‹ De la properiete--Chapitre 10 sur 47 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DE l'hérédité.

Que du don résulte pour te père la faculté de donner à set enfants, pendant sa vie ou à sa mort.

On m'accorde que le don est Tune des manières nécessaires, incontestables d'user de la propriété.

Maintenant faisons un pas de plus. Quoi! je pourrais donner aux indifférents, à ceux qui ne sont rien pour moi, mais dont la souffrance m'a touché, et je ne pourrais pas donner à ma femme, à mes enfants, a ma femme qui partagea ma vie, k mes enfants qui sont issus d^elle et de moi, k ces êtres qui me sont plus chers que ma propre personne ! Quand ils ont faim, quand ils ont froid, si je ne suis pas dépravé , j'ai plus faim, j'ai plus froid en eux qu'en moi. Leurs besoins sont les miens, et me stimulent plus que les miens même. Dès lors ne me permettrez-vous pas de choisir entre les besoins que j'éprouve, de satisfaire d'abord ceux que je ressens plus vivement, et d'apaiser une faim plus pénible pour moi que cell^ qui se fait sentir dans mon propre estomac ? Vous me permettrez donc de nourrir mes enfants avant de me nourrir moi-même. Ce n'est pas tout d'ailleurs. Ces enfants, il faut bien que pendant une partie de leur vie quelqu'un les soutienne, car pendant un quart au moins de cette vie, ils sont trop faibles pour pouvoir se suffire. Dans l'état sauvage, par exemple, il faut monter aux arbres pour cueillir des fruits*, dans h société civilisée on ne trouve le pain qu'après l'avoir gagné. Mais si quelqu'un doit les nourrir, qui se chargera de ce soin, si ce n'est moi, moi leur père, moi l'auteur de leurs jours? L'aigle, l'hirondelle me donnent cet exemple, qu'apparemment vous me permettrez de suivre ! — Assez , assez , me diront encore mes contradicteurs, vous démontrez ce qui n'a pas besoin d'être démontré. — Mais où donc faut-il que

Bru DROIT DE PROPRIÉTÉ. 53

j'aille dans cette voie, pour trouver ce qui a besoin de démonstration P

La propriété n'est pas si je ne puis la donner aussi bien que la consommer : on m'accorde ce point. Si je puis la donner aux indifférents, à plus forte raison pourrai-je la donner à mes enfants, qui même en ont un indispensable besoin pendant une partie de leur vie : on m'accorde cet autre point. Je puis par conséquent donner a autrui, et dans autrui je puis, je dois préférer mes enfants. Où donc commence la difficulté? Au moment où je vais mourir, c'est-k-dire que je pourrais donner à toutes les époques de ma vie, excepté à celle de ma mort. Quoi I ce serait là l'unique différence entre le droit que je réclame et celui qu'on me conteste! Mais cette différence serait ou nulle, ou barbare , ou impossible.

Entrez dans l'asile domestique, placez-vous dans cet intérieur sacré, et dites-moi si vous pouvez y pénétrer, d'une manière assez certaine, assez supportable , pour empêcher que le père ne livre à son fils ce qu'il veut lui léguer au moment de sa mort? Si vous permettez k un père de donner de son vivant et non k sa mort, il aura soin de se dépouiller de son vivant même. 11 donnera un jour, une heure avant d'expirer, de la main a la main , les biens mobiliers , facilement transmissibles au chevet d'un mourant, tels qu'argent, pierres précieuses, ou valeurs de papier inventées pour la commodité du commerce. Les valeurs immobilières, plus difficiles a transmettre, telles que terres, maisons, objets encombrants, il les

donnera un an, deux ans, dix ans avant que d'expirer, ou bien il les vendra, et les avilira pour les convertir en valeurs transmissibles k volonté. En un mot, il aura obvié à votre loi en se dépouillant de son vivant. Mais, de cette obligation que vous lui aurez imposée de se dessaisir avant de mourir, il naîtra deux conséquences. Le bon père pourra être puni de sa bonté, le mauvais père récompensé de son égoïsme. Le bon père, se dépouillant avant sa mort, trouvera peut-être un fils ingrat , ne pourra pas planter un arbre, creuser un ruisseau, dans ce champ qu'il aura donné à son fils , et vivra comme un étranger au milieu de cette •opulence qu'il aura créée, et dont il se sera privé avant le temps, de peur que son fils ne pût la recueillir. Le mauvais père, au contraire, qui n'aura pas voulu se dessaisir, ou le lâche père qui n'aura pas su envisager l'idée de la mort pour assurer l'avenir de ses enfants , jouira de son bien , en jouira en maître jusqu'à la fin de ses jours. Ainsi le bon père aura été dépossédé, le mauvais aura possédé jusqu'à sa dernière heure I

A ces odieux résultats n'allez-vous pas m'arrêter encore et me dire : Assez, assez! — Oui, il faut s'arrêter, car il est évident que la nature ayant mis dans

le cœur de l'homme, et surtout de celui qui est bon, un penchant invincible a transmettre ce qu'il possède k son fils, l'asile domestique étant impénétrable, le père donnera k ses enfants , quoi qu'on fasse , la plus grande partie de ses biens , de la main k la main , les dénaturera pour les rendre plus facilement transmis-

sibies, ou, s'il ne peut les dénaturer, s'en dépouillera ayant sa mort, pour être plus assuré d'en faire un usage conforme k son cœur. Dès lors le législateur, certain de produire des monstruosités s'il s'obstine k contrarier la nature, et d'être d'ailleurs désobéi en voulant la contrarier, dispensera le père de ces odieuses précautions, et accordera qu'à sa mort ses biens passeront de plein droit k ses enfants -, il accordera en un mot l'hérédité de la propriété.

Et voyez combien seraient absurdes les conséquences d'une prescription contraire I Le père , vous ai-je dit, ne pourrait pas donner les terres, les maisons, les objets saisissables, mais il donnerait malgré vous les objets mobiliers , insaisissables , transmissibles de la main k la main, une heure avant d'expirer I La transmission du père au fils existerait pour certaines choses et non pour certaines autres I Mais il y en a de bien plus précieuses, dont toutes les prescriptions du monde n'empêcheraient pas la transmission. Celui-ci est un ouvrier habile, il a un secret pour tremper les métaux \ celui-lk est médecin et il a un secret pour guérir : l'empêcherez-vous k son lit de mort de se pencher, k l'oreille de son fils et de lui assurer une fortune en lui disant un mot? Un autre fut un grand politique, il eut la prudence en partage *, un autre encore fut un grand capitaine, il eut la gloire. Empêcherez-vous le premier de transmettre sa prudence k son fils p^r les leçons de toute sa vie? Empêcherez-vous le second de lui léguer sa gloire, seulement en lui léguant son nom ? Un troisième , mêlé

k toutes les affaires de sa patrie, a des opinions religieuses et politiques qui lui sont chères*, vous ne rempêcheres^ pas apparemment de les inculquer a ses enfants. Et quand les choses morales, qui doivent être les plus précieuses de toutes k vos yeux, si vous n'êtes pas un législateur voué au culte de la matière, se transmettent inévitablement, les choses matérielles, parce qu'elles sont matérielles, ne se transmettraient pas! L'argent peut-être, le diamant, comme les plus transmissibles après ces choses morales, passeraient aussi d'une génération k l'autre-, la terre seule, quand le père n'aurait pas songé k s'en dépouiller, serait retenue au passage! Songez-vous bien k ces monstruosités? N'en êtes-vous pas confus, sophiste intrépide?

Je tiens donc comme surabondamment démontrées les propositions suivantes :

Le don reconnu l'une des manières nécessaires d'user de la propriété, le don est inévitable, surtout au profit des enfants >,

Il est inévitable k toutes les époques de l'existence du père, et il faut, en accordant de plein droit la transmission de ses biens k ses enfants, au moment de sa mort , le dispenser de se dépouiller pendant sa vie.

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