivement sentir, les enfants payèrent un plus large tribu à l'épidémie que les adultes. C'est ainsi que, d'après une statistique dressée par M. le docteur Bocarmi, sur 2li décès constatés à Ëlne, il y eut 19 femmes, 1 homme et & enfants. A Toreilles et à Saint-Laurent de la Salanque, on compte, dans la même année, 59 décès dans l'espace de deux mois, mortalité où les hommes ne figurent que pour 6, les femmes pour 34 et les enfants pour 19 (1). D'où vient un résultat si étrange? L'auteur ne le recherche pas. Mais en lisant son intéressant travail, il me semble avoir saisi cette cause. Durant la saison sèche, des arrosages sont pratiqués d'une manière continue, non-seulement dans les jardins^ mais dans les vignes, et ce sont souvent les femmes et les enfants qui sont chargés de ce soin, pendant que les hommes sont livrés, dans beaucoup de localités, aux soins variés de professions sédentaires. Qui pourrait dou»

(1) Rapport sur le choléra épidémique qui « sM dans /m Pyrénées-Orientales, 6<c., p. 12«

•• »k U MÉSttfATfOll

ter que ce ne soit là rexplicttion de l'énigtne ? La chercberez-TOut, cette explication, dans quelques conditions de Torganisme, créées ches les femmes et les enlants par on régime exceptionnel ? Vous ne le pourex pas; car là, comme partout, la claustration relatife on absolue manifeste son inAueuce présenratrice, sans exception de sexe ou d'âge, et les prisons, les collèges, les pensions, la maison des filles du Bon-Pasteur restent, pendant toute la durée de répidémie, complètement indemnes (1).

C'est ainsi qu'en scrutant les fUts avec quelque attention^ si confus qu'ils se présentent dans d6 vo^ lumineux travaux faits souvent sans méthode, si voilés môme qu'ils soient par des théories étiologi* ques absolues^ qui ne connaissent pas de tettipératnent ; c'est ainsi , dis-je, qu'en scrutant les ftdts avec quelque indépendance dans l'ôsprit^ ou en voit sortir un enseignement imprévu^ qui semble dès maintenant devoir commander certaines modifications importantes dans les règles de la prophy* laxie du choléra épidémique.

(1) Op» cU»i p' ^i* l^J «^ une leàle txe«pUon à etlte rèfle, jc'eit cen« fl« l'é«ole normale^ qui dtit être évaeiiée ; mtis c'est là une localisation, épidémique qui se lie à la loi inconnue de la dissémination du délétère cholérique au sein de l'atmosphère, et qui hé contredit pas plus (^ reÉh>yabls endémie tccidentelje de la alpètrière les vues que nous développons Ici.

bu GHDL&IU ÊPtDÉMIQÙË. S9

Mais ces foits ne sont pfts les seuls qu'on puisse invoquer en faveur dé la prophylaxie, dont nous formulerons plus tard les principaux préceptes. Qu'on nous permette^ sans nous obliger à une expo^ sition plus méthodique^ d'en citer encore un ctdv*tain nombre qui témoignent dans le môme sens. -

Pendant une épidémie grave de choléra qui atteignit 8aint-Pétersbourg> un ihédecin attentif observa un fait bien remarquable* Une grande manufacture de Saint-Pétersbourg compte un personnel de 700 ouvriers; ces 700 ouvriers se partagent en deux catégories ) quant à l'habitation : ZiOO sont logés et nourris dans l'établissement, les autres ne sont point internéSi Or> pendant que sur un peu plus de 300 de ceux-ci il y eut 120 malades et UU morts^ ceux-là ne comptèrent que 83 malades et seulement 5 morts» Je sais bien qu^ci le pro^ blême est complexe, et que la mortalité si différente qui atteint les deux catégories de malades fait sup-*poser quC) dans un cas, les premiers symptômes du mal ont été combattus plus tôt et plus méthodique^ ment que dans l'autre, et que c'est là une circonstance dont il faut faire la part dans l'appréciation du résultât; mais cette circonstance veut être inter-^ prêtée, et nous le ferons plus loin* En ce moment ne retenons que le fait brut, et rapprochons-le des faits nombretix que nous avons suceesiitement pas-

tn M LA fu.'ça.i Arif««

qij'il* rn v»nl eui-iDéfiM*^ «ij±^?ïf-

i;har^<'. ru IMI. par 1 intijoCraz»^ siZLitrî d-r'.i MoM-lli*. d'all»T •'•ludier !^ cacC-î-n qui ifsâi: d£ ^ il/'cliinT à Ik'rlin. M. le dc«rt<cr S»cî<4:fa *erï> flil irnniéfJiatc'nient dans cHte rî!Ie p€<jT x i^mpur va riiissioii. Dans un oaTrap? oci ii trat.*>t à znnà traits rhistoire rie cette épidémie, et c-o Von rv^zrcUe dr retrouver encore à chaqne pase l'impression incllaccc des plus mauvaises inspiiations de la doctrine de Hroiissiiis, dans cet ouvrage. di«-je. je crois devoir relever une remarque dont rauteor n a pas haisi riinportince^ distrait qu'il était par d'autres et Irrs-l/'Kilinies préoccupations, et dont la signification, dans le sens de l'idée que nous cherchons à UM'Ilre en Ininièrc dans ce tra\'aiK n'échappera à personne. Dès les premières manifestations de linlliiener choléricinc dans la capitale de la Prusse, une roniniission l'ut instituée, qui, sous la directi(»n du fçiMi/^ral Tippelskirch et du président de Basscwilz (1), drvait indiquer et prendre les mesures nérehsaires |)our s'opposer à la propagation de Tépid/*niie. Ces mesures, dont Tabsurdité est telle, que pour en retrouver d'analogues, dans les circonstanees qui oui pu les appeler, il faudrait reculer jus-

(1) « il faut un Hiiancier, on choisit un danseur. •

DU CHOLÉRA ÉPIDËMIQUE. 41

qu'aux époques les plus ténébreuses du moyen âge, furent les suivantes : dans le manifeste publié à ce propos, on déclarait : qu'une maison infectée serait cernée aussitôt, que les hommes "sains et malades seraient également séquestrés..., qu'on devait tuer les chats et les chiens, que les volailles auraient les ailes coupées ; des rues entières devaient être séquestrées, si plusieurs maisons étaient infectées ; chaque malade^ pour être transporté à l'hôpital^ devait être escorté de deux soldats et d'un agent de police; un homme agitant une sonnette devait précéder de dix pas, et à ce signal chacun devait fuir; les vêtements des porteurs de malades devaient être de longues robes de toile cirée garnies d'un capuchon, et d'un masque de même étoffe, percé de trous pour les yeux et les narines, etc.

L'effet de ces mesures fut ce qu'on devait en at« tendre et ce qu'on en attendait. La population est terrifiée; chacun s'enferme chez soi; des provisions sont faites, qui permettent d'attendre des temps meilleurs ; les églises, les théâtres^ tous les lieux publics sont fermés. Toute la population, en un mot, à l'exception des basses classes de la société, toujours imprévoyantes et moins effrayées, habituées qu'elles sont à boire à la boue du torrent , toute la population se condamne à une vie presque claustrale, ou tout au moins beaucoup plus séden-

41 DB U PKÉSBIlVATiOK

taire que dans la Iraiii ordinaire daa e)ioaea. Mail cet intememeni volontaire ne dura qu'an carUia temps, et quand on vit que le monstre ne se mon-f trait pas aussi redoutable qu'on se l'était imaginé, on se lassa peu à peu d'un genre de vie dont le moindre inconvénient, môme pour des Allemands, était l'ennui, et au bout d'un mois environ de cette contrainte, les relations ordinaires se renoué? rent, et l'on reprit, beaucoup au moins reprirent leurs habitudes normales.

Cependant cette sorte de eontrainte morale, à laquelle se soumet pendant quelque temps une nombreuse population, et qui, dégagée de règlements absurdes, dont Tunique effet ftit de porter la terreur dans les esprits, réalise en une certaine mesure un des principaux préceptes de la prophylaxie dont nous établirons plus tard les bases; cette sorte de contrainte morale, dis-je, doit manifester son influence ici, comme nous avons vu le ftiire partout les conditions de vie qui la réalisent, sous une forme ou sous une autre, par une diminution dans le nombre des atteintes, comme dans le chiffre de h mortalité. C'est, en effet, ce qui eut lieu. Mais laissons parler M. le docteur Scoutetten lui-même, rhistorien de répidémie de choléra de Berlin, en 1831, sur ce point important. Son témoignage a d'autant plus d'autorité, que le sens vrai du fait qu'il

DU CilintKlti £PID&HIQUE. ii

rapports )pi épbappe, et qçe oe fait n'est, à sel y$vu(i qu'une fiQomalie 4an« la m^rebe du choléra asiatique. « h^ début de l'épidémie de Berlin, dit )) r^inpiei) et distingué médecin en chef des hôpitaux )) militaires de Strasbourg, est remarquable par le u petit nombre de malades et la fréquence de la u mort. Nouf^ voyons, eu effet, que dans la première u semaine) il n'y a eu que spixante^quatre malades vt et un seul bou)me guéri (1). Ne nous empressons n pas de conclure de ce fait isolé, que telle est la » m^rcbe constante du choierai plusieurs exemples » attesteraient bientôt le contraire. A Vienne, Vir* i) TUftimdH çhefér^ ei élé êràê-molente ; dam les huit )) prenk^^JQurf, ^igçcenimxmt^oinqpenonms mi été \k frappées ; t/ fall^ près de quatre semaines^ à Berlin^ u pQMT gue ce nombre ^fi^t atteint (2) . u

Hem^rqvie^ le passage que je viens de souligner. A Vienne, pendant la première semaine, six cent soixante^cinq personnes sont atteinte!^; à Berlin, au contraire, on n'arrive ii ce chiffre que quatre ^ern^ines après le début du mal) Qui oserait soutenir que 1^ vie sédent^irP, la claustration volontaire à la-

(1) C^m y;ran<le piormité porte 9ttr|Qut « mr ()e« m^lhê^r^uic plongés dans la misère et Tabrutissementi v ce sont les propffis paroles de Fauteur.

(1) Relation historique et médicale du choléra qui a régné à Ber/tVi ^ 1831, 2« édit., p. 31.

àh DE U PRESERVATION

quelle s'ost soumise la population de Beriin, pendant quinze ou vingt jours peut-être, a été étrangère aa résultat que je viens de signaler? Notez bien qu'il s'agit, dans les deux cas, de la même épidémie, dans des conditions de vie, de mœurs identiques, et non pas d'épidémies différentes, où^ comme Ta montré M. Blonde], le maximum d'intensité de la maladie varie, quant au temps d'évolution progressive, dans d'assez larges limites (1), et je me persuade, qu'en rapprochant encore ce fait des faits déjà cités, on n'hésitera pas à lui donner la signification que je lui donne moi-même.

En feuilletant le volumineux et malheureusement bien indigeste dossier du choléra, il me serait facile d'allonger encore la liste des faits que je viens de rappeler, et qui mettent en évidence l'influence heureuse de la vie sédentaire, ou dans un air limité, comme moyen de préservation relative du choléra en temps d'épidémie; mais ces faits ne feraient que répéter, comme autant de voix distinctes, le même enseignement. Je me contenterai, pour le moment au moins, de ceux qui précèdent, et vais, avant de poursuivre le même ordre de faits dans d'autres conditions d'observation, essayer de combattre une objection qui semble surgir de partout, quand on

(1) Rapport de 1853-1854, p. 120.

DU CHOLÉRA ÊPIDÉMIQUE. 46

étudie le choléra dans les conditions extérieures de son développement, en suivant les errements communs; je vais combattre cette objection, en corrigeant, dans ce qu'elle a d'excessif, l'interprétation des faits sur lesquels elle se fonde.

Cette objection à l'ordre d'idées que je m'efforce d'exposer ici, c'est, on l'a probablement déjà prévu, celle qui oppose aux faits que je viens de citer sommairement des faits qui sembleraient avoir une signification essentiellement contraire , et qui ont conduit presque tous les médecins, dont l'attention s'est portée sur la prophylaxie du choléra, à poser comme principe fondamental, en cette matière, qu'en temps d'épidémie cholérique, loin ^e se confiner dans un air limité (on voit que je n'atténue pas l'expression), il faut, au contraire, élargir sa vie, pour répéter un mot de Diderot, respirer à pleins poumons dans une atmosphère incessamment renouvelée, parce qu'en telle condition il y a moins de chances d'absorber une suffisante quantité du délétère, pour que la maladie se réalise, dilué qu'il est en larges proportions dans l'air libre, et sans obstacle dans ses mouvements.

Voyons d'abord les faits; nous nous occuperons ensuite de l'explication.

S'il est un fait que la statistique appliquée au choléra ait parfaitement démontré dans les épidé-

4f DS LA PRÉSERVATION

mies suGoessives qui ont frappé Paris, Londres, Vienne, Berlin, en un mot, toutes les grandes capitales d'Europe^ c'est, qu'à considérer les divers groupes de populations au point de vue de l'habi-r tat, il en est un qui^ constamment, a compté un plus grand noipbre de victimes, soit qu41 s'agisse du chiffre des malades, spit qu'il s'agisse du cl^iffre de la mortalité ; ce groupe est celui des populations entassées dans des rues étroites^ humides, où l'air et la lumière leur sont parcimonieusement i^esurés. Gontagionnistes ou épidémistes purs, tous les mé« decins ont accepté ce fait, et bien que nous nous croyions assez d'indépendance dans l'esprit pour nous séparer de tous, s'il nous était démontré que tous se trompent, nous acceptons, nous aussi, ce fait, parce qu'il est vrai; mais il n'est pas vrai d'une vérité absolue, comme presqqe' tous l'entendent.

Oui, sans aucuh doute, c'est là^ o^est dans ces conditions funestes qu^ le choléra épidémique fait le plus de victimes; mais, au lieu de nous arrôter ^ la surface des choses, pénétrons yn peu plus avanli analysons la vie de ces malheureux^ et nous arpive^ rons facilement à nous convaincre que la plupait d'entre eux ne passent que quelques heures 0e la nuit dans leurs pauvres galetas, et que le reste du temps, sauf un certain nombre ^d ^exceptions relatives à des professions sédentaires^ ils le passent h

DU CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUÊ. ^7

desi trav^un; rudes en plein air, ou dans les soins de métiers ambulants, ou bien dans un perpétuel vagabandagç à travers les rues, les boulevards ou les places publiques. A oèté de ce groupe de popula* tion qui loge dans les garnis, et qui fournit un si lourd contingent de victimes au choléra, en temps d'épidémie, il y a de nombreuses classes d'ouvriers qui^ bien qu'exerçant des professions sédentaires, comptent également un grand nombre de victimes. Mais ici ne nous arrêtons pas non plus à l'étiquette, à l'enseigne, si vous voulee. Combien de ces ou« vri^rs dépensent plus de temps au dehors que dans l'intérieur de leurs habitations? Je n'ai point de cbidï'es à citer à cet égard, car il n'y en a pas dans la science, tant l'élément mobile qu'il s'agirait ici de déterminer échappe à toute appréciation rigoureuse, fnais poupètre inchiih*ée, et non susceptible peut-être, quelque soin qu'on y mit, d'être traduite par des ehiffres, la notion que nous puisons^ à cet égard, dans une vague expérience^ n'en e^l )>/|k moins certaine, et, en pareille matière, i)H ^^ti^i dire, aveo le grand Royer-Collard, sai^ armia 4éi se tromper: Je ne sais pas, mais J'en iMi# i^U^-

Les faits ainsi enteadus, on i<«i!»t4) di^Mi» ii$ hlfUà j et ce qui prouve qu'on est dflns la \àhU, /'Vtl é^u^k

la lumière de cette int^rpi'^tgUd^M #'^V#MiMiHèiit MMf foi^le de contradictiMS »Ui(^u#ll## m i^ k^irU I

A8 DE U FRÉSERYATION

chaque pas, quand on n'est pas guidé par elle. f( Les communes rurales (du département de la » Seine), disent les auteurs du rapport sur le cho- » léra en 1832, le plus exposées à tous les vents ont » été le plus frappées; tandis qu'à Paris, ce sont les » quartiers du centre et les rues étroites et les mieux )) abritées. En général, dans cette dernière localité, » là où une population pauvre, misérable, s'est trou* » vée encombrée dans des logements sales, étroits, » là aussi, l'épidémie a multiplié ses victimes. Dans » les arrondissements ruraux, comme dans la capi- » taie, le cboléra iemble (toutes les fois qu'il s'agit » ^'un fait qui ne concorde pas avec la notion vraie, )) en général, de Futilité de la pureté de l'air dans » les maladies, les auteurs du rapport hésitent tou- » jours dans leurs expressions), le choléra iembk » avoir plus particulièrement attaqué les profes- » sions qui indiquent le moins d'aisance, et surtout T» celles qui sont exercées en plein air(i). » — «Pour- » quoi, se demande Récamier, la rue SaintrLouis et » la rue de Sèvres, larges et bien aérées^ ont-elles » tant souffert, en 1832, en comparaison de beau- » coup de rues étroites? (2) » — « N'est-il pas sin-

(1) Bapport iur la marche et let effeU du choléra dans Paris et les communes rurales du département de la Seme^ année 1882, p. 188.

(2) Recherches sur la conduite à tenir dans le traitement du Violera aigide asiatique^ 2* édit., p. 61.

DU CHOLÉRA ÊPIDÉMIQUE. 49

» gulier, dit M. le professeur Tardieu, qu*à Paris, » pour nous borner à des exemples pris sous nos » yeux, la rue Cassette, où existent de nombreux )) hôtels ou de vastes jardins, soit, au point de vue » de la mortalité, sur la même ligne que la rue delà » Yerrerie,[uniquement formée de magasins obscurs » et de cours étroites (39 décès sur 1000 habitants); » la rue Saint-Dominique-SaintrGermain, riche, spa- )) cièuse, presque toujours propre, plus maltraitée » (38 pour 1000), que la rue de la Harpe, sinueuse, » pauvre, étroite, et constamment fangeuse (20 )) pour 1000); la rue des Marmousets, enfin, ruelle » noire, infecte, plus épargnée que la rue du Bac, )) où Tair et la lumière circulent entre des habita- » tîons pour la plupart salubres et bien con- )) struites (1). )) — «Malgré Tincertitude de ces don- » nées relatives à l'influence de la salubrité des » villes et des habitations, dit ailleurs ce savant hy- » giéniste, il est permis de penser, il est même im- )) possible de ne pas croire que l'assainissement )) des villes ne peut être sans influence sur l'inten* » si lé du fléau {U). »

Je pourrais multiplier à l'infini les citations qui,

(1) Du choléra épOémiquet leçons professées à la Faculté de médecine de Paris, p. 131.

(2) DicUonnaire d'hygiène H de salubrilé, V^ édit , (. I«% p. 300.

60 n U MlteERV

coniiiu! celles-ci, «ciiiblenl iiupliquor dans les faits dos coniradiciioni qui ne peuvent y être (car il vij a pan plus de monslrea dans la physiologie que daBs Tanatoniie de la nature), ou bien, dans lesquell^ on voit les partisans de raération k outrance l|é«ter comme M. Tardieu, quand il s'agit 4e tirer du &y^ tùme une conséquenoe absolue ; mais je at'arréle, et poursuivant mon travail^ suivant le plan dans l^ quel je Tai conçu, je vais jeler uq coup d'oil rapide sur la n>arcbe du cboléra dans len |iôpiMim et hospices de Paris, et rechercher sî gje cettp étvde nouvelle il ne sort pas égalemeat quelqqes enseignements qui puissent nous éclairer sipr l'étiolpgie extérieure du oholéra.

Toutefois, avant d'aborder cette nouvelle question, je sens le besoin de dmu^r de sqite une explication sur laquelle je revioudraî plus loin, flMis dont Tabsence complète ici pourrait nuir^, dps l'esprit des juges auxquels je m-adresse, k Tidic que je m'efforce de développer : cette ezpljwtiOQ} la voici.

Je le répète, nul doute que les ind|vidi|8, entassés dans des rues étroites, humides, au seiq des g9^4s centres de population, ne trouvent dans ces conditions mômes, en temps d'épidémie cholérique, si le miasme vient à les toucher, un ensemt^le d'influences funestes, qui peuvent aggraver l'action ^^

I DU CEÙUU kPf9ËMIQCC. ^i

II délétère sur m)rgani»me Oûotaroi^éi mais \^^ M\%

I démontrent que ce délétère ^-Qlt piMi ipiécc)$«4ife^ ^ ment plus concentré là qu^ailleurs, puiaqu'il peut p| ^ manifester et se manifeste avec la môme intensité dan» des conditions directement opposées, Si ses effets se produisent là plus fréquemmept, dans un . graqd nombre de cas, cela tientj d'une part, à o^ que des malheureux qui y bal^itent beaucoup passent l6 jopr et quelquefois une partie de h nuit ^n plaip air, et, de Tautre, à ce que les oopditions (u-s nestes qu'ils trouvent dans leur habitation nootuf ne, dans leur vie irrégulière, leurs privations, ou leurs excès, doublent, si je puis ainsi dire, Taction du délétère sur leur organisme débilité, ruiné, Il y a ici une fausse apparence qui masque la vé? rite, et par laquelle nous ne devons pas nous laissai* tromper ; la dose du toxique n^y est pas double, c^est la résistance vitale de Torganisme qui estmoin-; dre, ei nous confondons les termes du problème ; de là une oaus§ inévitable d'erreur dans la solution que nous en donnons,

On a dit, o'estM, de Moutbel je crois, qu-au milieu de répidémie oboléi^ique, h Vienne, en 4891 > les classes aristooratiaues (sur lesquelles, p^r par^n-?

thèse, la maladie, au début m moip^, sévit avee la

plus d'intensité) (1), retirées à ^ campagne, avaient

cédé leurs demeures somptueuses de la ville aux pauvres du faubourg, et que par suite de cette heureuse transformation du milieu, on vit rapidement baisser le chiffre des atteintes et de la mortalité chez les malheureux en faveur de qui Taristocratie viennoise avait eu cette heureuse et charitable inspiration. Je le crois bien ; mais si les choses se passèrent ainsi, ce n'est point que dans les pauvres galetas que ces malheureux abandonnaient, il y eût une source plus abondante du toxique cholérique, où la vie s'empoisonnait; mais c'est que, d'une part peut-être, séduits par le charme de leurs nouvelles habitations, ils y menèrent une vie plus strictement sédentaire, et qu'ensuite l'organisme, touché par le poison morbide, réagissait plus efficacement, parce qu'il était, depuis un plus ou moins grand nombre de jours, dans des conditions meilleures. «Les faits I qui me parle de faits? s'écrie Kant dans une boutade philosophique ; je les -méprise. » Bien de plus antiscientifique qu'un tel principe ; c'est, sous une forme insolente, l'introduction de l'imagination dans la science : rappelonsnons toutefois cette parole duphilosophe deKœnigsberg, pour n'admettre les faits qu'après les avoir soumis à la coupelle d'une critique sévère qui nous les montre dans leur vérité.

Maintenant, si ces malheureux déshérités volon-

DU CHOLÉRA ËPIDÊMIQUE. 5S

taires, ouinvolontaires^ des biens de la vienne puisent pas toujours dans les cloaques, où ils ne passent, en général, qu'une très-petite partie de leur existence, le germe du choléra, mais vont bien plus souvent le glaner autre part^ dans leur vie en plein air^etnefont que rapporter là la moisson funeste qu'ils ont faite ailleurs, conclurons-nous, en présence de ce fait, et en faveur des malheureuses victimes, à la nécessité pour elles d'une sorte de stabulationen temps d'épidémie cholérique ? Non, assurément; mais de même que si, par impossible aujourd 'hui, une épidémie d'ergotisme gangreneux se manifestait au milieu de nous Je conseillerais aux malheureux sur lesquels j'aurais quelqu'influencd d'user le moins possible du pain qui^ dans l'hypothèse, contiendrait la matière toxique; ainsi, en temps d'épidémie cholérique, la cause de la maladie, quelle qu'elle soit, étant assurément dans l'air, je leur dirai, n'usez de celui-ci que dans la mesure nécessaire, ne vivez pas de cette vie vagabonde qui multiplie pour vous la chance de rencontrer le poison morbide^ en raison directe de vos déplacements, et du déploiement de votre activité sur laquelle se mesure l'activité même de la respiration, qui est la voie certaine par où pénètre le poison dans l'organisme.

Ceci dit, moins pour exposer mes idées sur ce point que pour les laisser pressentir, et montrer à

51 I)K LA PRtolIVATMIX DL CJiOLtRA ftPlDÈMIQlE.

I*avance que je saurai ni'arrôter sur la pente dangereufto nh une doctrine exceuive pourrait m'entrainer j'arrive, sans autre préambule, à la question que j'indiquais il y a un instant, et dans laquelle je me propose do demander à la pratique nosoeomule les enseignements qu'elle peut noua fournir sur le point étiologique que je cherche à éclairer dansée Iravail.

Un fait qui a irappé tous les observateurs, même dès la première épidémie de lft32, c'est le dévelop^f pement, dans Tintériepr de la plupart 4bs hôpitaux, d'un noi^bre de cas de choléra proportionnelle* luent plus considérf^ble que dans un groupe égal de populfition considéré en dehors de ces établissements, lia raison de cette différence est pour nous tpèsrcomplexe, et nul doute qu'il ne faille attribuer, en partie, cet effet à la débi)itation, que créent dans ^organisme les maladies diverses qui ont commandé Tadmission dans les hôpitaux des sujets dont il s*aglt en ce moment. Cependant, ici encore, nous croyons saisir, àc6téde cette influence, Taotion de la cause générale, que nous avons reconnue paf tout

OÙ nous avons vu le choléra frapper avec le plus d'intensité. La vie de la plupart des malades, observés dans ces conditions, est une vie qui n'a souvent de la vie claustrale, comme nous Tentendons ici, rien de plus que les apparences. Quand l'heure de la visite des médecins est passée, quand les repas ont été pris, et que le temps et la saison le permettent (à l'époque des trois épidémies cholériques, il en a été presque toujours ainsi), un grand nombre de malades quittent leur lit, et vivent en grande partie au dehors, dans les cours, dans les préaux, quelquefois dans les jardins. Si vous ajoutez à cette influence qui est commune à tous les hôpitaux, comme à tous les hospices, la ventilation plus grande à laquelle on [soumet les salles en raison même de l'épidémie, avertis par les faits nombreux que j'ai déjà esquissés dans un tableau rapide, cette circonstance ne peut pas ne pas nous frapper, et nous nous demanderons si cette vie en plein air, même dans les limites où la discipline hospitalière la restreint, n'a pas sa part dans les causes com* plexes dont la présence, en de telles conditions, se traduit par une plus grande intensité relative de Tinfluence épidémique.

Mais ne nous arrêtons pas à ce coup d'œil superficiel, dans une question dont les éléments sont si complexes ; ne craignons pas de descendre dans les

DU CHOLÉRA ÉPIDÊMIQUE. 57

détails d'une analyse plus approfondie du fait qu'il s'agit d'expliquer, et peut-être ce que nous ne saisissons encore qu'à l'état de lueur douteuse, nous apparaltra-t-il sous un jour moins incertain.

Nous avons vu,' dans une des pages précédentes, M. Briquet, médecin de l'hôpital de la Charité, s'étonner du nombre cojisidérable de cas internes qui vinrent à se développer dans l'intérieur de cet établissement, bien qu'à ses yeux, comme aux yeux de tous, la Charité fût, alors au moins, un des établissements de cet ordre les mieux situés et le plus largement ventilés. Nous n'avons point partagé cet étonnement, et l'on sait pourquoi. Mais quand on décompose les faits divers qui se sont produits dans cet hôpital, et qui ont été observés par ce médecin distinguéavec une admirable précision, on saisit dans le mode de propagation du choléra, parmi les malades atteints d'affections différentes, certaines circonstances qui jettent une vive lumière sur le point de départ de la maladie, sur la source à laquelle elle s'alimente incessamment. La contagion I voilà, selon MM. Briquet et Mignot, la cause non équivoque d développement du nombre considérable de cas internes de choléra qu'ils observent à Thôpital de la Charité. «Ces faits, il est vrai, pour me servir d'une expression très-juste de Dalmas, s'expliquent bien

AS t)£ U PRÊSBRVâTfON

par la contagioti) mais il tie la démontrent pas (1).» Mais s'il en est comme on le prétend ici^ cdmittënt se fkit-il que Timmense majorité de ces CAh s'ob* serve> non pas chez des malades que des maladies aiguës retiennent jour et nuit dans leurs lits^ et qui par conséquent sont en un contact incessant avec les cholériques apportés du dehors, mais bien» pât une élection évidente, i^ur les malades convalescents ou sur des individus atteints d'afitectionslégèreS^ qui assurément ne les confinent pas toutle jour dans leurs lito? (2) (( Dans les épidémies de 18^9 et de 185&» dit » M. Bouchut, j'ai vu im très-grand nombre de can"- » céreux» de phthisiques^ descrofuleuxpriset mou* » rir dans les salles de l'hôpital où ils étaient venul )) chercher un soulagement à leurs maux (d)^ » Datit

(1) Répertoire ûes sûiefiees médicales ^ flK. dioLÉAÀ, U Vtl; p. 4S5, 2^ édit.

(2) MM. Briquet et Mignot, op. cit,j p. 50. Chose remarquable! il en est encore ainsi, parait -il, dans répidémié actuelle, dont Paris, au moment dû Je reVDh ce travail, ressent tel ttrélniéfed atteintes. Malgré l'ilolatiou des cholériquet daol de* sttUel «pé^ ciales, des cas de étiolera internes se sont développés dans qutN ques-uns de ces établissements; et ces cas, d'après le savapt rédacteur en chef du BuUelin généreU de ihérapeuiîqùè^ tt. le docteitr Bfichetéau, portent exclusivement Bur les (illthiefquli il les convalescents de Ûèvre typhoïde et de rhiimattsaM arUailaîfe^ c'est-à-dire précisément sur la catégorie de malades dont je par-, lais tout à l'heure. (Yoy. ce journal, t. lIIX, p. 3Sâ.)

(3) Nouveaux élémentï dé pathologie fféth^rak et di sémiû^ togie, p^ 164.

I)U CttOLiftA ËtHDÊIlIQIJË. ftd

ces cftft, eotnmé dâtiB ceiix àUJtquelB nous fàisionê alludioû tout àrâieure^ quel eut, en général, à moins que rftflféction Ué soit arriirée à sa detniôre période, le geure de tie des malades dans les hôpitaux^ pendant la saison surtout^ ne l'oublions pas, où les trois épidémies cholériques se sont manifestées parmi nous? Le gehre de vie des valétudinaires^ bieU plutôt que celui des malades proprement dits, la vie en plein air> dans les cours ou les jardins de rhôpltal.

Mi Gharcot communiquait naguère à la Société médicale des hôpitaux une observation intéressante. Une petite épidémie de pneumonie a sévi d'une manière asse2 intense, au printemps dernier) sur les vieillards de la Salpêtrière. Mais, chose reniar^ quable ! cette maladie n'atteignit que les femmes valides qui vont et viennent^ et épargna complète^ ment les infirmes, qui sont forcément confinées dans leurs dortoirs.

loU on ne peut le nier, la cause de la maladie c'est l'action de l'air extérieur f^oid et humide j la maladie Mppe exclusivement celles qui s'y sou-^ mettent) et celles-là qui sont soustraites à cette infiuence nocive restent complètement indemnes» Pendant les trois épidémies de choléra, des faits exactement semblables à celui que je viens de citer se sont produits; mais ils ont été mis, par les coft-

tagionnistes, au nombre des énigmes que le fléau asiatique propose aux GEdipes de Tavenir. C'est ainsi que M. Briquet lui-même rapporte l'histoire d'un certain nombre de paralytiques qui^ dans son service à la Charité, ont traversé l'épidémie de 1869 confinés dans leurs lits et sans avoir jamais été touchés par la maladie (1). C'est ainsi encore que Récamier^ qui aimait à se poser des points d'admiration, se demande « pourquoi une salie de paraly- » tiques gâteuses, à la Salpétrière, n'a pas souffert du )) choléra comme les autres parties de l'établisse- )) ment (2)?)) C'est ainsi^ enfin que M. Biondel montre par des chiffres que, dans la terrible localisation de l'épidémie dans le même établissement, en 18/i9^ les salles où l'air se renouvelait le moins facilement furent les plus épargnées (3). Rapprochez ces faits du fait simple que signalait tout à Theore M. Charcot, et où aucun doute n'est permis^ et il vous sera difGcile de ne pas voir entre eux l'analogie que nous croyons y saisir, et qui ne permet guère de douter que si^ dans ce dernier cas^ la pneumonie a été déterminée par le contact de l'air extérieur^ le développement du choléra , dans le second, a dû plus d'une fois reconnaître également pour cause

(1) Ouvrcilëtp. 56 et 99.

(2) Ouvr. cité, p. 61.

(3) Rapport surles épidémiesde 1832, 18&9, p. 118.

DU CHOLÉRA ÉPIDÉMIQOE. 61

rimmersion des malades, pendant un temps plus ou moins long, dans l'atmosphère libre du dehors.

Lorsqu'on étudie sans idée préconçue, et en ne s'arrêtant pas à la surface des choses, la marche, les mœurs du choléra^ pour me servir d'une expression de Bordeu, dans les grandes épidémies, qui^ à diverses reprises, ont épouvanté le monde^ on parvient, avec quelque attention, à saisir bien d'autres faits qu'expliquerait bien la contagion^ mais par lesquels la contagion n'est pas démontrée, et qui laissent fortement pressentir, au contraire^ que c'est au delà du contact des malades qu'il faut chercher la cause de la propagation ou plutôt de la multiplication de la maladie. Parmi ces faits, j'en choisirai encore quelques-uns, dont le langage non moins significatif que celui des précédents, inclinera au moins tout esprit indépendant, dégagé de prévention dogmatique, à la même conclusion.

M. Briquet, dans l'étude consciencieuse où nous avous déjà puisé plus d'un enseignement précieux, comparant le nombre des cas internes survenus dans les salles de chirurgie à celui des cas internes qu'ont comptés les salles de médecine proprement dites, à ] 'hôpital de la Charité, constate que, pendant que dans ces dernières le nombrede cescass'élèveauseptièmc ilos malado"., il nVn dépasse pas ]o quinzième dans

SIMON. i

62 DE U PRÊSSRYATION

lo5 pi*einières (1), ce qui fait une difTérence de plus i\v moitié. Ardent contagionniste, le médecin de la ("harité, en présence de ces faits^ ne manqae pa^^ (l'invoquer la contagion pour les expliquer. Diossa prnHée, il est tout simple que les choses se soioit pai^s^cs ainsi, le nombre des cas internes doit être on mison directe des cas admis. Malheoreusemeot pour la conception théorique, qui semble trouTer sa confirmation dans le fait dont il s'agit, ce qui s'est passé dans les salles de médecine, à la Charité, ne s'est point passé partout. Non que, partout, te salles de chirurgie n'aient compté moins de cas internes que les salles de médecine; mais, dans h plupart des hôpitaux, le nombre des cas internes n'a pas été en raison directe du chiffre des cholériques admis du dehors* M. -Blondel, dont nov aimons à citer les laborieuses et sagaoes recherches, a fait, sur ce point particulier de l'étiologie cholérique, un travail statistique qui repose sur les plw larges bases, et qui ne laisse aucun doute à cet égard. Je ne reproduirai pas les tableaux dressés par le savant auteur. Je me contenterai de consi- ^ncM* ici la conclusion générale à laquelle une amjse rigoureuse des faits, considérés dans leur enf-rjiibir, l'a conduit en 1853-185/i comme en 1849.

(f; Omfr. cUé^p. lil.

DU GIOLERA APIDÉMIQUE. 6â

(( En résumé, dit Tinspecteur de ^administration » générale de l-assistanoe publique de la ville de )> Paris, à la Maison de santé, à Lafiboisiëre, à » Beaujon, à la Charité^ à THôtel-Dieu, nousconstar i> tons, à très-peu près, les mêmes résultats; et » cet enamen de classement de cholériques par salle » nous amène, par l'étude des détails^ aux mêmes » conclusions que la comparaison des ISsûts généraux entre établissements et d^poque en époque.

» Qu'on traite la question dans son ensemble ou en » suivant individu par individu, on voit, en géné^» » rai, les invasions et les admissions subir une com- » mune Influence, mais dans une proportion qui 1) varie, suivant les époques de Tépidémie — souw vent séparément — et quand elles se présentent » dans le même lieu, s'échelonner de manière à ne » laisser soupçonner aucune action des cas du deî) hors sur ceux de l'intérieur ; — ou, enfin, les cas » internes croître et décroître bien plus sous Fin- » fluence épidémique générale, qu'en raison de la )) centralisation ou de la diffusion des malades dans » les salles d'hôpitaux. C'était déjà ce que je signalais » il y a cinq ans (1). »

Le fer, l'acier, si l'on veut, de l'argumentation de M. Briquet, se brise au contact de ces faits ri-

(1) Happert de 1853-4854, p. 72.

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goureux comme les chiffres qui les traduisent. Il n'est pas besoin de nous arrêter davantage devant ce cùté de la question. Mais celle-ci a une autre face que M. Blondel n*a pas envisagée : c'est le rapport des cas internes considérés dans les salles de médecine et de chirurgie, et qui peut être invoqué, comme n*a pas manqué de le faire le médecin attentif de la Charité, en faveur de la contagion. En dehors de cette conception étiologique, ce fait considérable ne peut-il être expliqué ? c'est ce que nous allons examiner en peu de mots.

Dan3 les faits qui précèdent, nous avons vu que la fréquence du choléra et souvent son intensité se mesurent sur la durée de Timmersion des malades dans l'atmosphère libre, et où se meut sans entraves rélément cholérique, quel qu'il soit. Nous avons vu, de plus, que la fréquence des cas internes dans les hôpitaux suit la même loi^ et que la maladie^ d'après M. Briquet lui-même, frappe surtout^ en de telles conditions^ les malades qui, convalescents ou atteints d'affections légères^ vivent en grande partie dans les cours, dans les jardins des établissements nosocomiaux. Or^ le fait seul qu'un malade est atteint d*une maladie qui est du ressort de la chirurgie^ n'implique-t-il pas, en général, dans la vie particulière de tels malades, au sein des hôpitaux, une nécessité de claustration, de stabula-

DU GHOLËRÀ ÉPlDÉMiaUE. 65

tion (1), si nous pouvons ainsi dire^ qui n'existe pas au môme degré quand il s'agit d'une foule d'affections médicales proprement dites? Assurément il en est ainsi, et pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler qu'il y a une foule de maladies qui sont du ressort de la chirurgie, telles que les fractures, les luxations, les maladies articulaires, pour ne citer que les plus communes, qui forcent inévitablement, dans un grand nombre de cas, les patients à une immobilité absolue : et cette immobilité n'est pas seulement commandée par la maladie, mais alors même que celle-ci permet aux patients la vie péripatéticienne, à laquelle ils se sentent d'autant plus enclins qu'ils ont le sentiment d'une certaine restriction apportée à leur liberté, il y a lieu à une opération qui, pendant un temps plus ou moins long, condamne les malades à la réclusion. Le rapport dont on argumente, en pareil cas, pour établir la réalité de la contagion, s'éclipse doiic devant une enquête plus large, plus approfondie des faits, et dans les limites restreintes où il reste comme

(1) Je liens à établir ici que je n'emploie ce mot que parce qu'il rend bien ma pensée, mais qu'il n'implique dans mon esprit aucun mépris pour le peuple dont je suis, et pour lequel je me sens d'autant plus de pitié, qu'à mesure que je vieillis, je vois plus clairement que ses ignorances sont la source la plus féconde de ses misères.

une incontestable vérité, il s'explique sans qu'il soit besoin de recourir à la contagion.

Dans la quatrième partie de son très-intéressant rapport sur Tépidémie cholérique de 1853-4854, M. Rlondel compare^ à divers points de vue, les trois épidémies successives qui ont frappé Paris et le département de la Seine, et en fait ressortir, dans un lumineux parallèle, les analogies et les différenr ces. Une de ces différences qui l'a surtout frappé comme inspecteur des établissements hospitaliers, c*est que le nombre des cas qui se déclarent à l'intérieur des hôpitaux sur des malades atteints d'autres affections^ se traduit par un chiffre qui va tour jours croissant à chaque épidémie^ a sans qu'on » puisse assigner à cet accroissement, dit l'auteur, » une cause spéciale en dehors des diverses circon- » stances dont nous avons indiqué l'influence (1).» Dans la pensée de M. Blondel, les circonstances qui seules peuvent expliquer cette progression constante dans le nombre des cas développés à l'intérieur des hôpitaux, sur des sujets admis pour des maladies différentes, sont une plus grande agglomération de malades et une plus grande gravité de maladies dans la dernière épidémie, comparée sous ce rapport aux deux précédentes (2), M^^is en admet-

(4) Page 124.

(2) Paf^e 74.

tant comme parfaitement exacte cette interpréta^ tion, ce qui peut être mis en doute, quant à l'un des termes de cette énumération, la gravité de la maladie, attendu que la graVité des maladies ne se traduit pas rigoureusement par le nom qu'elles portent, seule information cependant pour un inspec* teur des hôpitaux ; en admettant, dis-je, comme parfaitement exacte cette interprétation, comment se fait-il que* cette augmentation progressive^ dans le nombre des cas internes, se remarie surtout dans les hôpitaux réputés relativement les plus salubres, et que cette loi ne se vérifie pas pour le moins insalubre de tous, l'hôpital Gochin, par exemple? Si paradoxale que puisse paraître ma réponse à cette question^ je la risquerai cependant, parce que je sais, moi médecin, m'humilier devant l'évidence des faits. Getter réponse, la voici : cette aggravation progressive de l'influence cholérique dans l'intérieur des hôpitaux, a, en partie, sa raison d'ôtre ds^ns les efforts louables, utiles, immensément utiles à d'autres points de vue de l'étiologie générale, qu'on a faits, depuis 1839, pour ventiler de plus en plus, ou simplement pour aérer de plus en plus les hôpi* taux.

Cette conclusion, dans la brutalité de son expression et jetée ainsi en plein courant d'idées qui la combattent, et c[ui, à une foule de points de vue

tn DE U PRÉSERVATION

autres que celui auquel je me place en ce moment, sonl un (les symptômes les moins équivoques des progrès de la science^ des progrès de la civilisation dans son principe le moins contestable, la pitié pour les malheureux; cette conclusion, je n'hésite pas à la poser ici cependant^ parce qu'elle est commandée par le fait même que je viens d'examiner, et surtout parce qu'elle est une nouvelle manifestation de la loi générale que nous avons saisie derrière les faits nombreux qui ont passé successivement sous nos yeux. Plus ces faits se dérobent oo plutôt semblent se dérober à la loi conunune qui régit rétiologie générale, plus ils se détachent de l'ensemble des maladies populaires par la profonde originalité de la prophylaxie à laquelle ils conduisent, et plus ils sont dignes de fixer notre attention. Ils existent, ces faits, ils éclatent de toutes parts, ils viennent donner un démenti formel aux préceptes de la prophylaxie commune^ ils s'imposent à ceux mômes dont toutes les théories sont en contradiction flagrante avec eux, elles contraignent il les confesser; ils sont une énigme en apparence indéchiffrable pour la science, ils sont comme un paradoxe étiologique, mais ils sont; l'intelligence scientifique se révolte contre eux, mais ils sont; leur inintelligibilité les marque d'un caractère d'étrangeté qui met en un plus vif relief leur réalité

DU CHOLÉRA ÉPIDÊMIQCE. 69

même, mais ils sont. Il faut donc y croire, même parce qu'ils sotit absurdes; credo quia absurdum.

Parmi les établissements hospitaliers de Paris^ hôpitaux ou hospices^ où Tona pu suivre avec la plus grande exactitude la marche du choléra^ il en est deux principalement où, à deux époques différentes^ la ma-» ladie a sévi avec une intensité exceptionnelle : ces deux maisons sont la Salpétrière, en 1849, et laMaisonmu* nicipale de santé, en 1853-1854. Dans le premier de ces établissements, on acompte 1859 cas de choléra et 1402 décès^ atteintes ou décès portant uniquement sur la population habituelle de la maison. A la Maison municipale de santé^ sur 150 lits que contient rétablissement, en dehol^ de 90 cas du dehors, se placent 96 cas développés sur place (1). Quand on considère que, dans les autres épidémies, les choses sont loin de s'être passées ainsi, bien que dans chacune d'elles ces établissements aient compté un certain nombre de cas de choléra, il faut attribuer ces différences à une autre cause que la contagion, qui n'oscille pas, comme force de propagation des maladies, entre des termes si éloignés les uns des autres.Cette cause, c'est évidemment une localisation épidémique^ une saturation atmosphérique limitée

(1) Voy. le Bapport de M. Bloadel, 1853-1854, p. 71-86, et le Rapp. sur les épid. de 1832 el 1849, p. 111.

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p<'ir lo f l^lo(^ro cbolériquo. Or, cotte condition euaitielle posée, ne trouvons-nous rien de spécial dans les mœurs, si nous pouvons ainsi dire^ des hôtes de ces deux établissements, qui noua aide à compr^dre comment le chiffre des atteintes intérieures et des décès a dépassé dans une si large proportion le ehifiM*ordinaire des uns et des autres dans de sein< blablës localisations?

CeHe question peut assurément être posée, et il semble que nous soyons autorisé à la résoudre encore ici dans un sens affirmatif et dans le sens même de^ia loi, dont ce travail a pour but de démontrer la réalité. Tout le monde connaît la vie des habitants des hospices proprement dits; bien que là aussi il y ait une discipline à laquelle tons scmt soumis, rinternement dans les chambres, dans les dortoirs est encore moins rigoureux que dans les hôpitaux, et une grande partie dn jour, pcmr si peu que le temps le permette, se passe pour la plupart des hôtes des hospices dans les cours, les préanx, les jardins de ces établissements. Qoand nous voyons partout cette immersion prolongée dans Tatmosphère cholérique libre, c'esl4-dire dans une atmosphère où la mobilité incessante de l'air bit courir plus de chances aux individus qui y sont plongés d'absorber une dose suffisante de poison pour réaliser la maladie; quand nous vovons

DU CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUË. 71

partout cette immersiM dans Tatmosphère cholérique libre multiplier les victimes^ esi-il possible de ne pas^ voir encore ici une nouvelle vérification de la loi que nous cherchons à établir?

Les choses ne se sont point passées autrement à la Maison municipale de santés Là, on le sait» on n'admet de malades qu'à la condition de payer un prix de pension qui varie selon le degré de confortable dont on veut jouin Par cela même qu'il en est ainsi dans cette maison, on conçoit qu'une discipline sévère y soit presque impossible : aussi bien presque tous les malades qui y sont admis, quand ils ne sont pas retenus forcément dans leur chambre particulière oti dans les dortoirs communs par une maladie aiguë qui commande impérieuses ment la stabulation, et ce cas est le moins ordi* naire^ se promènent-ils une grande partie du jour dans les jardins de l'établissement. Quoi d'étonnant»

dès lors, que cette catégorie de malades subisse les

conséquences de cette déambulation perpéttielle au milieu d'une atmosphère où lé toxique cholérique s'est momentanément localisé^ concentré?

Voule2'^vous une preuve indirecte de cette in» fluence funeste» voyez les hôpitaiU anglais. Ici» les malades vivent sur place» dans des dortoirs d'une étendue restreinte ou dans des salles communes de rieréatioQ} point de cours, point de jardins ; via

presque claustrale. Cette différence radicale de la vie parmi les administrâtes des hôpitaux de Londres, au moins, se traduit, si nous sommes bien informé, par un chiffre bien moins élevé qu*cn France des cas de choléra développés dans Tintérieur même de ces établissements. Mais nous manquons de documents positifs sur ce point, nous nous contenterons d'en indiquer ici la place.

Tous ces faits, ce sont les médecins des hôpitaux eux*mémes qui les constatent et les signalent ; s'iinposant à eux par leur évidence irrésistible, ils sont bien forcés de les confesser : mais comme ils sont en contradiction formelle avec les notions les pins élémentaires, et à beaucoup d'égards les plus sûres de l'hygiène générale, on en fait une sorte de caput martuum de la science ou un desideratum dont on crédite l'avenir. Seul entre tous, un homme^ et cet homme n'est pas médecin, et cette circonstance est peut-ôtrc ce qui a assuré plus d'indépendance à sa pensée, seul entre tous^ dis-je, un homme s'est rencontré qui, en face de faits de Tordre de ceux que je viens de rappeler en dernier lieu, a timidement indiqué comme possible le rapport qu'une élude plus large des choses nous permet d'affirmer (hî la manière la pins explicite, cet homme est M. riiisporloiu* BlondrI. Comme c'est là, là seulernetil que nous trouvons comme un pressentiment

DU CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUË. 73

de ridée radicale que nous cherchons à faire prévaloir dans l'étiologie du choléra épidémique, on nous permettra de citer encore une fois textuellement un passage des mémoires de ce laborieux, de ce judicieux observateur. « Nous » n'avons pas, dit M. Blondel (il s'agit de la » grave épidémie locale de la Salpôtrière en 18/i9), » nous n'avons pas trouvé non plus d'indices » sérieux que l'étendue des salles , la quantité » d'air que leur capacité laisse à chaque admise, » leur plus ou moins complète aération, aient in- » flué sur le développement des cas ni sur leur » gravité. La seule induction que l'on pourrait » tirer de quelques rapprochements approximatifs » que nous avons faits serait plutôt, ce qui a lieu » de surprendre, en faveur des bâtiments qui de- » valent inspirer le plus de crainte pour le dévelop- » pemcnt épidémique. En effet, si l'on compare les » divisions consacrées aux mômes souffrances, c'est )) dans les salles les moins ventilées, les plus encom- » brées, oîi l'air paraissait le moins pur (comme » celles des bâtiments Saint-Léon, Saint-Vincent et » l'Ange-Gardien), que le choléra semble avoir le » moins sévi. »

Cela ne fait pas, sans doute, ajoute M. Blondel, que la propreté, l'aération, aient cessé d'être deux grandes améliorations désirables partout et tou-

U DE LA PkÉSKRVAtlO!!

jours ; mais cette observation ne pourrait-elle pas donner à penser que l'action cholérique vient particulièrement du dehors, et qu'elle est moins prompte à pénétrer, à se développer dans les lieux habituellement fermés que dans ceux où Tair se renouvelle rapidement (1)?

Ainsi^ dans cette terrible localisation cholérique de i8/i7, à la Salpétrière, là où la saturation morbide est telle^ que plus d'un cinquième des habitants périt en quelques semaines, et ot», par conséquent, il semblerait que toute difrérence dût disparaître sous un si inflexible niveau ; dans cette terrible localisation^ la loi dont il s'agit en ce moment se manifeste encore, et M. Blondel, bien qu'étonné du résultat, ne peut s'empêcher de l'énoncer timidement, mais non sans y mêler immédiatement des contradictions qui trahissent çà et là, même dans la courte citation que nous avons faite^ toutes les incertitudes d'un esprit tenu en échec par deui évidences qui, au lieu de l'éclairer, l'éblooissent et l'empêchent de saisir et de montrer d'une main ferme la vérité.

Ici se termine ce que nous nous proposions de dire sur ce côté de la question qui fait l'objet de notre travail; mais il en est un autre dont nous

(1) fUif^port de 1832 et de 1849, p. 118 et 120.

DU CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUë. 75

n'avons rien dit encore, et d'où sortiront, si nous ne nous trompons, des enseignements non moins précieux que ceux qui précèdent; nous allons l'aborder immédiatement.

Dès l'épidémie cholérique de 1832, un observateur attentif, M. Jules Guérin, avait fait une remarque importante : c'est que le choléra, dans l'immense majorité des cas (environ 95 fois sur 100, comme il le rappelait encore ces jours derniers), avant de se manifester sous la forme grave que tout le monde connaît, et qui semble indiquer une véritable asphyxie interstitielle ou capillaire, se traduit par divers symptômes qui en sont comme les prodromes, et dont le principal est un flux diarrhéique d'une nature particulière, avec ou sans vomissements. Plusieurs médecins anglais, poursuivant les mômes recherches, sont arrivés aux mômes résultats ; un de ces derniers surtout, le docteur David Macloughlin, se livrant à une enquôte laborieuse

sur ce point, croit ôtre parvenu à démontrer que c'est là une loi générale, et que les faits qui semblent s'y soustraire sont des faits mal observés (1). Qu'est-ce que c'est que ces prodromes? Qu'est-ce que c'est que cette diarrhée prémonitoire, premonitory dinrrhœa, comnie disent les Anglais? A celte question personne n'hésite à répondre aujourd'hui, c'est le choléra ébauché, pour me servir d'une expression de M. Guérin, c'est une intoxioation cholérique commençante, c'est la réaction de l'organisme vivant proportionnelle à la dose du toxique absorbé, c'est la simple somnolence d'un léger nai^ cotisme comparé à la stupeur du narcotisme profond, c'est le choléra à son minimum d'intensité, c'est la cholérine; en un mot, choléra et cholérine sont un fait identique, sous des apparences différentes, qui ne traduisent que des degrés dans l'intensité de la cause; c'est là une vérité irrévocable-

(1) Voy. Resulls of an inquii^ into invariable eadMlence of a premonitory diarrhœa in choiera , in a séries of communicaiiow to thê registral-general, — Il n'est peut-être pas inutile de citer textuellement la conclusion à laquelle arrive le docteur Maclou* ghlin, comme résultat de sa laborieuse enquête ; la voici : c Con- » sequenUy (dit l'auteur), you hâve before you tlie proof tbat » during this outbreak of choiera in London, in whîch eighthundred » and seventy-eight personslost their lives from the diseasê, not » one of thèse but had a diarrhœa (for some hours, some days, or » some weeks) previous to the attack of spasms, vomiting, pur« » ging, etc.; previous, in fact, to an attack of choiera. » (Page 9.)

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