L AMOUR DU METIER
Mais, avant tout, il faut aimer le métier qu'on a choisi pour gagner sa vie ou pour l'occuper. C'est l'ami de tous les jours, le compagnon, un être très particulier qui tient du serviteur et du maître.
11 tient du serviteur en ce qu'on lui assigne sa tâche, son nombre d'heures, son service, ce qu'il a à gagner, et qu'on le tance de n'avoir pas assez produit. « J'ai un métier ingrat, inconstant, décevant; il me manque quand j'ai besoin de lui ; il ne rend pas et il ne met pas assez de bien-être dans la maison ; pourtant, je le mène rudement ; mais voyez s'il m'écoute ».
11 tient du maître en ce que ses heures doivent être les vôtres, ses
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moments d'activité les vôtres ses vacances les vôtres, et qu'il vous garde éveillé quand vous auriez envie de dormir et qu'il vous tient des discours impertinants : « Vous ne faites pas assez pour moi ; vous avez des distractions ; vous servez mieux un autre que moi ; mieux, non ? avec plus de plaisir ; vous ne me faites pas honneur dans le monde ». C'est un famulus despotique.
Cet être bizarre est tellement soudé à vous que peu s'en faut qu'il ne porte votre nom ; tout au moins il joint son nom au vôtre et son nom est votre surnom. On est Durand, avocat, comme cet autre était Scipion l'Africain. Ceci est un signe ; il indique, sinon une consubstantiation, du moins une union intime, un concordat presque indéfonçable ; il indique que vous devez tous deux faire votre chemin dans la vie, en bonne intelligence, avec des concessions mutuelles et de perpétuels accommo-
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déments ; il indique que vous ne devez pas rougir de lui et qu'il ne faut pas qu'il rougisse de vous.
D'abondant, on a toujours des raisons d'aimer son métier, pour peu qu'on se fasse une raison. Il y a les grands métiers, il y a les métiers humbles, il y a les métiers anciens, il y a les métiers nouveaux.
Les grands métiers flattent par la considération qu'ils vous attirent dans le monde, par un peu de gloire, quelquefois, qu'ils jettent sur vous. 11 n'y a pas à insister.
Les petits métiers sont durs, lourds, ennuyeux. Ils demandent de la vertu. Ils se divisent en deux catégories : ceux qui sont dangereux, et ceux-ci égalent les plus grands, s'ils ne les surpassent, et ils donnent à qui les exercent une telle dignité, qu'ils portent leur récompense et leur couronne, et leur auréole avec eux-mêmes ; j'entends encore, et je n'hésite pas à le reproduire, ce propos d'un vidan-
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geur de province : « C'est un beau métier, parce que, quelquefois, là où on descend, on y reste ». — Ceux qui sont à la fois humbles et sans danger, et, en vérité, ceux-ci n'ont pas grand chose pour eux, il faut les faire avec une conscience extrême pour arriver à les aimer, en raison de cette conscience même, pour arriver à s'aimer en eux comme dans un miroir qui vous rend témoignage de votre parfaite bonne volonté. Je crois que c'est John Lubbock qui a dit : « Ne fiton que des épingles, il faut aimer de tout son cœur à les faire ». On aimera à les faire si on les fait aussi parfaitement qu il est possible ; car, alors, on se dit et l'on a le droit de se dire: «Je ferais quoique ce fût aussi bien que cela ».
C'est à peu près le propos de Marc-Aurèle : « Que ton rôle soit de trois lignes ou de mille, qu'il te faille quitter la scène au premier acte ou au cinquième, c'est même chose aux yeux de Dieu et de ta
conscience ». Et, en effet, ce qui dépend de nous, importe seul, et il dépend de nous, non pas de faire tel ou tel métier, mais de bien faire le nôtre. Le sculpteur d'épingles doit se dire : « Labcri a un métier plus brillant que le mien ; cela n'a dépendu ni de lui ni de moi ; mais il ne fait pas mieux ses plaidoyers que moi mes pointes ; moralement nous sommes égaux ».
Les métiers anciens ont une histoire, dans laquelle nous entrons en les adoptant, une gloire à laquelle nous participons en les exerçant. Cela soutient dexercer une profession illustrée par les noms de Bichat, de Laennec, de Trousseau, de Berryer, de Chaixd'Est-Ange, d'Edmond Rousse, de Claude Bernard ou de Pasteur ; mais, en même temps, cela écrase.
Quelquefois, on se dit qu'il ne faudrait pas qu'il y eût le même nom pour v'ou-s désigner et pour désigner ces grands hommes.
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Somme toute, il y a à la fois sentiment de dignité et sentiment d'émulation. 11 est beau d'exercer un métier ancien.
Les métiers nouveaux fouettent merveilleusement, en la renouvelant, l'ambition de l'homme. Etre électricien ou aviateur, c'est regarder dans l'avenir et y plonger de tout son courage et de toutes ses espérances. On a, dans ce cas, inventeur ou simple praticien, la conscience que si le monde marche, on est de ceux qui l'aident à marcher. La civilisation a ses mauvais côtés : un de ses bienfaits, je dis, ne dût-elle d'ailleurs, ne dût-elle même, n'aboutir à rien, est d'être une cause finale d'énergie. Elle fait de la vie une occasion d'effort ; je crois même qu'elle le fait trop ; mais encore, en faisant de la vie une occasion d'effort, elle lui donne un sens, le seul, peut-être, que, sous peine d'être méprisable et inintelljr^ible, elle puisse avoir.
Aimons notre métier quel qu'il
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soit, sauf s'il est honteux, auquel cas il faut se hâter d'en aimer un autre ; aimons-le comme une des collectivités où nous sommes engagés pour notre bien et pour le leur. 11 est intermédiaire entre ces deux collectivités, la famille et la patrie ; il inscrit l'une et il est inscrit dans l'autre. Plus vaste que la famille, plus restreint que la patrie, il participe des caractères et de celle-ci et de celle-là. Nous l'habitons de notre adolescence à notre mort, nous en jouissons, nous en souffrons, nous nous y attachons et par nos plaisirs et par nos souffrances ; il nous impose des devoirs, il nous donne des récompenses quelquefois, des fiertés souvent, des satisfactions toujours ; il nous soutient comme une armature extérieure qui, du reste, par les sentiments qu'elle nous inspire, devient intérieure aussi ; il est au nombre des choses qui nous empichent de n'être qu'un moi, ce qui est épouvantable. Il a droit à notre amour
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parce qu'il a droit à notre reconnaissance. Comme la patrie, comme la famille, comme s'il était une espèce de divinité, quoi qu'on lui donne, il nous donne toujours plus que nous lui avons donné.