AUX CENSURES DES THÉOLOGIENS DE PARIS
Jusqu’ici je n’ai point ignoré combien odieux a été à beaucoup de bons personnages mon département du pays de France : même avant que partir, il m’est bien souvent venu en pensée que mon fait seroit partout de plusieurs condamné; non-seulement pour avoir délaissé mon pays, et m’être retiré autre part , mais aussi pour m ètre retiré ailleurs au dommage du bien public, et pour n’avoir reconnu la grande libéralité dont le Ptoi avoit usé envers moi. Car ce m’étoit chose fort honorable , que le Roi m’ayant bien daigné constituer son Imprimeur, m’a toujours tenu en sa protection à l’encontre de tous mes envieux et malveillans ,
' Cette Réponse n’est ici imprimée que par extraits, et il est assez évident que l’orthographe de Piobert Estienne a été changée à dessein pour rendre plus vive la lecture de cette intéressante narration. La pièce originale a été imprimée en entier, et avec toute exactitude de texte et. d’orthographe, dans les Annales de l' Imprimerie des Estienne , par M. Renouard , IIe partie, p. 224 à 24g-
et n’a cessé de me secourir bénignement et en toutes sortes. —
Pour le commencement , je suis contraint de dire ce que je sens en mon cœur : c’est que toutes et quantes fois je réduis en mémoire la guerre que j’ai eue avec la Sorbonne par l’espace de vingt ans ou environ , je ne me puis assez émerveiller comment une si petite et si caduque personne comme je suis, a eu force pour la soutenir. — Car, quand on me voyoit agité de toutes parts, combien de fois a-t-on fait le bruit de moi par les places et par les banquets , avec applaudissemens : C’est fait de lui! Il est prins; il est enfilé par les Théologiens : il ne peut échapper -, quand le Roi le voudroit sauver, il ne pourroit. Le Seigneur donc soit béni ! —
Premièrement, qu’avois-je fait, quelle étoit mon iniquité, quelle offense avois-je faite, pour me persécuter jusques au feu, que les grandes flammes furent par eux allumées, tellement que tout étoit embrasé en notre ville l’an 1532, sinon parce que j’avois osé imprimer la Bible en grand volume, en laquelle toutes gens de bien et de lettres connoissent ma fidélité. Et ce avois-je fait par la permission et conseil des plus anciens de leur Collège 5 dont le privilège du Roi rendoit bon témoignage-, lequel je n’eusse jamais impétré, si je n’eusse fait apparoir qu’il plaisoit ainsi à messieurs nos maîtres. Eux toutefois ayant l’occasion , me demandoient pour me faire exécuter à mort, criant sans fin et sans mesure que j’avois corrompu la Bible; car ils appeloient corruption tout ce qui étoit purifié de cette bourbe commune à laquelle ils étoient accoutumés. —
DES THÉOLOGIENS DE PARIS
Ce sera chose quasi prodigieuse de ce que je vais dire , et toutefois il n’y a rien de plus vrai, et en tout prouvé, qu’il n’y a pas longtemps qu’un de leur collège disoit journellement : Je suis ébahi de ce que ces jeunes gens nous allèguent le Nouveau Testament. Per dieml j’avois plus de cinquante ans que je ne savois que c’étoit du Nouveau Testament. Quel aveuglement ! mais quelle impudence désespérée ! —
Sept ans passés , l’an 1540 , j’imprimai de rechef la Bible, en laquelle je restituai beaucoup de passages sur l’original d’une copie ancienne , notant en la marge la vraie lecture convenant avec les livres des Hébreux, ajoutant aussi le nom du livre écrit à la main. —
Et lors de rechef furent allumées nouvelles flammes. — J’imprimai pour la seconde fois les Commandemens et la Somme de l’Ecriture , chacun en une feuille , de belle et grosse lettre , pour les attacher contre les parois (murailles). — Qui est-ce qui ne connoît les fâcheries qu’ils m’ont faites pour cela ? Combien de temps m’a-t-il fallu m’absenter de ma maison ? Combien de temps ai-je suivi la cour du Roi , duquel à la fin j’obtins lettres pour réprimer leur forcenerie, par lesquelles il m’étoit enjoint d’imprimer lesdits commandemens et sommaires tant en latin comme en françois *. —
Cependant, pour ce que je leur estois suspect d’hérésie,
1 Voyez quel proscripteur religieux et littéraire étoit ce roi François Ier!
comme ils disent , combien de fois ma maison a-t-elle été fouillée par les juges à leur instigation, pour voir si on y trouveroit quelques livres suspects? Après cela, environ Fan 1541, j’imprimai le Nouveau Testament avec brièves annotations. — Il s’éleva un murmure dont saillirent tout soudain leurs crieries accoutumées, tellement que pour la troisième fois je fus contraint de me cacher. — -
Cependant le roi François va de vie à trépas, auquel Henri son fils a succédé, qui, en l’an 1547, le 16e jour d’août, au premier an de son règne, envoya aux Docteurs de Sorbonne lettres-patentes contenant ce qui s’ensuit :
« Comme ainsi soit que les maîtres Doyen et Docteurs de la Faculté de Théologie en notre Université de Paris , n’auroient pas tenu grand compte de ce que notre feu seigneur et père leur auroit mandé touchant les Bibles de notre Imprimeur P«.obert Estienne , et encore moins en auroient tenu compte depuis le trépas de notre dit feu seigneur et père. Pour ce est-il que nous te mandons, huissier, que tu fasses très-exprès commandement de par nous aux dits maîtres Doyen et Docteurs, etc. » • —
Cependant ils se moquent du Roi , comme ils avoient de coutume, et se rient auprès de leurs brocs et flacons, sans se soucier de rien. —
Je retourne à la cour. Je demande qu’eux présens disent ce qu’ils ont à l’encontre de moi , et qu’ils produisent leurs articles. Estant contraints, ils viennent dix, s’il m’en souvient bien, entre lesquels étoient Odoard , leur orateur, Picard, et de Govea l’ancien. Us entrent au Conseil étroit,
DES THÉOLOGIENS DE PARIS, qui étoit assemblé en beaucoup plus grand nombre que de coutume. Car tous les Cardinaux et Evêques suivans la cour y étoient : le Connétable , second après le Roi , et le Chancelier. Ces dix, au nom de tous, me donnent le combat à moi seul. • — Ayant débattu de beaucoup de choses, avec grande risée de toute l’assistance , à cause de leurs noises tumultueuses, pour ce qu’ils discordoient ensemble, il me fut commandé de répondre sur-le-champ , et parler pour moi. Je crois qu’en ma défense, l’objurgation dont usois sembla bien dure à ces dix ambassadeurs. Toutefois la vérité de la chose contraignit aucuns d’entre eux de témoigner que mes annotations étoient fort utiles.
Après que nous eûmes été ouïs d’une part et d’autre , on nous fait retirer en une garde-robe prochaine. — Nous sommes rappelés pour ouïr la sentence des juges. Il leur est prohibé et défendu expressément de n’usurper plus en la matière de foi le droit de censurer appartenant aux évêques, etc., etc.
Cependant la Faculté sollicite le bon prud’homme Guiancourt, qui pour lors étoit confesseur du Roi, afin qu’il s’employât vaillamment et âprement à me combattre. « Avisez , lui écrivoit-on, que Robert Estienne soit condamné comme hérétique. Comment? qu’il soit dit qu’un homme mécanique ait vaincu le Collège des Théologiens ! » Et à la fin des lettres (je le ai vues et lues) , il y avoit de rechef écrit : « Surtout voyez que Robert Estienne ne vainque ! » —
Et m’étant retiré à Lyon par devers très-illustre prince cardinal de Guise, il m’avertit en grande compagnie de
gentilshommes du changement qui étoit survenu. Et quand je lui demandai s’il n’y avoit nul remède , il me répondit, nul. Je fus bien triste, et lui dis adieu et au pays. Je m’en allai vers Castellan (Pierre Du Châtel) lui raconter ces choses, et lui dis le dernier adieu, voyant qu’il me falloit quitter le pays. — Toutefois, en sortant de sa maison , je le priai bien fort qu’il lui plût savoir du Roi que cela vouloit dire. — Castellan déclare au Roi par assez long propos comment j’étois contraint d’abandonner le pays; que la nature des théologiens étoit telle de poursuivre jusqu’à la mort ceux auxquels ils se sont attachés. — Lors le Roi répondit que pour cela il ne me falloit pas laisser le pays , seulement que je me donnasse garde à l’avenir; ajoutant que j’eusse bon courage et que je poursuivisse comme de coutume à faire mon devoir, à orner et embellir son Imprimerie. Quand ces choses me furent annoncées , je m’arrête. —
Le bruit est que le Roi a commandé qu’on délivrât à Robert Estienne mille et cinq cents écus pour récompense des dommages qu’il avoit soufferts. Mais par leurs remontrances et clameurs, ils obtinrent ce que je desirois (car je puis dire à la vérité que mon esprit a toujours été libre; je n’ai jamais servi à l’argent; le Seigneur m’a accoutumé aux labeurs, comme l’oiseau au vol), c’étoit qu’on ne me baillât pas d’argent. —
Ici toutefois le Roi me promit qu’il seroit une autre fois plus libéral envers moi , et me feroit plus de bien que cela. Je lui rendis grâces, le priant tant seulement de m’être
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protecteur à l’encontre de mes adversaires, et que j’aime mieux sa faveur et protection que nul argent 1 . Cela me fut octroyé, Dieu merci! Mais pour avoir mes lettres par lesquelles je pusse certifier aux adversaires le bon vouloir du Roi envers moi , il me fallut endurer peines et fâcheries incroyables trois mois , tant avoit de puissance l’autorité ou l’importunité de la Sorbonne, même envers les plus principaux , qu’ils faisoient doute de sceller ce que le Proi avoit commandé par quatre fois. Toutefois le Seigneur vainquit; car après que les lettres eurent été cinq fois corrigées , à la fin elles furent scellées par le commandement du Roi trèsclément prince. —
Je garde les lettres par devers moi et ne les divulgue point. Incontinent, j’entends que dedans trois jours je dois être mis en prison si je ne me garde. Alors je produis les lettres du Roi. — Us devinrent plus muets que poissons, sinon qu’ils murmuroient entre eux sans dire mot.
Pendant que ces troubles s’apaisent, je poursuis à im~
1 J’ai omis à dessein de parler de l’enlèvement prétendu des matrices grecques , parce qu’après ce qu’on devoit lire en cet endroit , il m’ avoit paru superflu de revenir sur cette mensongère allégation. Comment, en effet, un homme qui a exprimé dans toute la candeur et la sincérité de son âme des sentimens aussi purs et aussi désintéressés , a-t-il pu être soupçonné d’avoir emporté avec lui à Genève, poulies vendre, les matrices des caractères grecs dont il étoit détenteur! Robert Estienne ne pouvoit avoir un meilleur défenseur de sa mémoire que lui-même; et désormais il n’y a plus rien à dire sur ce sujet, qui a été trop longtemps exploité par les passions religieuses, et même par des passions plus mondaines.
primer le Nouveau Testament grec , en grande marge. Après que l’œuvre fut achevé je le porte à Castellan; lequel me tança aigrement, me disant que j’étois un orgueilleux. Je lui répondis que les plus anciens juges d’entre eux n’entendoient rien ou bien peu en cette langue. — Finalement, venant en leur présence en autant plus grand désir, qu’il me sembloit que ce seroit pour la dernière fois, je leur présente en leur conclave, aux Mathurins, le Nouveau Testament par moi imprimé. Ils voyent que c’est grec, qui est imprimé. Ils demandent qu’on leur apporte le vieil exemplaire. Pensez que c’étoit pour y lire? Je réponds qu’il ne se peut faire , pour ce qu’il n’y en avoit point un tant seulement , mais quinze qu’on avoit reportés en la librairie du Roi, lesquels j’avois eus par grand prière : les ayant bien diligemment conférés, que j’avois imprimé celui-ci selon le devoir que j’avois tant envers le Prince que la République. — On me fait retirer : on me rappelle. Quelles badineries vis-je là entre eux ! J’ai honte de les raconter, voire de m’en souvenir. Je me retire de rechef, et de rechef suis rappelé. — Ne me disant rien de leur ordonnance, je prie le Doyen : « Eh bien , Monsieur, que sera-ce ? quel rapport ferai-je au Roi?» Il me répond doucement : « Messieurs ne sont pas d’avis que ce Nouveau Testament se vende à cause des annotations qui sont à la marge. » Je leur fais instance de me bailler par écrit la sentence de la Faculté pour la montrer au Roi 5 ils me la refusent tout plat. — Le lendemain je m’en vais à la cour. Je présente au Roi , suivant la coutume, le Nouveau Testament, en la présence des Car-
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tlinaux et des Princes. — Castellan raconta au Roi ce que la sacrée Faculté avoit ordonné d’un si saint œuvre. On se mit à rire d’une façon étrange , et tous d’une voix dirent : « Quelle impudence, quelle bêtise, quelle témérité! » brief que leurs inepties ne se pouvoient plus souffrir. Quand ils virent qu’étant retourné de la cour je mis ce Nouveau Testament en vente , sans nulle crainte , ils s’émerveillèrent de l’audace d’un homme privé et imprimeur contre le décret des théologiens.
Et me voyant que j’étois retiré de leurs mains , afin de ne les enaigrir par mépris , je m’accordai de leur communiquer tout ce que j’imprimerois ci-après. Dont me tenant enfilé par cette paction ou plutôt nécessité , ils commencèrent à n’avoir plus nulle crainte de moi; et de moi je n’étois en rien plus assuré d’eux; car je savois bien qu’ils étoient enflammés contre moi d’une haine irréconciliable. Par quoi j’ai été contraint de me retirer en lieu plus sûr, d’où je pusse accomplir la promesse que j’avois faite.
Voilà, lecteur chrétien, le dernier acte de ce jeu. D’un nombre infini des tours qu’ils m’ont joués , j’en ai touché bien peu , car ce seroit chose par trop difficile à raconter comment le Seigneur m’a tiré de leurs laqs. — Vrai est qu’il n’y avoit nulle cause de me défier de la protection du Roi (Henri H) ; mais pour ce que j’avois à combattre avec des bêtes si venimeuses, j’ai estimé qu’il n’y avoit rien de meilleur que de céder à leur malice obstinée. Car ils pouvoient se jouer du Roi à leur appétit, et mépriser ses commandemens sans en être punis ; ils pouvoient abreuver les oreilles des