G. -A. CRAPELET
Paris , le jour de Sainle-Barbe , 4 décembre 1839.
ROBERT ESTIENNE
ET
Chaque âge a ses mœurs, ses coutumes, ses usages; c’est un fait que personne n’ignore, mais que Ton oublie trop généralement lorsqu’il s’agit d’apprécier les documens historiques ou les productions littéraires des temps passés ; comme aussi l’esprit , le caractère et la conduite des hommes qui y ont attaché leur nom. Sous ce rapport, notre xvie siècle devoit, plus que tout autre peut-être, avoir à souffrir des jugemens injustes de certains écrivains modernes, car il n’est pas une époque où la vie morale ait été plus agitée, plus active, plus passionnée, et plus immédiatement soumise à l’influence des événemens qui ont alors remué l’édifice social. Il seroit également injuste de rabaisser le présent pour exalter le passé : tel n’est pas notre dessein. Mais si nous possédons maintenant tant d’avantages ignorés de nos pères , jouissons-en sans oublier que c’est à une succession d’intelligences supérieures dans tous les genres , que nous sommes
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redevables de la généralité de nos connoissances et de nos lumières : souhaitons surtout qu’il ne nous soit pas un jour reproché par nos descendans de n’en avoir pas profité mieux encore.
Ces réflexions me sont venues de la connoissance intime que j’ai faite avec le savant homme dont je vais retracer la vie, et des notions que je puis avoir de l’état actuel de Fart typographique qu’il a exercé, et qu’il a tant illustré en l’associant cù ses travaux littéraires. Elles se sont présentées surtout à raison du royal personnage dont le nom et les actes ne peuvent être séparés de ceux de notre Robert Estienne. On jugera si le Roi et l’Imprimeur n’ont pas bien mérité l’un de l’autre, et combien, tous les deux, ils sont dignes de l’admiration et de la reconnoissance publiques.
Robert Estienne étoit le second des trois fils de Henri Estienne Ier, le chef de cette famille qui , pendant plus de cent soixante ans, cultiva la typographie à Paris, sans autre faveur de la fortune que l’honneur et la célébrité du nom. Robert naquit en 1503, la sixième année du règne de Louis XII, à la même époque où son père venoit d’établir des presses au centre du pays latin et de l’Université, et de mettre au jour son premier livre de la Morale d Aristote de Lefebvre d’Étapîes. Quoique Henri ait pris un soin tout particulier d’indiquer sa demeure sur les titres
et à la fin de ses éditions , il n’est plus possible aujourd’hui de reconnoître la place même d’où jaillirent tant de science et de lumières, de même qu’à Venise, personne ne sauroit vous enseigner où fut la maison des Aide. Mais on sait positivement que l’imprimerie des Estienne étoit située au haut de la rue Saint-Jean de Beauvais, plus anciennement appelée rue du Clos- Bruneau, à une petite distance du collège de Beauvais, et vis-à-vis de l’école de Droit canon, qui avoit été fondée en 1384 par Gilbert et Philippe Ponce. Nous ne nous serions pas arrêté à cette particularité de la demeure des Estienne, si tous les écrivains qui en ont fait mention, ne l’avoient rendue à peu près méconnoissable.
Henri Estienne étant mort en 1 520 , Simon de Colines, qui, depuis plusieurs années, étoit attaché à l’imprimerie de Henri, et peut-être même son associé, .épousa sa veuve, et devint possesseur de l’établissement 1 , en même temps que beau-père de Robert.
Et telles furent les dispositions, l’intelligence et l’instruction précoces de ce jeune Robert, qu’à peine âgé de dix-huit ans, il dirigea seul l’imprimerie Stéphanienne de Simon de Colines, qui se reposa entièrement sur lui des soins typographiques, pendant qu’il
1 Ses premiers livres portent en souscription : In œdibus Hcn rici Stcphani ou Successorem H. S ,
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s’adonnoit à la gravure des caractères. Mais cette position dépendante ne pouvoit longtemps convenir au fils de Henri : son incroyable ardeur pour le travail , ses vastes projets littéraires et bibliques , et encore plus peut-être le désir de faire revivre le nom de son père, déjà estimé des sa vans, le déterminèrent à établir une nouvelle imprimerie, qui fut en activité dès l’année 1526. Comme Simon de Colines ne quitta pas le local occupé par Henri, puisque ses premières éditions portent in œdibus Henrici Stephani , il est présumable que Robert s’établit tout à côté, si ce n’est dans la même maison, ainsi que l’indiqueroit è regione Decretorum (vis-à-vis de l’Ecole de Droit canon) qu’il mettoit à ses éditions. Il dut préférer, en effet, le domicile paternel à tout autre. La rue Saint-Jean de Beauvais étoit alors une des plus fréquentées et même des plus bruyantes de Paris. C’étoit, dit Sauvai1, un passage continuel de charrettes, de chariots, de chevaux, de vinaigriers et de meuniers; et si l’on ajoute l’ affluence des écoliers, et la nombreuse population universitaire de ce quartier, aucun autre ne pouvoit offrir une situation plus favorable à une imprimerie active et déjà renommée. En 1 525, le bruit étoit si grand dans cette rue, que les professeurs de Droit canon ne pouvoient plus faire leurs cours; et ayant porté plainte, il
* Antiquités de Paris , Liv. II , p. 143.
fut ordonné, sur le rapport d’un conseiller qui s’y transporta , qu’il seroit rais des barrières aux endroits où il seroit jugé nécessaire. « C’est dans cette rue Saint- Jean de Beauvais, dit ailleurs Sauvai1, qui écrivoit vers 1050, qu’a logé Robert Estienne, et l’on y voit encore l’Olivier qu’il prenoit pour enseigne. » Maintenant cet Olivier n’existe plus que sur ses livres % mais il y est impérissable.
Dans cette rue étroite , obscure et montante , on voyoit quelquefois venir un cavalier de grand air et de noble figure , suivi de pages , d’écuyers , et de quelques plus graves personnages montés sur des mules. Une autre fois , c’étoit une belle et élégante dame, montée sur un destrier, également accompagnée d’une escorte plus brillante que nombreuse. Ces cavalcades cheminoient lentement par la rue Saint- Jean de Beauvais, s’arrêtoient devant l’enseigne de l’Olivier, mettoient pied à terre au montoir, et entroient dans la maison de Robert Estienne. Le noble cavalier, c’étoit François Ier; la belle dame, c’étoit Marguerite de Valois, sa soeur, la reine de
-Antiquités de Paris, Liv. VIII , p. 355.
2 Cet arbre est la marque des livres des Estienne depuis Robert Ier ; il avoit pour devise diversement placée auprès de l’arbre : N oli altum sapere , sed time , tiré de l’Épître de saint Paul aux Romains , ch, xi , v. 20.
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Navarre, aimable, spirituelle et savante, autant que belle *.
Ces visites inattendues causoient, on le pense bien, une certaine agitation dans la maison de Robert. Sa femme , ses enfans , ses correcteurs , alloient au-devant du Roi, mais le maître ne paroissoit pas encore. Il étoit enfermé dans son cabinet, sa table couverte de manuscrits grecs, latins, hébreux, absorbé dans la lecture d’une épreuve de la Bible ou d’un Traité de son ami Guillaume Budé \ Il auroit appris que la Sorbonne
1 Cette princesse parloit très-bien l’espagnol , l’italien , entendoit le latin , et avoit pris des leçons d’hébreu de Paul Paradis , dit le Canosse , Vénitien de naissance , qui fut le premier professeur d’hébreu au Collège royal, malgré sa qualité d’étranger. Il y a beaucoup d’autres exemples de fonctions et de professorats accordés par François Ier à des savans étrangers.
2 Budé , comme Robert Estienne , étoit très-affectionné de François Ier. Il étoit. le confident et le dépositaire de toutes les pensées du Roi pour le bien et l’avancement des lettres, et on lui a attribué , entre autres , le projet d’établissement du Collège royal, dont Budé lui-même reporte tout l’honneur au Roi, dans une lettre à son jeune ami, Christophe de Longueil , qui lui demandoit des nouvelles de ses études littéraires. « J’ai quitté ma maison de Marly, qui estoil leur séjour ordinaire , lui dit-il, pour m’habituer à la cour et suite de mon Roy. Que si je voulois maintenant reprendre la route de ma maison , l’on diroit que par une fétardise (lâcheté) de moy, je serois déserteur de mou devoir envers ma patrie; savoir pourquoi? Depuis que j’ay eu cet honneur à'halciner
avoit fait mettre le feu à ses presses, qu’il ne se fût pas dérangé davantage. Il n’y a que des hommes adonnés à des travaux d’érudition profonde et consciencieuse, qui soient à meme de comprendre jusqu’à quel point l’attention peut rester concentrée dans l’objet de ses poursuites , ou même dans la lecture d’une épreuve. Aussi n’étoit-ce pas François Ier, comme on l’a si souvent répété, qui ne permettoit pas que l’imprimeur fut interrompu ; c’étoit l’imprimeur qui fai¬
te Roy, il luy est souvent advenu de déclarer publiquement, non par Lazard , ains de bon sens et de propos délibéré , qu’il vouloit bastir dedans Paris les villes de Rome et d’Athènes, pour y planter à bon escient la langue latine et la langue grecque , et tout d’une main immortalizer sa mémoire dedans la postérité. Voyant ceste belle opinion née en luy, je n’ai depuis doubté en le gouvernant , de la luy ramentvoir, non une ains plusieurs fois , selon que les occasions s’offroient. Chacun se repaist de ceste belle promesse ; elle court par la bouche de tous , et chacun par un vœu et souhait commun me promet la direction et conduite de cet ouvrage , se faisant accroire que j’en estois le premier autheur. Au moyen de quoy si maintenant je m’absenlois de la cour sans le congé de mon Maistre, on m’imputeroit cela à une faute inexcusable. » Il n’est peut-être pas inutile de dire que ce passage n’est pas du français de Budé , qui écrivoit beaucoup plus facilement en grec et en latin qu’en français. C’est une traduction d’un de ses contemporains. La lettre écrite en latin est la première du troisième livre du Recueil de ses lettres latines qui forment cinq livres , et qui ont été recueillies par J. Tusan.
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soit prier le Roi d’attendre un peu , qu’il eût achevé la correction qui l’occupoit dans le moment
Dans ces visites du Roi ou de la reine de Navarre , la conversation générale, à part quelques explications relatives au mécanisme de la typographie, s’engageoit en latin, entre l’imprimeur, ses nobles interlocuteurs et les doctes personnages qui les accompagnoient ; et il n’étoit guère possible qu’il en fût autrement , car la langue latine étoit beaucoup plus usuelle que le français dans la maison de Robert Estienne , et pas un des dix correcteurs ou collaborateurs, étrangers de diverses nations , qu’il entretenoit et qui faisoient partie de la famille , n’eût compris deux phrases de français. Ces jours où François Ier venoit ainsi donner à son imprimeur en titre un témoignage public de sa bienveillance et de son estime pour ses travaux littéraires et pour l’art typographique, furent assurément les plus beaux jours de Robert Estienne, mais il les paya par vingt années de persécutions religieuses, que la protection royale fut impuissante à réprimer. Heureux si toute l’histoire de cette vie si pleine de persévérance, de piété, d’études et de science, eût été renfermée dans ses livres ! Mais on ne choisit pas son siècle, ni les hommes.
1 Gela résulte évidemment du texte d'Heinsius qui a rapporté le fait, et dont le sens a été mal interprété. (Voyez Etudes typog.)
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Rien n’étoit plus calme, plus heureux que la vie domestique et intérieure de Robert. A peine âgé de vingt-quatre ans, il avoit épousé une fille de Josse Bade1, imprimeur très-renommé parmi les plus savans, dans un temps où ils l’étoient presque tous à Paris. Cet imprimeur avoit professé les langues grecque et latine ; il avoit écrit, imprimé et publié des Commentaires sur la plupart des auteurs classiques latins. Ce fut un motif pour Robert de rechercher une alliance d’érudition, qui lui promettoit des goûts conformes aux siens2, un esprit cultivé et une instruction assez forte pour l’aider, au besoin , dans les soins et les détails de l’imprimerie. Il trouva tous ces avantages dans la jeune Perette Bade3, qui se montra digne fille et digne femme d’un mari et d’un père aussi savans ; et elle voulut devenir, dit Maittaire, l’épouse de Robert comme de ses travaux 4 5. Aussi , tout prospéra dans la maison de l’imprimeur : l’ordre, l’intelligence, la surveillance active de la femme3, permettoient au mari d’appliquer toutes
1 Jodocus Badius (Âscencius), de la ville d’Asche, à quatre lieues de Bruxelles.
2 Ici Roberto curœ fuit polis simurn , ut non nisi cum cruditis ajfinitate se deoinciret. (Maittaire , de Vitis Stephanorum , p. 17.)
3 Nommée aussi Pétronille et Pérale.
4 Eamdem et thalami et studiorum consortem voluisse.
5 Junius Rabirius , l’un de ces savans mêmes qui avoient demeuré chez Robert Eslienne, dit que dans sa maison , femme,
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ses facultés à l’étude et à ses compositions érudites, qu’il n’interrompoit jamais un seul instant ; car sa femme étoit là pour recevoir toutes les personnes en relation d’affaires, pour tenir correspondance ou conversation en latin avec les visiteurs ', et pour prévenir les interruptions qui auraient troublé les doctes élucubrations de Robert. Dès la première année de son mariage, en 1528, il eut un fils qui fut Henri H, du nom de son
enfans , subalternes , domestiques , formoient un essaim de travailleurs , et que tous y parloient la langue de Plaute et de Térence. C’est J. Dorât qui lui fait dire dans une pièce à la louange de R. Estienne :
Nempe uxor, ancillœ , clientes, liberi ,
Non segnis examen domus ,
Quo Plautits ore , quo Terentius , soient Qitotidiane colloqui.
1 L’usage du latin pour la correspondance s’est encore longtemps maintenu parmi les imprimeurs après Robert Estienne. Je possède une lettre en latin de Sébastien Mabre Cramoisy, premier directeur de l’Imprimerie royale. Elle est datée du 20 août 1666 , et adressée au célèbre astronome lîevelius, à Dantzig , qui avoit une imprimerie dans sa maison. Il ne s’en est servi que pour publier ses ouvrages : sa femme parloit et écrivoit le latin. Dans le même siècle , une dame de Fontevrault , sœur de madame de Montespan , est citée comme savante helléniste par un auteur allemand, G. -II. Goetze , qui a écrit sept ou huit biographies spéciales. Dans le xvme siècle il y eut encore des imprimeurs qui étoient de fort bons latinistes ; dans le xixe, ceux qui ont appris le latin sont à peu près forcés de l’oublier.
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grand-père, auteur du Thésaurus linguœ grœcœ , et que l’on a surnommé le grand Henri. L’accroissement rapide de sa famille fut le complément de son bonheur domestique 1 .
Tous les biographes des Estienne , avant et depuis Almeloveen , se sont demandé à quels maîtres on pouvoit faire honneur d’avoir formé un élève tel que Robert ; et comme cela ne s’est trouvé nulle part , il est probable qu’on ne l’a jamais écrit. C’est qu’en effet il ne dut pas avoir d’autre école que la maison de son père , pas d’autres maîtres que les savans étrangers qui y remplissoient les fonctions de correcteurs , tels qu’un Beatus Rhenanus, un Ponlanus, un Junius Rabirius ; et ils auront eu peu de leçons élémentaires à donner à Robert enfant, doué d’une aptitude si extraordinaire pour les langues, puisqu’à l’âge de dix-huit ans il fut en état de produire, entièrement seul , un nouveau texte du Nouveau Testament en latin, dont la pureté et la correction supérieure jetèrent l’alarme au
1 Robert Estîenne eut huit enfans de Perette Bade, cinq garçons et trois filles. Trois de ses cinq fils , Henri II, François II , et Robert II, exercèrent l’imprimerie, Henri II et François II, à Genève , et Robert II , à Paris. Le dernier des garçons de Robert Estienne, Simon, né en 1546, mourut en bas âge, et Jean, né en 1543, fut marié à Genève. On ne connoît pas d’autre circonstance de sa vie. {Annales de V Imprimerie des Estienne , par M. A. -A. Reno nard) IIe partie, p. 36.)
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sein de la Sorbonne. Mais ce n’étoit que la première de ses œuvres pieuses : il lui en préparoit bien d’autres. On peut juger d’ailleurs, d’après ce qui se passoit dans la maison même de Robert , comme dans celle de son père , que , dès leur plus bas âge , les enfans de cette famille savoient plus de latin et de grec que beaucoup des nôtres après six années de collège. C’est Henri Estienne, son premier-né, qui retrace lui-même ces souvenirs d’un temps si différent du nôtre et de nos mœurs typographiques et littéraires '.
« Plusieurs personnes pourroient encore vous attester, dit-il, en s’adressant à son fils Paul Estienne, que la maison de votre grand-père Robert Estienne ofïroit une particularité littéraire qui ne se rencontra jamais dans aucune autre famille. Les servantes elles-mêmes comprenoient presque tous les mots latins, et toutes (quelques unes assez mal , il est vrai) , mais toutes enfin , savoient s’en servir. Votre grand’mère entendoit, à l’exception de quelques mots peu usités , tout ce qui se disoit en latin, presque aussi facilement que si on eût parlé françois. Que dirai-je de votre tante Catherine, ma sœur, qui vit encore? Elle non plus, n’a pas besoin d’interprète pour comprendre le latin : bien mieux, elle sait s’exprimer en cette langue, à quel-
1 Dans sa préface latine en forme d’épitre placée en tête de l’édition d’Aulu-Gclle , de 1585, in-8°.
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ques fautes près , de manière à être comprise cle tout le monde. Et d’où lui vient cette connoissance de la langue latine? Jamais assurément elle n’a pris de leçons de grammaire, et l’usage a été son seul maître. Elle a appris le latin comme on apprend le françois en France, l’italien en Italie, et chaque langue enfin dans le pays où on la parle.
u Puisque je suis sur ce. chapitre , et pour vous montrer quelles facilités la maison de Robert Estienne, mon père et votre aïeul , présentoit pour apprendre le latin, voici un fait bien digne assurément d’être rapporté dans les Annales de cette maison , pour me servir d’une expression d’Aulu-Gelle. A une certaine époque, Robert eut chez lui une espèce de décemvirat littéraire, qu’on pouvoit appeler navToeQvti (de toutes les nations), aussi bien que Tla.yyKa<r<rov (de toutes les langues) , car les membres de cette docte réunion étant de tous les pays, ils se servoient par conséquent de toutes les langues. Ces dix étrangers avoient tous beaucoup d’instruction, quelques uns même le plus profond savoir, et plusieurs, principalement ceux qui composèrent les Epigrammata placées en tête de la dernière édition du Thésaurus latin, remplissoient les fonctions de correcteurs. Originaires de diverses contrées, et ne pouvant parler la même langue, ils se servoient entre eux de la langue latine, comme d’un commun interprète. Les domestiques et même
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les servantes qui les entendoient tous les jours converser sur des sujets plus ou moins à leur portée, et à table parler des objets les plus divers , ou des choses usuelles pendant les repas, s’accoutumoient tellement à leur langage, qu’ils comprenoient presque tout, et qu’ils finissoient eux-mêmes par s’exprimer en latin. Mais ce qui contribuoit encore à habituer toute la maison à parler la langue latine,' c’est que mon frère Robert (deuxième du nom) et moi, depuis que nous avions su assez de mots pour commencer à la balbutier, n’eussions jamais osé nous servir d’une autre langue devant notre père , ou devant quelqu’un de ses dix correcteurs.
«■ Je veux conclure de tout ce qui précède que l’ignorance que l’on peut seulement appeler honteuse dans la plupart des autres familles, seroit presque un sacrilège dans la mienne. »
« Ne sembloit-il pas , dit Maittaire 1 , après la citation partielle qu’il fait de ce passage , que la langue romaine si longtemps exilée de Rome, se fut réfugiée dans cette famille, où il n’étoit pas permis même à des domestiques de l’ignorer. »
Je n’ai rien voulu retrancher de ces détails si curieux qui nous reportent à des usages dont l’imprimerie actuelle soupçonneroit à peine l’existence.
1 Vita R. Stephani, p. 18.
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L’ignorance n’y est plus chose honteuse, sacrilège : loin de là , on plaindroit un jeune homme nourri de bonnes études classiques, laborieux, intelligent, que ses goûts porteroient vers la typographie. Les révolutions, les réformes, le progrès des lumières, les perfectionnemens industriels ont fait justice de son ancienne et intime alliance avec les lettres, de ses beaux droits1 , de ses distinctions universitaires, et comme le disoit naguère un haut employé de l’administration : « De quelle nécessité est-il aujourd’hui qu’un impri- (( meur sache lire? » Ce fonctionnaire étoit un homme de sens, jugeant les choses ce qu’elles sont, et l’imprimerie comme elle est maintenant , et non ce qu’elle étoit aux temps passés. Nous avons bien toujours des académies, des savans, des littérateurs d’un grand mérite; des sociétés savantes couvrent le sol de la France, mais les moeurs, les goûts du public 11e sont pas littéraires. L’imprimerie n’est plus qu’une usine, bien ou mal organisée, dans de vastes proportions; et le premier soin de celui qui l’exploite, c’est de vivre. L’imprimerie des Estienne n’est pas près de renaître.
Mais voyons comment étoit composée Y officine de Robert \ De même que toutes les imprimeries d’autre-
’ Lettres patentes de Henri III , du 16 novembre 1581.
2 Ex officinâ (laboratoire) est la souscription la plus usitée dans
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fois, elle étoit située aux étages supérieurs de la maison pour prendre plus de jour. Deux ou trois pièces éclairées sur une petite cour formoient tout le local , où se trouvoient réunis quatre presses en bois ’ , de construction assez grossière , et mal assurées 2 ; et quinze à
les livres de Robert. Quelquefois il semble y faire allusion, comme dans l’avertissement au lecteur qui est en tête de la première édition de Dion Cassius, ou plutôt Cocceius, lorsqu’il dit : Medicorum auctoritatem sccuti , qui dcploralis adhibenda esse remedia negant — Nisi etiam iis de quibus plane desperatum non esset medicinam aliquam adhiberemus. Il est question de passages tellement corrompus , qu’il n’a pas osé se permettre de les restituer dans le texte même , et qu’il a rejeté à la fin du volume les corrections qu’il propose.
1 Je crois dire plus que moins , d’après le calcul que j’ai fait du nombre et de la nature de tous les volumes publiés chaque année par Robert Estienne , et en portant le nombre d’exemplaires de chaque édition l’une dans l’autre à 800. Un édit de 1686 porte, art. 2 : « Aucun imprimeur ne pourra exercer l’imprimerie qu’il n’ait deux presses à lui appartenantes , et qu’elles ne soient fournies de bonnes fontes , sans que plusieurs imprimeurs se puissent associer en une seule imprimerie. » Or, comme en général on ne fait d’édits ou de règlemens que pour remédier à des abus , il est très-probable que beaucoup d’imprimeries , antérieurement à cet édit, n’avoient qu’une seule presse, et souvent même en société. Ce n’est que depuis 1713 que les règlemens ont exigé que les imprimeries fussent pourvues de quatre presses et de huit sortes de caractères.
a Les éditions de Josse Bade , beau-père de Robert Estienne ,
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vingt ouvriers compositeurs et imprimeurs ; les compositeurs, la plupart Allemands* 1 et Flamands, mais non étrangers à la langue latine, assis sur des escabeaux, devant leurs casses, les yeux sur la copie, les pieds sous le rang, comme s’ils eussent travaillé devant un pupitre. Cinq ou six fontes de caractères romains et d’italiques 2, les ustensiles strictement nécessaires , quelques casseaux pour serrer les rares ornemens3 et lettres initiales gravés sur bois , formaient tout le mobilier
ont une marque qui représente une presse et l’intérieur d’un atelier. Jusqu’à l’époque de la révolution de 1789 , le modèle de cette ancienne presse s’étoit maintenu dans presque toutes les imprimeries, et chez mon père il y en avoit deux qui remontoient à plus de cent cinquante ans. (Voyez Etudes pratiques et littéraires sur la Typographie , tom. I , p. 179.)
1 Plusieurs imprimeries ont été établies en France par des ouvriers allemands qui avoient coopéré aux premières productions de l’imprimerie, à Mayence, à Strasbourg ou à Bamberg. Ils quittèrent ensuite l’Allemagne, et se répandirent en France, apportant avec eux un bagage de caractères et d’ustensiles d’imprimerie qu’ils cherchoient à utiliser dans les différentes villes où ils passoient. Cette remarque a été consignée dans le Bulletin du Bibliophile , n° 1, deuxième série, par notre Bibliophilotate G. Peignot.
2 II y avoit des fontes complètes de caractères italiques pour établir des volumes entiers tout en cette espèce de caractères ; mais je n’ai trouvé , dans aucun livre de Robert Estienne , un seul mot italique mêlé avec du romain dans le texte.
3 Voyez les Planches à la suite.
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de l’imprimerie. Point d’attirail de filets, de vignettes, de fleurons, pas même d’interlignes; encore moins cette profusion de caractères hétéroclites, de lettres contournées, estropiées et bizarres, qui font de nos ateliers un véritable chaos , et de nos livres des types du mauvais goût. Que l’on compare cette modeste officine de Robert et ses moyens d’exécution avec nos vastes usines, comblées de tant d’ingénieux perfectionnemens ; que l’on compare les produits typographiques des deux âges, et l’on sera forcé de convenir que toute la supériorité de l’exécution matérielle des livres reste acquise à Robert Estienne et à ses émules du xvie siècle , la supériorité de leur science n’étant pas contestable
1 Je ne puis que partager le sentiment de l’un de nos littérateurs les plus ingénieux , et de renom bibliographique , sentiment qui n’est exprimé nulle part que sur le feuillet de garde d’un livre sorti des presses de l’un des successeurs des Estienne , et qui est conçu en ces termes : « Robert Estienne fut le premier imprimeur, « non-seulement de son siècle, mais qui ait paru jusqu’à nous. « Yitré traduîsoit à peine Phèdre; les Elzeviers ne l’égaloient ni « par leur érudition ni par la beauté des livres qui sont sortis de « leurs presses. Nos imprimeurs actuels (j’omets ici les noms cités « pour ne pas y ajouter le mien) — ne sont plus guère que des « ouvriers industrieux qui soutiennent, par une mécanique adroite, « le lustre d’un art dégénéré. Estienne étoit un artiste habile , un « littérateur et un savant. » Il est à remarquer que dans le temps où celle note fut écrite on étoit loin de penser aux presses mécaniques.
Dans l’imprimerie de Robert, on procédoit avec une sage lenteur : deux ou trois ouvrages au plus marchoient de front, et bien rarement deux presses étoient occupées en même temps sur le même labeur. Le Thésaurus latin lit exception : pendant deux ans , nuit et jour, négligeant ses affaires domestiques et le soin de sa personne, Robert s’étoit exténué pour en achever la rédaction , et fournir à l’entretien de deux presses chaque jour sur ce lexique \ « Sans l’assistance (( divine, ajoute-t-il avec candeur, il eût succombé « sous le faix. » Les soins de notre maître Robert, comme ses éditions le font assez voir, s’étendoient sur toutes les parties de l’exécution typographique ; ceux
1 Préface et privilège du Thésaurus, in-fol. 1532.' — Henri Estienne , fils de notre Robert , qui a imprimé et publié l’édition des Poetœ grœci principes, 2 part, in-fol. de 340 feuilles , s’excuse des fautes qui ont pu lui échapper à la lecture, à cause de la promptitude que nécessitoit l’emploi inusité de trois formes par jour : Excudebatur tribus for mis; et non prelis , comme le dit Robert Estienne pour son Thésaurus , ce qu’il ne faut pas confondre. Chez Henri Estienne il aura suffi d’une seule presse pendant neuf à dix mois pour exécuter cette édition des Poetœ grœci , imprimée à 500 exemplaires, et même plus. — Un fait rapporté par Chevillier ( Origine de V Imprimerie de Paris, p. 149), peut fortifier l’opinion que les imprimeurs les plus renommés du temps de Robert Estienne n’employoient , non plus que lui , qu’un trèspetit nombre de presses. Il raconte qu’un évêque de Vérone, Louis Lippomani, étoit venu à Paris en 1546 pour faire imprimer le
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de la correction surtout, il les portoit, comme on sait, jusqu’au scrupule. Trois des dix hommes de lettres qui demeuroient dans sa maison étoient spécialement chargés de la lecture des épreuves , et ce n’étoit pas trop en raison de la nature des ouvrages presque tous latins, grecs ou hébreux. Les autres l’assistoient dans la préparation des textes , l’appréciation et le choix des leçons, les recherches et la collation des manuscrits et des diverses éditions. Quant à l’ordonnance typographique , les justifications sont bien proportionnées , les marges bien appropriées aux formats , les caractères aux pages le tirage égal, soutenu, bien frappé ; l’encre vive , le papier de bonne force et de sonore qualité.
second volume de son livre Catena in Exodum. Tl s’adressa à Charlotte Guillard , veuve de Chevallon , qui fut obligée de suspendre l’impression d’un grand ouvrage impatiemment attendu par l’Université, pour s’occuper de celui de Lippomani ; et l’impression interrompue ne fut reprise qu’a près que celui de l’évèque eut été terminé. L’ouvrage suspendu éloit le Lexicon du professeur royal , Jacques Tusan. On connoît le grand mérite typographique et littéraire de cette Charlotte Guillard , veuve de deux imprimeurs renommés. Le choix des hommes qu’elle s’attachoit prouve assez l’importance qu’elle mettoit à donner des éditions correctes. Frédéric Morel, professeur et interprète du Roi pour le grec et le latin , remplissoit les fonctions de correcteur dans son imprimerie.
1 La Croix du Maine, en parlant de Mamert Pâtisson, qui avoit épousé la veuve de Robert II Estienne, petit-fils de notre Robert, dit : « Il est à louer grandement pour le profit qu’il fait
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11 savoit renouveler à propos ses caractères, non par amour de la nouveauté , mais pour les améliorer. Il les débarrassoit peu à peu de ces abréviations multipliées, qui étoient une imitation trop servile des manuscrits j car elles faliguoient la vue, et gênoient la lecture, ce qui est contraire au but de la typographie Les fontes des
« au public touchant les beaux livres qu’il imprime tous les jours ; « car il ne choisit que de bonnes copies, et composées par des « hommes doctes , lesquelles il imprime fort correctes, de beaux « caractères , sur bon papier et de belle marge , qui sont toutes « les perfections de l’imprimerie , en quoi il ne dégénère pas « de Messieurs les Estienne. »
' Cette diminution des abréviations est surtout sensible lorsque l’on compare deux éditions du même ouvrage imprimées à douze ou quinze ans de distance. Quant aux italicpies de Simon de Colines, les abréviations y furent plus rares encore dès le principe. Les abréviations de syllabes disparurent complètement dans le romain , et celles de lettres y furent beaucoup plus ménagées. Mais elles se maintinrent encore longtemps, parce qu’elle? offroienl le moyen de donner une plus grande régularité à la composition typographique dans l’espacement des mots. On faisoit bien usage des divisions au bout des lignes pour couper les mots ; mais comme on n’en fondoit que d’une seule espèce , toutes par conséquent de même épaisseur, on les supprimoit quelquefois pour ne pas trop serrer la ligne. Et tout cela étoit aussi bien entendu , pour ne pas dire mieux, que ce qui se pratique aujourd’hui. Aussi trouveroil-on diffi-< cilement dans tout un volume des Estienne une seule de ces défectuosités de la composition où l’on rencontre souvent ce qu’on appelle , en termes de métier, des rues ou des colombiers ; les rues formées
ROBERT ESTÏENNE
éditions de la Bible et du Virgile de 1532* attestent, dans la gravure , des progrès qui étoient bien près de toucher aux limites du bien en ce genre. Les italiques que les Aide avoient les premiers employés avec tant de succès, furent bientôt surpassés, dans l’élégance de la taille et des proportions, par ceux de Simon de Colines, et un grand nombre de volumes imprimés par Robert avec cette seule espèce de caractères, leur acquirent en France une vogue qui se soutint jusqu’au delà du xvie siècle.
Je ne sais quels pouvoient être les plaisirs, les délassemens de cet homme extraordinaire « que Dieu avoit accoustumé au travail , dit-il, comme l’oyseau au vol » mais il nous fait connoître lui-même le genre de distraction qu’il se permettoit quelquefois. C’étoit d’employer les momens de loisir que lui laissoient ses travaux journaliers à lire les principaux auteurs latins et
par des mots dont la séparation coïncide au même point dans cinq ou six lignes de suite ; les colombiers , les lignes dont les mots sont écartés outre mesure , et entre lesquels on pourroit presque loger des pigeons. Il n’est pas besoin de dire que ces métaphores appartiennent à la langue typographique.
1 Édition in-4°, avec lettres initiales ornées d'un goût parfait que Ton retrouve dans la Bible de 1540.
2 Dans la Préface ou Introduction en français de la Réponse de Robert Estichne aux censures des Théologiens de Paris. Il Ta écrite aussi en latin dont il a fait la traduction.
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grecs, et à recueillir des notes pour ses éditions futures. Littéralement , il usoit ses livres à force de les feuilleter. Quelquefois encore, il venoit s’asseoir dans son magasin de livres (in sua libraria taberna ), et là il se plaisoit à causer avec les visiteurs, à demander aux gens instruits , comme à ceux qui ne l’étoient guère , leurs avis , leurs conseils sur telles et telles de ses éditions ; et comme il leur en montroit nécessairement des épreuves, je ne serois pas étonné que cette circonstance, enjolivée par la tradition, n’eût donné lieu à ce conte, tant de fois répété, que Robert Estienne donnoit une récompense pécuniaire pour chaque faute qu’on lui indiquoit. Dans le nombre des visiteurs du magasin , il se trouvoit sans doute plus d’un écolier, comparativement au savoir de Robert ( doctorum pailler et indoctorum sententias excipiebat ) , mais ceux-là ne fréquentoient plus les écoles. C’étoit d’ailleurs un usage général, à cette époque, de rechercher avec empressement toutes les productions nouvelles de l’imprimerie, daller dans les boutiques s’informer des ouvrages sous presse, du jour où ils paroi troientj et cette particularité, qui n’est pas la seule1, olï’re un
1 Jean Froben, l’ami particulier d’Érasme , imprimeur à Bâle, a écrit un Dialogue en latin dont les interlocuteurs sont l’Acheteur, et lui Froben. Il l’a placé, au lieu de Préface, en tète de sa seconde édition de la Concordance clc la Bible de 1525. Ce Dialogue est
ROBERT ESTIENNE
trait assez caractéristique des moeurs littéraires du temps. Du reste , il devoit y avoir souvent nombreuse compagnie dans la boutique de Robert Estienne.
rapporté tout au long, en latin , par Chevillier, qui le donne pour un morceau très-piquant , et qui fut reproduit par un imprimeur français en tête d’une de ses éditions. Froben rappelle dans ce Dialogue toutes les difficultés qu’il lui a fallu surmonter pour parvenir à la correction irréprochable d’une si grande quantité de chiffres; mais il avoue ingénument que dans cette nouvelle édition (la première éloit de 1496) il a atteint la perfection. « L’Acheteur. Vraiment, Froben, il n’y a pas de plus belle victoire que celle de se surpasser soi-même dans ses utiles et honorables travaux.
— Froben. En effet, dans cette occasion , j’ai tellement lutté avec moi-même , que je me suis ôté l’espérance d’une nouvelle victoire ! » — Voilà de quel esprit étoient animés les anciens imprimeurs dans l’exercice de leur ministère , car ils regardoient comme tel la pratique de l’imprimerie ; mais qui chercheroit à les imiter aujourd’hui ne seroit pas de son siècle. Le Dialogue se termine ainsi : « L’Acheteur. Et le prix? - — Froben. Approchez l’oreille.
— L’Acheteur. Oh ! c’est bien cher! — Froben. Emportez et examinez. Si vous n’êtes pas satisfait, rapportez le livre, et je vous rendrai l’argent. — L’Acheteur. Bien parlé. — Froben. Bien parler est un mérite vulgaire; mais le propre de Froben est de se montrer par des actes bien plus que par des paroles. — L’Acheteur. Voici du bon argent. — Froben. Et voici de la bonne marchandise. Puissent-ils nous porter bonheur à tous deux ! » • — Ce Dialogue n’est pas seulement un jeu d’esprit, il contient une vérité qui est de tous les temps , et applicable à tous les genres de produits , c’est qu’une bonne et consciencieuse fabrication est incompatible avec ce qu’on appelle aujourd’hui le bon marché que l’on a fait
Mais le voici qui remonte dans son cabinet de travail, et c’est à peine si nous oserons l’y suivre. Il y
descendre , en ce qui concerne l’imprimerie , jusqu’à la dernière expression du vil prix , qui ne peut être le bon marché pour personne.
On peut encore remarquer, sous le rapport des moeurs littéraires , l’usage généralement suivi par les éditeurs du xvie siècle, par les savons , les littérateurs , les poètes , et même par ceux qui ne faisoient pas profession des lettres , de composer en vers ou en prose , en grec , en latin , en français , et même en hébreu , des pièces à la louange directe de l’auteur ou du livre imprimé. C’étoil un échange continuel de bons offices en ce genre , une sorte de camaraderie littéraire où chacune des parties trouvoit son compte et un moyen assuré de se faire connoître en attachant son nom à un livre ou au nom d’un auteur dont la réputation étoil déjà faite. On trouveroit difficilement un volume imprimé dans le xvie siècle , privé de ces pièces laudatives auxquelles on donnoit le nom générique d’épigrammes ( epigrammata ) qui ont été remplacées par les épigraphes , dont le caractère littéraire n’a plus rien de commun avec les épigrammes. Actuellement les éloges se distribuent dans des feuilles quotidiennes ou périodiques , et restent bien rarement attachés aux livres auxquels ils s’adressent. Nos pères avoient plus de prévoyance; ils incorporoient l’éloge à l’ouvrage même, et on l’y trouve encore aujourd’hui. Une des premières productions de l’imprimerie , après les livres saints , fut un recueil d’épigrammes de Planude, publié par J. Lascaris ; et le goût s’en répandit bientôt par toute la République des lettres. Ce genre de petite poésie convenoit surtout à la vivacité de l’esprit français , qui l’aiguisa de telle sorte , qu’elle ne tarda pas à devenir le contraire de l’éloge.
Le Platon de Serranus ne porte pas avec lui moins de six épi-
ROBERT ESTIENNE
a vraiment de quoi confondre la pensée , quand on cherche à se rendre compte de toutes les productions
grammes en vers grecs , et six épigrammes en vers latins de savans du temps, qui les écrivoient assurément pour leur propre compte bien plus que pour celui de Platon. Je n’en excepte pas même Henri Estienne , qui étoit l’imprimeur et l’éditeur de ce Platon , et qui étoit intéressé plus que personne à-le proclamer et le faire proclamer divin , et la traduction de Serranus excellente ; mais les hommes vraiment doctes savoient bien «à quoi s’en tenir, et ne se laissoient pas prendre à l’étiquette obligée :
Hoc ojjus , o Serrane , tnum , hcec tua gloria tota ,
Hœcque tui lux est scilicet ingenii!
Voilà ce que disoit l’épigramme, mais cela n’empêchoit pas Casaubon , gendre de Henri Estienne, de dire à qui vouloit l’entendre , que la traduction de Serranus étoit remplie de contresens , que son latin étoit plat et incorrect ; et ce qu’il y a de plus piquant , c’est que Henri Estienne , qui avoit aussi apposé son épigramme grecque à la louange du traducteur, pensoit comme. Casaubon, et le disoit à Serranus lui-même.
Quand un auteur avoit reçu les honneurs de l’épigramme , il ne pouvoit faire moins que de les rendre à son confrère à la première occasion , et l’on se chantoit ainsi tour à tour. Seulement il falloit être assez bien approvisionné de grec et de latin pour jouer à ce jeu des épigrammes. Henri Estienne , Théodore de Bèze , en ont fait par centaines j c’éloit pour eux moins que des rébus. Jean Dorât en a recueilli trois livres entiers et un livre d’épitaphes qu’il avoit ainsi distribués à ses amis. Du Verdier a avancé qu’il avoit composé plus de cinquante mille vers grecs et latins. Comme Dorât a vécu plus de quatre-vingts ans , et qu’il fut l’ami facile de presque
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littéraires et typographiques dues à cet imprimeur'; et en accordant tous les résultats possibles à un travail
tous les savons et les littérateurs de son siècle , le nombre de ses épitaphes paroît un peu disproportionné au reste de ses poésies ; c’est qu’apparemment il lui fut plus aisé de satisfaire la mémoire des auteurs morts que la vanité des vivans.
1 Robert Estienne a imprimé, tant à Paris qu’à Genève, pendant l’espace de trente-quatre ans , sans compter ce qui restera toujours ignoré ou confondu , à très-peu près , 500 ouvrages formant 550 volumes , ou 16 volumes seulement par année, l’une dans l’autre; un peu moins d’un volume et demi par mois. Dans le nombre total il se trouve 376 volumes in-8°, 14 volumes in-16 ou in-32 ; 90 volumes in-4° et 70 volumes in-fol. Les in-quarto et les in-folio représentant bien pour leur part au moins 1100 vol. in-8° en plus , la production typographique de Robert peut être comptée pour 1700 volumes in-8° environ. La seule Bible de 1555, imprimée pour le compte de R.obert par son beau-frère Conrad Radius , en un seul volume in-8°, à deux colonnes , en caractères dits nonpareille ou six, contient 682 pages, à 68 lignes par colonnes , ou 136 lignes par page, qui produiroient plus de 3000 pag. à 361ig. par page, ou six volumes in-8° de 500 pages chacun.
Ce n’est cependant pas le nombre de volumes qui peut surprendre de nos jours, où certaines imprimeries ont produit 40, 50 et 60 volumes par mois : ce qui est extraordinaire chez Robert Estienne , c’est que la presque totalité de ses éditions a été mise au jour par ses soins personnels , à ses frais, presque tous en langues anciennes (une vingtaine de volumes seulement en français ) et avec sa participation directe, et toujours la plus étendue, à tous les travaux et accessoires littéraires qui se rattachent à la constitution ou à l’amélioration des textes.
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sans relâche, joint à une prodigieuse facilité, on comprendra encore difficilement comment une si courte existence a pu suffire à ses travaux herculéens, comme on les a appelés. Nous n’essaierons donc pas d’apprécier chacune de ses œuvres étonnantes de science , de force et de persévérance : elles subsistent pour la gloire éternelle des lettres et de leur auteur, et il suffit d’ouvrir les Annales de son imprimerie 1 pour juger
' M. A. -A. Renouard a publié récemment les Annales de r Imprimerie des Estienne ou Histoire de la famille des Estienne et de ses éditions. Paris, 1837-38, 2 parties in-8°. • — Comme livre de bibliographie , il eût été difficile à l’auteur lui-même de faire mieux que les Annales de V Imprimerie des Aide ; mais si les Annales des Estienne , rédigées par le même libraire , ne paroissent pas avoir le même mérite d’exécution , peut-être doit-on l’attribuer en partie à ses premières et vives affections pour ses Aide chéris; en partie aussi à ce qu’un travail de cette nature ne sauroit atteindre, dès son premier jet, à la perfection dont il est susceptible. Que le public français montre autant d’empressement et de plaisir à faire connoissance avec nos Estienne, que tous les publics en ont montré autrefois à rechercher les Aide, et bientôt nos Estienne auront aussi le relief de trois éditions de leurs Annales , successivement améliorées et complétées ; et leurs productions alors seront sans doute appréciées par M. Renouard avec un peu plus de confiance et de libéralité. Pour mon compte, je félicite sincèrement l’auteur des Annales des Estienne d’avoir accompli sa laborieuse tâche , dont la typographie française ne peut manquer d’ctre reconnoissante , si elle n’a pas répudié à toujours la gloire et le nom des Estienne.
ET LE ROI FRANÇOIS Ier, quelle en est la grandeur et la richesse. Mais l’homme s’est peint lui-même dans ses écrits; chacune des. pages placées en tête de ses éditions , nous découvre sa conscience littéraire, sa probité, l’énergie et la générosité de son caractère : c’est donc là que nous trouverons de quoi suppléer à notre insuffisance pour achever l’esquisse de sa vie littéraire.
Élevé dans des principes religieux, Robert, que Théodore de Bèze a dit être venu au monde pour être le soutien de l’Eglise, voulut consacrer à Dieu les prémices de ses travaux typographiques , afin d’assurer d’autant mieux la prospérité de ses futures entreprises. Dès la mort de son père, il projette une édition de la Bible en latin 1 ; et pour ne rien hasarder dans une œuvre aussi grave et aussi délicate , il emprunte partout des secours. Il fouille dans les plus anciennes bibliothèques, surtout dans celles de Saint-Germain et de Saint-Denis. Il fait une nouvelle traduction qu’il confère avec d’autres manuscrits. Il fait venir d’Espagne à ses frais la Polyglotte de Ximenès , pour comparer sa version avec un texte auquel Léon X a accordé tant d’éloges ; il recueille toutes les éditions de la Bible , en extrait les leçons, les variantes; il sépare ce qui
1 II y avoit préludé par le Nouveau Testament latin , imprimé par ses soins, chez son beau-père Simon de Colines , en 1523. Il en a été fait mention ci-dessus , page 1 1 .
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étoit confondu, il marque les versets, il couvre les marges de notes etdes diverses interprétations. Il ajoute de riches tables de matières et des sentences ; il rétablit les noms propres hébreux, chaldéens, grecs et latins, altérés et défigurés dans toutes les éditions précédentes, et cet immense travail achevé en 1 526, est mis au jour en 1 528. Cequ’il afait pour cette première Bible latine et les suivantes, il le fera pour sa Bible en hébreu (1 539-1 544) , pour sa Bible en français 1 , pour toutes les parties des livres saints; il le fera pour toutes les éditions d’auteurs classiques grecs et latins, qui se succéderont sans interruption pendant trente années 2. Avec les années, son zèle, sa diligence redoubleront ; sa force croîtra avec les embarras que lui susciteront les troubles de l’Eglise, et l’intolérance religieuse. Ces grands labeurs ne lui font pas négliger les livres élémentaires, qu’il multiplie dans les trois langues, tout en travaillant aux progrès de la langue nationale, aux prix les plus modiques, pour l’avantage
1 Robert a édité et imprimé à Paris et à Genève douze éditions de la Bible, en hébreu, en latin et en français, dans les formats in-fol., in-4°, in-8° et in-32 , et à peu près autant d’éditions du Nouveau Testament, en grec, en latin, et latin-français, sans compter une Concordance latine de la Bible , in-fol.
a Robert a imprimé plus de quarante auteurs grecs ou latins , poêles, orateurs, historiens, jurisconsultes, et un grand nombre de traités séparés à l’usage des écoles.
îles pauvres escoliers x. Ses contemporains s’accordent il louer son désintéressement, sa probité, et l’aménité de ses moeurs et de son caractère.
On n’a remarqué nulle part, je crois, combien cette production si active des presses de Robert Estienne , en ouvrages si divers , la presque totalité en langues anciennes, beaucoup dans les formats les plus dispendieux, in-folio et in-quarto, devoit absorber de capitaux. La consommation des livres beaucoup plus prompte alors qu’aujourd’hui, et le débit journalier des volumes les plus usuels pouvoient suffire, il est vrai , à couvrir une partie des dépenses : mais la plupart des grands labeurs ne restoient pas ordinairement moins d’une ou deux années sous presse 1 2 , quelques-uns trois et même quatre années, avant d’être livrés au public.
1 Robert a rédigé en partie , imprimé et publié plus de cent éditions d’alphabets, de grammaires, de dictionnaires, et de traités des différentes parties du discours , en hébreu , en grec , en latin et en français. Un de ses dictionnaires est intitulé : Dictionariolum puerorum latino-gallicum , ex recognitionc R. Stcpliani. On voit qu’il a inventé un mot pour ce livre. Une épigramme de son Dictionnaire latin , édit, de 1543 , 3 vol. in-fol., se termine par ces deux vers :
Immensum mod'ico veni/mdatur aire volumen.
Uberior fruclus : conside qnœque boni.
2 La Bible in-fol. de 1540 contient 425 feuilles qui auront été deux ans à imprimer, à une presse par jour, en supposant 500 exemplaires , nombre qui est peut-être porté un peu haut.
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Il faudroit donc supposer que Robert eût une trèsgrande fortune, pour qu’il lui fût possible de subvenir à des avances aussi considérables et aussi prolongées Mais cette fortune , si puissant agent de production des belles choses, en de dignes mains, ne se trouvoit pas dans celles de Robert. Elle lui venoit de la munifi-
1 J’estime qu’il n’y a pas un volume in-folio composé de 200 à 250 feuilles, qui n’ait coûté au moins 12 à 15,000 francs de frais déboursés par Robert Estienne , et les in-4° 8 à 10 mille Irancs, selon la nature de la composition. La Bible in-fol. de 1540 , qui contient 425 feuilles d’impression , avec additions marginales , a dû employer la valeur actuelle de 25,000 francs , pour frais de main d’œuvre et de papier, toujours en supposant 500 exemplaires , mais sans tenir compte des frais accessoires. On cite de cette Bible trois exemplaires imprimés sur Vélin (peau de veau), dont chaque exemplaire n’a pas dû coûter moins de 2,500 francs, en comptant la feuille de vélin seulement à 3 francs. Aujourd’hui , chaque feuille de vélin de qualité égale à celle de cette Bible de 1540, coûteroit plus de 5 francs. La Bibliothèque royale possède l’exemplaire sur Vélin qui a appartenu à François 1er, et qui lui a été offert par son imprimeur. Il est dans la reliure du temps , à l’écu de France couronné , aux trois fleurs de lis , les champs et le dos parsemés d’F et de fleurs de lis. Ce livre est une des plus belles productions de la typographie française. Les lettres initiales ornées (voyez la Planche III à la fin) et les gravures sur bois d’une grande dimension sont du plus beau style, et d’une large et facile exécution très-remarquable. Quand on a de pareils livres sous les yeux , on ne sait vraiment où trouver les progrès tant vantés de la typographie moderne.
cence, des libéralités de ce Roi, que l’on lia pas craint de surnommer de nos jours le Proscripteur des lettres ’, à propos de je ne sais quel acte de politique religieuse, que lui avoient arraché les obsessions du clergé, et qu'il oublia bientôt, plus volontairement sans doute. François Ier aimoit, chérissoit Robert Es-
1 Cette opinion paroît d’autant plus extraordinaire et plus discordante, que jamais peut-être aucun fait dans l’iiistoire n’a réuni un concours plus unanime de témoignages que celui de l’amour que François Ier portoit aux lettres et aux savans. Voici encore un de ses contemporains qui le proclame , en termes assez clairs , je crois, et sans réticence : Te emm et authore et adjulore , his paucis , quibus Galliarum clavum , annis plus promoaisse literarum linguarumque studia videbit , quant quantum sub aliis omnibus ab adventu Francorum in Galhas, nostris pnncipibus : autrement : « Il est évident que depuis le peu d’années que vous tenez le gou- « vernail de la France, c’est par vous et par votre protection que « l’étude des lettres et des langues a lait plus de progrès qu’elle « n’en avoit fait sous tous nos autres rois ensemble depuis l’entrée « des Francs dans les Gaules. » C’est dans une Épître de Lazare de Ba'if à François Ier, placée en tète de ses Annotationes de Captivis, que se trouve cet éloge appuyé de faits , et entre autres de celui-ci : « Plusieurs de vos prédécesseurs bannirent de France les Juifs, « parce qu’ils étoient adonnés à la superstition. Mais vous, dans .< la générosité de votre âme , mettant de côté leur superstition , » vous avez tant excité et encouragé l’étude de la langue hébraïque « à Paris , qu’il s’y trouve maintenant nombre de savans en état de « combattre les rabbins juifs dans leur propre langue. » Il y a loin de là, comme on voit, à une proscription religieuse, et encore
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tienne ; dès Jors , le secret de ses grandes et onéreuses entreprises nous est révélé. Et ce n’est pas à l’aide d’une complaisante induction que nous attribuons à
plus à une proscription littéraire. Il est vrai que tout cela se trouve dans une épître dédicatoire du xvie siècle ; mais il n’en est pas moins constant que ce n’est que dans les épîtres , les préfaces , les discours préliminaires , prolégomènes , annotations et toutes autres pièces accessoires des livres de cette époque , que se trouve écrite l’histoire littéraire de ce xvie siècle, et la plus certaine.
Toutefois , ce qu’Estienne Pasquier a rapporté touchant François Ier, à l’égard des Lettres , n’est pas moins positif ni moins authentique. Voici ce qu’on lit au Livre IX, chap. 17, de ses Recherches de la France. « Nous eusmes sur nos jeunes ans un Roy « François Ier de ce nom, zélateur des lionnes lettres , lequel renvia « non seulement sur tous les ancestres, ains en rapporta le Inuit rier.... Quelques années après que ce prince fut arrivé à la cou- « ronne , il pourpensa d’ériger un nouveau Collège de doctes « hommes, par lesquels les langues Grecque et Latine, ensemble « les Sciences seroient diversement enseignées. Je voy quelques « uns , discourant par advis de pays , sur cette affaire , attribuer ce « nouveau mesnage (le Collège royal) les aucuns au docte Budé « seulement, les autres à messire Jean du Bellay, cardinal, et « Jean Lascary, et que par leur advis le Roy fut induit à ce faire. « Non, il n'eut en cecy autre instigateur que soy-mesme. Il estoit , « comme je l’ay dit , naturellement adonné aux lettres , aussi « fut-il naturellement de soy-mesme inspiré à ceste noble dévo- « tion. »
Il serait difficile , je pense, d’énoncer et de soutenir un fait avec plus de précision et de netteté. Estienne Pasquier avoit dix-huit ans à la mort de François Ier, en 1547.
François Ier tout l’honneur de son patronage; c’est le témoignage le plus irrécusable, celui d’un fils, du fils de Robert, Henri Estienne, que nous produisons en ces termes : « François 1er aimoit avec passion la littérature « et les gens de lettres. Il avoit une affection toute (( particulière pour mon père , et peu de jours avant « de mourir, devant toute sa cour, il la manifesta de la « manière la plus formelle. Tout ce que mon père de- « mandoit, il l’obtenoit sans peine; et l’extrême libé- « ralité du Roi envers les lettres et les savans étoit à « la hauteur de ses grandes entreprises typographi- « ques : elle alloit même à ce point, qu’elle venoit au- « devant des désirs de mon père , et les surpassoit « tous »
François Ier fit plus encore pour Robert Estienne : il savoit , et tout le monde voyoit , comme le Roi , quel noble usage l’imprimeur faisoit des subventions qui lui étoient si généreusement accordées. Mais l’argent n’est pas une récompense; et le 24 juin 1539 , François Ier nomma Robert son Imprimeur Royal pour les lettres hébraïques et latines , et son Imprimeur Royal pour le grec, après l’impression de la magnifique édition de l’Eusèbe de 1544. Ces seules distinctions, dont se riroit sans doute aujourd’hui le typographe le plus obscur, enfantèrent de nouvelles merveilles typogra-
Prcefat. Appiani , 1592,
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phiques , car Robert ne voulut pas que son mérite parût inférieur à la faveur signalée qu’il avoit reçue, le premier, de son excellent Roi , et ses efforts redoublèrent avec son zèle pour atteindre à la perfection de son art Tout le monde à peu près connoît les deux premiers mots qui commencent les deux éditions a du Nouveau Testament grec de Robert Estienne : O mirificam , et l’on n’en sait guère davantage. Mais comme cette allocution aux lecteurs est un nouveau témoignage des soins scrupuleux et infatigables de Robert Estienne pour ses éditions, je n’omettrai pas d’en rapporter quelques phrases :
1 Novo nunc honore auctus, et Regiœ gratiœ stimulis accensus , ad majora adhuc studia animum erigit , omnibus contendit nervis , ut dignitati labor accrescat , nec Regis optimi favore inferius meritum suum videatur. C’est Maittaire qui exprime en ces termes l’effet moral que ces titres produisirent sur Robert Estienne ( De Vitis Stephanorum , p. 36. )
7 Les éditions in-16 de 1546 et 1549. On ne peut rien voir de plus joli , de plus gracieux que ces petits volumes. La forme délicate, élégante des caractères, leur parfait alignement, leur approche si bien ménagée , la netteté de l’impression , doivent plaire aux yeux les moins exercés , et je ne serois pas surpris qu’ils eussent quelquefois donné l’envie d’apprendre le grec. Il en est de meme de la délicieuse Bible en hébreu de 1546, 8 vol. in-32, bijou sous toutes les faces , dont l’impression a un éclat , une netteté et une précision qui feroient prendre les pages pour de la gravure en taille-douce , moins sa sécheresse et sa dureté.
u O merveilleuse libéralité de notre Roi, le meilleur et le plus grand des princes! Il a vu qu’il manquoit à l’imprimerie des caractères grecs de petites dimensions, et il a voulu que l’on en exécutât de nouveaux aussi élégans que les premiers, qui étoient déjà de la plus grande beauté. Grâce à mon titre d’imprimeur Royal, ces caractères m’ont été confiés pour le service public (ad iisum Reipublicœ ). — J’ai apporté à cette édition le meme soin qu’à tous mes autres ouvrages , et meme une attention plus religieuse encore. — J’ai revu le texte avec une telle exactitude, que je n’ai pas laissé passer une seule lettre sans qu elle eut obtenu , pour ainsi dire, la sanction et le témoignage du plus grand nombre des manuscrits. »
Il faudroit être, je pense, doué d’une grande habileté pour prouver que l’exécution de ces petits caractères grecs, ordonnée par François Ier, pour le service public , ait eu pour but la proscription des Lettres.
Mais voici qui est encore beaucoup moins connu que l’allocution, O mirificam! C’est une épître de Robert Estienne aux lecteurs, non à François Ier. Elle se trouve en tête de l’édition des Historiée ecclesiasticœ d’Eusèbe, 1544; et elle est écrite en grec, ce qu’on ne lit généralement guère aujourd’hui pour son plaisir. Mais comme je n’ai pas connoissance que cette épitre ait été jusqu’à présent mise en français, je ne perdrai pas l’occasion de la produire à l’honneur de
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Robert Estienne, et du Roi le plus littéraire qu’ait possédé la France.
u Robert Estienne, Imprimeur du Roi, à tous ceux qui liront ce livre, Salut 1 :
« Si le divin Platon a eu raison de dire que le genre humain seroit heureux lorsque les Philosophes régneroient , ou que les Rois deviendraient philosophes , il faut s’empresser de proclamer la France réellement heureuse sous un Roi tel que François Ier. En effet, n’est-ce pas une merveille que ces entretiens avec les hommes les plus instruits, dans lesquels, presque tous les jours, après avoir réglé les affaires de l’État, il traite, au grand étonnement de ceux qui l’écoutent, toutes sortes de questions littéraires et scientifiques. N’est-il pas admirable de voir un Roi, forcé de s’occuper des plus graves intérêts, traiter tous les sujets avec une éloquence et une justesse que peuvent à peine égaler des hommes qui ont consacré toute leur vie à l’étude; de l’entendre, par une maxime digne d’un philosophe accompli , assigner pour règle à l’exercice de son pouvoir, de faire à la société tout le bien que lui permettent les circonstances ! —
« Aussi, son premier soin a-t-il été de choisir, avec une scrupuleuse attention, les maîtres les plus habiles
1 Cette formule royale paroîtroit un peu ambitieuse aujourd’hui, mais pouvoit être permise au roi des imprimeurs de France.
dans les plus belles sciences, et de leur donner des chaires dans cette école si fameuse, où l’amour de l’étude attire de toutes parts d’innombrables élèves. Les hommes qu’il a trouvés suffisamment instruits, et déjà habitués au maniement des affaires, il les a élevés aux honneurs. D’autres encore ont reçu des présens vraiment dignes de la munificence royale ; et quant à ceux qui ont voulu rester étrangers à toute instruction, il s’est montré si sévère h leur égard , que ceux surtout qui avoient de la naissance et de la noblesse , et qui regardoient l’étude comme incompatible avec leur condition , s’efforcent maintenant de joindre la culture des lettres à la science des armes.
« Enfin, il a formé à grands frais une vaste bibliothèque où il a rassemblé des livres de tous genres, et il ne se passe pas de jours qu’il n’en ajoute encore de nouveaux. — 11 a fait venir à grands frais de Grèce et d’Italie les ouvrages des poètes et des historiens les plus célèbres de l’antiquité, et il a pris tous les moyens de faire jouir de ces richesses tous ceux qui le désirent. C’est dans ce but qu’il a ordonné aux ouvriers les plus habiles d’exécuter des caractères de forme moderne et élégante. Avec ces caractères, les plus beaux ouvrages imprimés avec soin, et multipliés à l’infini, se répandront dans toutes les mains , et déjà nous en livrons au public un spécimen en langue grecque (XEusèbe , in-folio, 1544).
AO
ROBERT ESTIENNE
« Pour parvenir plus sûrement à nous acquitter, comme nous le devons, de l’office que le Roi nous a confié , nous avons pris soin de collationner ensemble plusieurs textes des anciens manuscrits ; nous avons appelé à notre aide les soins et les lumières des hommes les plus consommés dans ce genre de travail , et particulièrement attachés à notre maison. Jouissez pleinement, lecteurs, du fruit de nos labeurs, et rendez de justes actions de grâces au meilleur comme au plus libéral des princes , qui vous prodigue ces dons avec tant de sollicitude et de munificence. — A Paris, la veille des calendes de juillet, 1544. »
Qui ne croiroit qu’un homme aussi sincèrement dévoué que Robert Estienne aux études et à la propagation des lettres, exerçant avec tant de distinction un art que l’on mettait alors au-dessus de tous les autres, si haut placé dans l’estime, la confiance et l’affection de François Ier, sans désirs et sans ambition, ne dût jouir en pleine sécurité de la vie presque cénobitique qu’il s’étoit faite! II n’en fut pourtant pas ainsi, et peut-être même cette bienveillance si manifeste du Roi pour son imprimeur, les distinctions accordées à ses travaux, ne firent-elles qu’éveiller les défiances, les préventions, et plus tard irriter la haine infatigable de ses ennemis, qui n’étoient autres que les Docteurs de Sorbonne.
Mais Robert Estienne ne se montra pas moins opi-
ET LE ROI FRANÇOIS I“. Al
niâtre à défendre ses intentions et ses oeuvres que les Sorbonistes à les attaquer et à les poursuivre. La lutte fut longue, ardente, périlleuse pour Robert, et soutenue par lui avec le courage et la persévérance qu’il puisoit dans ses principes religieux, et dans les forces de son immense savoir. Les persécutions dont il fut l’objet s’expliquent assez par l’époque qu’elles embrassent depuis 1528 jusqu’en 1552, qu’il s’exila de son pays. Tous les événemens qui dévoient consommer la séparation de l’Eglise étoient accomplis. Dès 1 521 , Luther avoit osé brûler de sa main, sur une place publique, la bulle du pape Léon X, qui condamnoit quarante et une de ses propositions. Un pareil feu ne pouvoit plus s’éteindre.
Tant de Bibles et de livres saints, réintégrés dans leur état primitif par un imprimeur royal , adressés sous tous les formats à toutes les intelligences , à toutes les mains, à toutes les fortunes, avoient effrayé la Sorbonne, qui ne pouvoit reconnoître d’autres textes que ceux qui étoient conformes à l’esprit de l’Eglise catholique. La guerre une fois engagée ne pouvoit se terminer que par la ruine de l’un des deux partis , de la Sorbonne ou de Robert Estienne. Sa science triompha de tous les Docteurs ; mais il alla chercher un refuge à Genève (1 552).
Robert Estienne a lui-même rédigé, en français, ce qu’on pourroit appeler le Bulletin de ses campagnes
ROBERT ESTIENNE
religieuses; et il y a décrit tous les combats et batailles qu’il livra pendant vingt ans aux Docteurs de Sorbonne, en présence du Roi, de ses ministres et de toute sa cour.
Il ne met pas d’art dans son récit; il raconte les faits et toutes leurs circonstances avec beaucoup plus de mesure, vu leur gravité, que n’en mit le vertueux De Thon lui-même dans ses plaintes contre les censures de la cour de Rome contre son livre *. Quand il ne resteroit de Robert Estienne que ce seul écrit en français1 2, dont le style même est plus avancé que celui de l’époque, il suffiroit pour faire apprécier la droiture de son âme, la supériorité de son esprit et toute l’énergie de son caractère. Des extraits étendus de ce document fort curieux, placés à la suite de cette Notice, feront mieux connoître le nombre et la nature des persécutions auxquelles Robert Estienne fut en butte,
1 Cette observation , dont le lecteur pourrait fort bien se passer sans doute , ainsi que du rapprochement inattendu entre les noms de Robert et de De Thou , est ici motivée par une observation contraire que l’auteur des Annales de V Imprimerie des Estienne a cru devoir faire sur le peu de mesure de l’écrit de Robert Estienne. (Voyez IIe partie, p. 33 de ces Annales.)
2 II a été rédigé d’abord en latin par Robert, qui l’a mis luimême en français , sous ce titre : Les Censures des Théologiens de Paris , par lesquelles ils avoycnt faulscmcnt condamne les Bibles imprimées par Robert Estienne. Le xu de juillet m. d lu.
que le récit le plus détaillé que j’en pourrois faire. On y verra que François Ier avoit eu beaucoup de peine à préserver son imprimeur de tout le mal que lui vouloit faire la Sorbonne. Après la mort de ce prince (1547), elle ne garda plus aucune mesure; et son successeur n’étoit pas de force h réprimer cette puissance si redoutable alors. Henri II le déclara lui-même, et Robert Estienne dit que les Docteurs se moquoient du Poi , comme ils civoient de coutume. Dès lors, il n’y avoit plus sûreté pour sa vie. Vers 1550, il lit un voyage h Genève , sans doute pour arrêter ses dispositions de retraite; et, dès 1552, il imprima dans cette ville une justification de sa conduite; ce qu’il regardoit comme un dernier devoir envers son pays délaissé , envers ses amis , ses protecteurs et ses compatriotes. Rendu à toute sa liberté, il donna de nouveau carrière à ses œuvres typographiques de prédilection et à son infatigable activité qui ne finit qu’avec sa vie, le 7 septembre 1559, à l’âge de cinquante-six ans. En 1556, les Genevois lui avoient décerné le titre de Citoyen ; et son ami et coreligionnaire 1 Théodore de Bèze com-
1 Robert Estienne avoit embrassé le protestantisme à Genève , et il n’en pouvoit être autrement : la Sorbonne avoit travaillé pendant vingt ans à son changement de religion. « Quand on persécute « un homme pour une opinion qui n’est pas encore la sienne, on « la lui fait bientôt adopter. » {Histoire de François Ier, par GaiR
44 ROBERT ESTIENNE ET LE ROI FRANÇOIS I“. posa des vers grecs et des rimes françaises en son honneur.
Tout ce qui a été écrit à la louange de notre Robert formeroit une couronne poétique des plus volumineuses ; mais il y a quelques lignes de prose latine écrites par l’historien Jacq.-Aug. De Thou , qui sont le plus bel éloge qui ait été et sera jamais décerné à un imprimeur :
(f Robert Eslienne laissa loin derrière lui Aide « Manuce et Froben pour la rectitude et la netteté « du jugement, pour l’application au travail, et pour « la perfection de l’art même. Ce sont là pour lui (( des titres à la reconnoissance non-seulement de la « France, mais du monde chrétien tout entier : titres « plus solides que n’ont jamais été pour les plus fameux « capitaines leurs plus brillantes conquêtes. Et ses tra- « vaux seuls ont plus fait pour l’honneur et la gloire « immortelle de la France que tous les hauts faits de « nos guerres, que tous les arts de la paix !* 1 »
lard, édit, de 1819, tome IV, p. 220, au sujet de Ramus , massacré à la Saint-Barthélemy, en 1572).
1 Jacq. Aug. De Thou, Historiarum sui tcmporis Pars prima. Lib. XVI, ad an. 1559. Édit, de 1604, in— fol .