‹ De la professionChapitre 5 sur 13 · L HOMME DEVORE PAR SA PROFESSION · texte numérisé non relu

L HOMME DEVORE PAR SA PROFESSION

Le plus souvent cependant — surtout quand il y a eu vocation et vocation qui n'a point eu de déconvenue — la profession absorbe l'homme, l'englue et « l'englout »

despotiquement comme une maîtresse ou comme un enchanteur, le pétrit comme une matière plastique, glaise entre les mains du sculpteur. Il y a plusieurs manières.

Quelques-uns sont dominés par leur profession de telle sorte qu'ils ne peuvent parler que d'elle. Vous avez connu des spirites, des anticléricaux, des automobilistes; vous avez constaté avec effroi qu'ils ne pouvaient parler que de désincarnation et de réincarnation; que de captation des âmes et des testa-

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ments, des mœurs horribles des prêtres et des assassinats commis par les Pères jésuites; que de volants et de carburateurs. Tout de même, tel juge ne peut parler que de motifs de cassation, d'appel suspensif et de mise en délibéré; tel avocat que de conclusions et d'artifices de procédure ; tel professeur que de méthodes et tous ses propos sont des discours sur la méthode; tel médecin que de diagnostics et de prophylaxie : « Je vous le demande, cela n'était-il pas indiqué en tenant compte de cette contre-indication qui consistait en ceci... » J'ai connu un professeur d'enseignement spécial ou d'enseignement moderne qui, quand il ne vous parlait pas de l'enseignement moderne, ne pouvait vous entretenir que d'enseignement spécial. C'était toute la diversité de propos dont il fût capable. On ne l'abordait qu'en lui demandant des nouvelles de la pédagogie moderne et il ne soupçonna jamais qu'il y

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eût la moindre taquinerie dans cette question ; car enfin de quoi pouvait-on parler? — Ce sont ces gens-là qui trouvent qu'il n'y a jamais rien dans les journaux et que les hommes de lettres, les savants, les historiens, les moralistes, les prédicateurs s'occupent d'une foule de prétendues questions qui n'intéressent personne et semblent les choisir pour n'avoir ni auditeurs ni lecteurs. Ce sont ces gens-là qui sont comme les providences des revues spéciales et des publications professionnelles. Un de mes amis, avocat, fonda une 7{evue du Palais, qui était extrêmement intéressante, discrètement variée, intelligemment hospitalière. Beaucoup d'abonnés lui dirent : « C'est très bien ; mais pourquoi y a-t-il de la littérature, de l'art, de la politique, de l'histoire? Qui est-ce que cela intéresse? »

L'homme dévoré par sa profession ne considère jamais sa profession comme une profession ; il

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la considère comme ceci autour de quoi tourne le monde et pour quoi le monde a été fait. Pendant un temps, très court, où je fus journaliste, un de mes camarades, professeur, me dit : « Pourquoi t'es-tu fait journaliste? C'est un métier ».

Pour l'homme dévoré par sa profession, le monde se partage entre ceux qui appartiennent à cette profession et les autres. Les autres sont des êtres dignes d'estime et de condescendance, mais que le sort n'a point favorisés, qui sont malheureux d'exister et dont l'excuse est qu'il en faut comme cela ; mais qui sont bien disgraciés d'avoir été prédestinés à être de ceux comme il faut qu'il y en ait. Du reste c'est une affaire d'aptitudes :

« Vous devriez tourner, dit Binet.

— Oh! il faut avoir les capacités pour cela. — 11 est vrai ».

L'homme qui parle toujours de sa profession est surtout un homme vain ; un homme qui est moins fier d'appartenir à sa profession qu'il

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n'est satisfait pour sa profession de ce qu'elle ait un homme comme lui, et qui se félicite moins d'être de son métier qu'il ne félicite son métier de le posséder. Cependant il n'est pas toujours vain. Les enfants parlent de la richesse de leurs parents, de leur belle habitation, de leurs relations honorables ; quelquefois ils en parlent sans cette arrière-pensée de gloriole et tout simplement pour en parler.

Dans ce cas, ce sont des simples.

Les professions ont, ainsi, beaucoup d'enfants simples qu'elles ont adoptés, qu'elles ont dressés, qu'elles ont assimilés à elles-mêmes, qu'elles nourrissent, qu'elles habillent, qu'elles logent, qu'elles divertissent, dont elles occupent tout l'esprit; et leurs enfants parlent d'elles comme de la maison maternelle et comme de l'horizon familier qui plaît à leurs yeux et au delà desquels ils ne voient rien.

D'autres existent qui ne parlent jamais de leur profession ; ou qui

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n'en parlent que quand il en est question dans l'entretien et courtement. Ceux-ci sont des avertis, ils savent qu'il ne faut pas plus parler de sa profession que de soimême, pour cette raison que c'est bien à peu près la même chose.

On dirait de ceux-ci qu'ils ne sont nullement possédés par leur métier, qu'ils en sont complètement indépendants. Souvent ils en dépendent et en sont possédés plus encore que les précédents. Ils n'en parlent pas; mais ils le font. Ils le font sans cesse, instinctivement et malgré eux, dans tous leurs actes et dans tous leurs gestes. Ils en ont l'aspect extérieur : mine grave de magistrat, regard fin et fureteur d'avocat, attitude et plastron d'orateur, bajoues gonflées de professeur ; ils en ont l'allure, ils en ont la démarche, ils en ont le tour de cou et le tour de bras.

Et ils font le métier de tout leur cœur, sans s'en apercevoir.

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Le magistrat rend des arrêts à la table de famille ; l'avocat ne cause jamais, il plaide toujours : « Et s'il en est ainsi et je défie qu'on me prouve qu'il en soit autrement... »- Le professeur ne cause jamais, s'il est vrai que la première qualité du causeur soit d'écouter : il professe toujours, il expose la question ; il la rattache à son principe ; il en déduit les conséquences ; il s'appuie d'exemples et il amène des citations, en quoi je me trompe, car elles s'amènent toutes seules.

Le médecin est observateur : il vit par les yeux; il scrute les regards, le front, les lèvres, les ailes du nez, la maigreur des mains ; il prend toujours la température ; il a tantôt le regard qui fouille, tantôt le regard en dedans qui suit la construction du diagnostic, et il est toujours distrait, c'est-à-dire préoccupé, quelquefois de rien, mais il est le préoccupé en soi, par accoutumance : « 11 est très bien, disait cette dame, mais quand

il me serre la main, rien ne peut m'ôter de l'esprit qu'il me tâte le pouls ». Je ne parle pas des aliénistes qui ne peuvent causer avec vous sans se demander à quelle catégorie de déments vous ressortissez et qui, après tout, ne sont pas éloignés d'être dans le vrai.

Une faut pas croire que, seules, les professions très intellectuelles sculptent ainsi ceux qui les exercent à leur ressemblance. Le bureaucrate, chez lui, comme le souspréfet de Daudet « faisait un peu de classement » pour se divertir, fait toujours un peu de rangement et ne souffre aucun désordre dans le petit salon, ni même manque d'alignement dans les fauteuils, qui doivent être aussi disciplinés que les cartons verts. 11 n'y a pas jusqu'aux employés de chemins de fer qui ne fixent très impérieusement leur déjeuner à midi vingt-sept et le moment de la promenade à huit heures quatorze. J'ai connu un orateur chez

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lui qui était très particulier en sa mimique. Quand il écoutait, il me semble bien qu'il était comme tout le monde : il dormait un peu ; mais, dès qu'il se mettait à parler, sa tête s'inclinait un peu en arrière, sans se rejeter comme celle d'un avocat, et ses paupières s'abaissaient, se fermaient presque et la parole coulait lente et égale. Qu'était-il donc? Je le sus. Grand administrateur. Front porté haut, sans audace provocatrice, paupières presque closes surveillant la parole lente, c'est l'attitude d'un chef d'administration donnant ses instructions à un subordonné ou exposant un état de situation dans un conseil.

D'autres, enfin, sont absorbés par leur métier, sans en parler jamais, sans le jouer jamais et en y pensant toujours, lis ressemblent à tout le monde, mais ils sont « abstraits », renfermés, concentrés, taciturnes, d'éternelle mauvaise humeur. Loin qu'ils en

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parlent, on sait autour d'eux qu'il ne faut jamais leur en parler; mais on sait bien qu'ils ne pensent pas à autre chose et que c'est leur tourment : a Ton père est préoccupé. 11 y a une difficulté. Dans ce métier-là il y a toujours des difficultés. Ne parle pas ; ne tousse pas; ne dis pas que tu es malade; ne te trémousse pas : cela coupe le cours des idées ; ne mange pas avec bruit ; ne laisse pas tomber ta fourchette sur ton assiette ; ne le regarde pas fixement ; n'aie pas l'air de t'apercevoir ; n'aie pas trop l'air de celui qui s'en désintéresse absolument. » Le silence pèse ; l'ombre du bureau plane lourdement sur le repas de famille.

Ceux-ci ne sont pas de ceux que leur profession dépasse, qui ne sont pas à la hauteur de leur métier ; ce sont des timides, des timorés, des scrupuleux. La profession les hypnotise. Ils entrent chez elle comme les timides dans un salon et chaque fois qu'ils y rentrent

c'est comme si c'était la première.

Je demandais à une maîtresse de maison pourquoi cette nouvelle mode ou cette nouvelle étiquette :

« Dans ma jeunesse on gardait son chapeau à la main dans le salon.

Maintenant on le laisse dans l'antichambre. L'ancien usage donnait une contenance ; il était très utile aux timides. — Qu'est-ce que vous parlez du chapeau des timides ?

C'est pour eux qu'on a inventé le nouveau style. Ils le laissaient toujours tom.ber en entrant. »

L'homme torturé par sa profession est un homme qui, même chez lui, laisse toujours tomber son chapeau.

vu

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