De la propagation du choléra et des moyens de la restreindre
Un des problèmes les plus ardus qui soient posés de nos jours à la science, c’est la recherche des causes du choléra et de son mode de propagation.
Depuis trente-cinq ans, cette maladie à tracé sa route, en Europe seulement, à travers plusieurs millions de tombes!
Les aïnés de notre génération ont pu assister à sa triple invasion, et il en est peu qui ne comptent, dans le deuil général, des parents ou des amis. |
Les ravages que fait le choléra deviennent de plus en plus rapprochés ; 1832, 4849, 1854 s'éloignent à peine de nos souvenirs, et déjà 4865 renouvelle l'ère du massacre.
Si l’on trouve un jour le moyen d’enchaïiner le fléau, il ne faut pas que l’histoire puisse reprocher à notre époque de ne lavoir même pas tenté. Aussi tous les amis du bien public doivent-ils se féliciter de voir le gouvernement de la France prendre en main cette cause.
Quand une question se présente avec des conséquences aussi formidables que celle-ci, quand tout est à craindre et presque tout à trouver, il faut d’abord écarter les entraves qui paralysent. La première, c’est l’indifférence scientifique; il faut que tous ceux qui, par leur position dans la science,
(4) Un résumé de ce travail à été lu par l’auteur à l’Académie de médecine, dans sa séance du 45 octobre 1865.
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tiennent des armes, combatlent dans un camp ou dans un autre. Il faut ensuite entrainer dans la lutte le scepticisme qui ne veut pas s’éclairer et qui tend à regarder comme des résultats non avenus les recherches les plus rigoureuses, si elles viennent à l'encontre d’une opinion préférée.
Qu'est-il arrivé en France pour la question du choléra depuis 4832? La doctrine de la non-transmissibilité, expression de la conviction la plus profonde du moment, a prévalu; elle est devenue une espèce de mot d'ordre, et depuis lors elle a régné souverainement, tout ce qui a pu tendre à en ébranler la solidité n’a pas ‘été admis aux honneurs de la discussion. C’est le sort qui à été réservé aux œuvres de MM. Littré, Pellarin, Spindler, Brochard, Briquet et Mignot, Huette, etc. Qu'en est-il résulté? Le silence s’est fait en France autour de ce grand problème, et, si une réaction se manifeste en ce moment, il faut en chercher l’origine dans l'évidence même des faits.
Les choses se sont passées autrement à l’étranger. En Angleterre, et surtout en Allemagne, depuis 4854, les opinions les plus contraires ont été produites, discutées, et beaucoup d’entre elles ont eu le rare bonheur de susciter des controverses ardentes. 1l en à été ainsi particulièrement de la doctrine émise par Pettenkoffer (1), qui a divisé d’abord, puis rallié les esprits les plus éminents en Allemagne. La suite de cette étude permettra de porter un jugement sur une œuvre de la plus grande valeur, vieille de dix ans et dont le nom même est resté inconnu en France.
Le moment est-il venu où l’on verra s’éveiller en France, autour de ce sujet, cet esprit de recherches opiniâtre qui n’abandonne un problème que lorsqu'il est résolu ou démontré insoluble ?
(4) Professeur Max Pettenkoffer, Recherches et considérations sur le mode de propagation du choléra, el sur les moyens d'en prévenir et d'en arréter le développement. Munich, 1855.
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Loin de moi la prétention d'apporter ici beaucoup d’éléments nouveaux, et moins encore de donner la solution. Ce que je voudrais tenter, c’est de tirer une déduction rigoureuse des faits que j’ai pu observer et de ceux surtout qui sont disséminés dans des œuvres consciencieuses trop peu connues.
Le problème à résoudre peut être posé ainsi : Le choléra est-il déterminé et propagé par des influences qui tombent dans le champ de notre action ; ou est-il le produit d'éléments dont la naissance, le siége, le mode de propagation, sont insaisissables ?
On aperçoit dès à présent l’abime qui sépare ces deux points de vue: si le premier est vrai, une voie fructueuse est ouverte aux entreprises qui peuvent empêcher la naissance ou la propagation du mal; si c’est le second, il faut s’incliner et attendre avec la résignation du fatalisme les coups du hasard.
Mais on doit aller plus loin et admettre que si l’une des théories, celle de l’action, présente un degré d'incertitude égal à celui de l’abstention, c’est encore la première qui doit prévaloir jusqu’au jour où lapplication pratique des moyens qui en découlent en aura démontré l'impuissance absolue.
Dès les premiers pas dans cette recherche, on est arrêté par une objection. Le bien public, disent quelques-uns, s’opposerait à ce que la croyance dans Ja transmissibilité füt affirmée, si même elle était vraie. L'efficacité des moyens préventifs, dit-on, étant admise, le mal produit dans le pays par les entraves apportées à la libre circulation serait plus considérable que les ravages que pourra causer la maladie. C’est là certainement une doctrine monstrueuse dans laquelle les sentiments humains n’ont nulle part; si elle pouvait trouver des adhérents pour l'instant actuel, elle les perdrait immédiatement devant l’appréhension d’un retour plus fréquent et plus meurtrier encore des épidémies. La notion de la transmissibilité du choléra, dit-on encore, pourra compromettre
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dans quelques cas le salut des malades. Il se trouvera des parents, des amis, qui hésiteront à les entourer de soins nécessaires.
Dans un temps où les sentiments d'humanité et de dévouement sont plus éclatants que jamais, ce danger peut-il être à craindre? Le choléra serait-il la seule affection transmissible, et les malades atteints de variole, du typhus, ont-ils jamais été exposés à l’abandon ?
On a encore objecté qu’affirmer la transmissibilité sans avoir les moyens d’en arrêter les effets, c’est créer une perturbation générale sans aucun profit.
Je crois que les moyens existent et J'espère le démontrer.
Le jour où, en annonçant l'apparition du choléra sur un point du territoire, l'autorité déclarerait que des mesures ont été prises pour en arrêter le développement, elle apporterait dans les esprits une quiétude d’autant plus complète et plus rationnelle que l’on serait mieux convaincu de l’importance du rôle que la transmission joue dans la propagation de la maladie.
Marche générale du choléra sur le continent.
Quand on étudie avec attention la marche du choléra depuis 1816 jusqu’à nos jours, on est frappé de ce grand fait qui, dès à présent, peut être considéré comme une des lois de la maladie, c’est que, depuis les bouches du Gange jusqu’à l’embouchure de l’Ébre, elle a toujours cheminé sur les grandes routes de terre les plus fréquentées, qu’elle a abordé les continents par les ports, et a progressé avec la même vitesse que celle des moyens de locomotion employés dans les régions envahies.
Je ne veux pas rappeler ici ce long itinéraire si bien tracé
pour l’Inde par Jameson (4), Anderson {2), Annesley(3); pour la Russie par Lichtenstaedt (4); pour l'Allemagne par Wagner (5), Romberg (6), etc., et résumé depuis avec un gränd talent par M. Tardieu (7) et par Hirsch (8), Griesinger (9), Haeser (10), etc.
Il y à aujourd’hui un grand intérêt, dans un moment où règnent des opinions si diverses, à rappeler l’impression des premiers médecins qui ont étudié le choléra dans l’inde en 1817; leur esprit était libre, ils n’étaient engagés dans aucune théorie.
Voici, par exemple, des remarques dues à Jameson :
« Je ne sais d’où vient le mal, dit-il; mais ce qui me semble » évident, c’est que sa propagation est indépendante des cou- » rants atmosphériques, car la maladie vient de s’avancer du » nord au sud de Jaulna à Punderpoor, en faisant 45 à » 20 milles par jour avec la même rapidité que celle em- » ployée par les voyageurs, s'étendant en sens inverse du mous- » son sud-ouest le plus violent et le plus continu que nous ayons
» jamais essuyé. »
On trouve dans cet auteur une foule de faits d'importation directe dans les différents cantonnements de l’armée anglaise. « Personne, dit-il plus loin, n’a pu ne pas voir que la maladie a suivi les grandes routes de Deckan à Panwell, et je ne sache
(4) Report on the Epidemic Gholera. Calcutta, 4820.
(2) An account, etc. (Edinb. Journ., 1819, vol. XV).
(3) Treat. on the Epidemic Cholera of Ind. London, 1829.
(4) Le choléra asiatique en Russie. Berlin, 1831.
(5) Jos. Wagner, Traité du choléra. Prague, 1836.
(6) Romberg, Le choléra à Berlin. Berlin, 1837.
(7) Amb,. Tardieu, Le choléra épidémique, leçons professées à la Faculté de médecine de Paris, Paris, Germer Baillière, 1844.
(8) Hirsch, Manuel de géographie et d'histoire médicales. Erlangen, 1860.
(9) Professeur Griesinger, dans le Traité de pathologie médicale, rédigé sous la direction de M. Virchow, t. II, 2° partie. Erlangen, 1857.
(10) Professeur Haeser, Histoire de la médecine et des maladies épidémiques, 3° édition. Iéna, 1865.
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pas un village dans le Concan qui ait été atteint par la maladie sans avoir été visité par des gens venant d’un des lieux infectés. La première personne frappée le 43 août dans le Concan, fut un prisonnier qui avait quitté Serror Le 28 juillet, où la maladie régnait. Plusieurs soldats préposés à la garde du prisonnier furent atteints. » |
Deux autres faits importants ont été remarqués dès ce moment, c’est le peu d'influence des changements de température sur la marche de la maladie et la difficulté de son développement dans les hautes régions de l'Himalaya. Déjà l'influence pernicieuse des déjections et son rapport avec les différences de nature du sol étaient entrevus.
Les récits des autres médecins anglais qui ont observé le choléra dans l’Inde diffèrent peu de celui-ci.
L'opinion de la transmission de la maladie par les hommes prévalut dès cette époque, et le gouvernement persan préserva Téhéran et Ispahan de l'épidémie en empêchant Les caravanes qui se dirigeaient sur Kiachta d’en approcher.
Le choléra sévit d’une façon non interrompue en Asie, et l’exacerbation qui se montra dans le Bengale en 1826 est dans un enchainement continu avec l'épidémie précédente : le développement vers l’ouest est plus lent qu'après 1817; Tiflis n'est atteint qu'au commencement de 1830, la Crimée et la partie méridionale de la Russie en octobre 1830, et, malgré la rigueur de l’hiver, les provinces occidentales de la Russie {Minsk, Grodno et Wilna) sont dévastées.
1831 nous montre le choléra à Moscou, puis en Gallicie, et enfin à Vienne dès le mois d'août.
La guerre de Pologne et le transport des troupes accélèrent et disséminent la marche du fléau. Dantzig est infecté par un bateau venant de Riga ; Berlin et toute la Prusse orientale sont ravagés dès le mois d’août 4831.
Le Danemark, le Mecklembourg et le Hanovre doivent peutêtre à un cordon sanitaire très-rigoureux d’avoir été épargnés.
Aucune mesure de préservation ne semble avoir été prise en Angleterre, et le choléra éclate en octobre 1831 à Huddington, après l’arrivée d’un bateau venant de Hambourg, où régnait l’épidémie.
Peu après la maladie aborde la France par Calais (45 mars 1832), puis atteint Paris, où elle débute par des foyers circonscrits. ;
Il n’y aurait aucun avantage pour le but que je me propose, à poursuivre l’étude des épidémies ultérieures. Il suffit d’avoir rappelé la progression caractéristique du choléra sur les grandes lignes de communications ; elle est toujours restée la même.
Invasion par les ports.
L’importation du choléra dans les ports par des bateaux infectés, et suivie de l’envahissement d’un continent ou d’une ile, a pu être souvent démontrée jusqu'à la dernière évidence. Le premier fait de ce genre qui ait été signalé est l'importation du choléra à l’île de France, en 4821, par la frégate anglaise la Topaze, venant de Calcutta et ayant à son bord des cholériques (1).
L’invasion de la Hollande a été déterminée de la façon suivante en 4832. Malgré des précautions sévères prises sur la côte, et que nécessitait la multiplicité des relations avec J’Angleterre, déjà envahie, un cas de choléra éclata à Scheveningue, petit port situé à une demi-lieue de la Haye, le 24 juin
Du 28 au 1° juillet, 45 autres cas s’y déclarèrent, et peu de jours après, la Haye fut atteinte. Le docteur Kiehl (2), alors médecin sanitaire de la côte, a bien établi que le premier malade à été Le patron d’un bateau qui, violant la quarantaine,
(1) Moreau de Jonnès, Rapport sur le choléra-morbus. Paris, 1831. (2) Kiehl, Origine et préservation des épidémies. Berlin, 1865.