LE MANQUE DE VOCATION
Les professions exercées par manque de vocation sont des mariages de raison ou de convenance (au singulier) ou accidentels. C'est du reste le cas le plus ordinaire.
La plupart des jeunes gens auraient plutôt le désir de ne rien faire et ils prennent la profession où les circonstances les conduisent par la main si ce n'est celles où la nécessité les conduit par l'oreille. (( T^on eunt seJ feruntur ». Quand j'avais seize ans, je n'avais d'idée arrêtée sur aucun métier ni de penchant marqué pour aucun. Je songeais un peu à la médecine, au barreau et à l'enregistrement, mais je tenais ces professions — comme du reste toutes — pour effroyablement diffi-
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ciles et au-dessus de mes facultés.
Comme je n'avais aucune décision, mon père décida pour moi. 11 était professeur et dans l'âme; il décida que je le serais. Je me laissai faire sans aucun plaisir ; mais je me laissai faire. Je ne fis pas réflexion qu'il s'agissait d'enseigner des langues et que la mémoire des mots m'était très singulièrement refusée ; qu'il s'agissait de parler et que j'avais peu de facilité d'élocution. Je me laissai faire. Je puis dire que, quand il s'agit de profession par manque de vocation, je connais le sujet.
Quelques années après, comme je me présentais à l'école normale, je subis, préalablement, ce qu'on appelait alors « l'examen moral » — j'ignore si cette cérémonie a été maintenue — et un inspecteur général me demanda ex abrupto :
« Pourquoi voulez-vous être professeur ?» Je n'en savais absolument rien. Je répondis : « Fils de professeur, je suis naturellement conduit vers une profession qui,
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d'ailleurs, ne me déplaît pas. » — « Monsieur le Proviseur, dit amèrement l'Inspecteur général, voilà un jeune homme qui, dans cinq ou six ans, demandera sa main à une jeune fille et savez-vous ce qu'il lui dira ? Il lui dira : « Mademoiselle, vous ne me déplaisez pas ! » — 11 exagérait les analogies ; mais il avait raison ; je n'avais pas la vocation.
Or, ceux qui prennent un métier sans en avoir la vocation, le plus souvent le font assez bien. Ils n'ont pas de déception ; ils n'ont pas, non plus, l'ennui des choses trop connues. Ils ne font pas leur métier passionnément ; ils ne le font pas, non plus, mécaniquement et par l'emploi inconscient de vieilles routines. Et, très souvent, ils finissent par l'aimer. On a dit que, quand l'amour existe, le mariage l'éteint et que, quand il n'existe pas, il le fait naître. Il y a du vrai. On finit par aimer le métier pris sans vocation à cause de la
peine qu'il vous coûte, des difficultés que l'on rencontre en lui et en soi pour l'exercer. C'est une chose à conquérir et quand on est vainqueur, on l'aime de l'avoir conquise. J'ai retrouvé mes sensations personnelles dans les « Lettres à un ami » de l'avocat Edmond Rousse.
Il n'était pas né avocat ; il était, ce me semble, né homme de lettres ; en tout cas il n'était pas né avocat.
Très avancé dans sa carrière il avait les affres de la veille et du début et, pendant le plaidoyer, il peinait et suait à la barre. D'avoir, peu à peu, dompté le cheval, il aima passionnément sa monture, dont les rebellions ne faisaient plus que raviver son ardeur et donner du piquant à la sensation de sa maîtrise. C'est, comme dit Nietzsche, qu'il faut se surmonter et qu'il faut vivre dangereusement et que les seuls plaisirs vifs de l'homme sont de vivre dangereusement et de se surmonter. Le métier est une expansion de notre être ou une lutte
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contre notre être ; dans les deux cas, il est un déploiement de nos facultés; mais, dans le premier cas, il l'est de nos facultés aisées, de notre imagination, de notre méthode (chez d'autres), de notre facilité d'assimilation ou de travail ; dans le second cas, il l'est de nos forces de volonté et de courage ; dans le premier cas, on s'y abandonne, dans l'autre on le prend corps à corps ; dans le premier cas, on nage au fil de l'eau, dans le second cas, on rame contre le courant.
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LE MÉTIER PÉTRIT l'hOMME
C'est le moment de dire, car la chose s'applique presque également aux deux cas envisagés, que le métier a ceci d'excellent et qui le fait aimer des esprits droits, autant que détester des esprits mal faits, qu'il est une discipline. Comme le mariage, avec qui je ne cesse pas de lui trouver des rapports, qu'il ait été désiré passionnément, désiré complaisamment ou seulement accepté, il faut s'y adapter, s'y ajuster, combiner ses angles avec ceux que l'on a soi-même, engrener avec lui.
Il est une façon que les hommes ont inventée de pourvoir à leurs besoins généraux ; il a donc quelque chose d'universel et vous êtes
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un individu ; vous devez mettre dans votre individualité quelque chose d'universel ou du moins de général, La locution « homme de...
homme de... » est très remarquable à cet égard et contient un sens assez profond. « L'homme de loi » est proprement l'homme de la loi, l'homme que la loi embrasse, enveloppe, dépasse, absorbe peut-être, l'homme dont la loi a fait sa chose.
« L'homme de guerre », « l'homme de mer », « l'homme d'église », (( l'homme de lettres ». Pourquoi ne dit-on pas l'homme de médecine?
Parce que les langues ne sont pas complètement logiques. Encore, pour médecin, on disait autrefois « l'homme de l'art ».
Cette inscription de l'homme dans un métier lui donne une âme collective ou plutôt exige que peu à peu il s'en fasse une, tout de même que le mariage lui donne une âme familiale, plus encore sociale, ressortissant à l'association de ceux qui sont avec ceux qui ne sont plus et
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avec ceux qui seront, ou plutôt exige qu'il se fasse cette âme pour ne point n'éprouver du mariage que les tracas, les ennuis et les contrariétés.
Cette dépersonnalisation partielle de l'homme engagé dans une profession est une discipline lointainement analogue, mais analogue à celle de l'ordre monastique. Elle force l'homme à être plusieurs ; elle crée en vous un être qui vous double et cet être est le résumé d'une foule d'autres que leur situation force à avoir entre eux quelque" chose de commun, de sorte que vous êtes vous-même, plus quelqu'un qui est collectif et cependant assez nettement défini.
Or, toute discipline consiste précisément en ceci : porter en soi une âme étrangère à laquelle on adhère, que l'on respecte et à laquelle on sacrifie quelque chose. Quand le stoïcien adhère à l'ordre universel comme à quelque chose qui est
intelligent et qui a raison contre lui, il se crée une discipline qui l'arrache à lui-même, comme on dit, ou, comme il faut dire, qui tend à ne laisser en lui que la partie de lui qui est capable d'adhérer à quelque chose de supérieur. De toutes les religions on devra en dire autant. Or, l'homme a besoin, au-dessous, pour ainsi parler, de sa religion ou de sa communion philosophique, intérieurement à sa religion ou à sa communion philosophique, de petites religions moins vastes, moins compréhensives, qui l'enserrent de plus près et qui, du reste, elles aussi, lui donnent une âme qui est la leur. Ces religions, c'est la famille, c'est la profession, c'est la patrie.
Puisque nous parlons de la profession, quelle est la discipline particulière qu'elle donne à l'homme, quelle est l'âme particulière qu'elle verse en lui ? Elle le dresse à agir d'après des méthodes qu'il n'a pas
inventées et que pourtant il peut modifier ; qu'il n'a pas inventées et que pourtant il doit accommoder à sa nature et qui même ne seront bonnes pour lui que s'il les a pliées légèrement à son naturel, La profession est donc une méthode d'action suggérée à l'être agissant, dans laquelle il se meut librement encore ; c'est un cadre assez résistant, mais flexible, dans lequel il insère son activité. Rien de meilleur pour l'esprit, qui, par là, se fortifie et s'affermit; pour le caractère, qui, par là, s'assouplit et s'égalise.
L'homme sans profession est une force dispersée et qui retombe sur elle-même ; l'homme d'un métier est une force réglée, mais qui reste habile et qui est à la fois limitée dans son expansion et excitée à se déployer. L'homme de génie n'a pas besoin de cela et même n'en serait que gêné ; c'est la définition même du génie d'être une force qui est à elle-même sa discipline, à elle-même son stimulant et sa
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règle, et à elle-même son frein et son aiguillon, mais l'homme moyen, mais tout le monde, sauf quelquesuns, a besoin de cette discipline à la fois dominatrice et fortifiante.