DU DON
Que le don est Cune des manières nécessaires (Cuser
de la propriété.
Vous accordez que je puis jouir moi-même de ce que j ai produit, que je puis appliquer a mes besoins^ a mes plaisirs, les fruits de mon travail personnel. Mais les donner a un autre, serait-ce un attentat, un larcin, un danger pour la société de mes semblables?
D'abord supposez que j'aie produit plus que je ne pnis consommer, ce qui arrive k tout homme habile et laborieux , que voulez-vous que je fasse de ce surplus? J'ai mes greniers pleins de blé, mes fruitiers pleins de fruits, mes celliers pleins de vins; la laine de mes troupeaux m'a fourni plus de vêtements que je n'en puis user, tout cela parce que j'ai cultivé mes champs avec plus' d'intelligence et d'activité* qu'un aatre : que voulez-vous que je fasse de cette abondance? Que je mange plus que je n'ai faim, que je boive plus que je n'ai soif, ou bien que je jette ces excédants a une nouvelle voirie établie pour cet usage, ou bien enfin , ce qui est plus simple , que je ne les crée pas du tout? Si vous.ne me permettez pas d'user du surplus de mon travail k mon gré, l'une de ces trois conséquences est forcée, ou que je consomme
au deik de mes besoins , ou que je détruise , ou que je ne crée pas. Mais voici une manière d'employer le superflu de mon bien , que je soumets à votre jugement.
J'aperçois a la Ifmite de mon champ un malheureux expirant de fatigue et de faim. J'accours a cette vue , je verse dans son gosier un peu de ce vin dont j'avais trop; je présente à sa bouche un de ces fruits dont je ne savais que faire; je jette sur ses épaules un de ces vêtements dont j'avais plusieurs, et je vois la vie re« naître en lui, le sourire de la reconnaissance emprein* dre son visage, et j'éprouve en mon cœur une jouissance plus vive que celle que je ressentais dans ma bouche lorsque je savourais les fruits de mon champ. Est-ce que par hasard vous entendriez régler k ce point l'emploi de mon bien que je ne pusse en user de la manière qui m'est la plus douce? Est-ce qu'après m'avoir accordé les jouissances physiques de la propriété , vous m'en refuseriez les jouissances morales, les plus nobles, les plus vives, les plus utiles de toutes? Quoi donc, odieux législateur, vous me permettriez de matiger, de dissiper, de détruire mon bien, vous ne me permettriez pas de le donner! Moi, moi seul, voilh le triste but que vous assigneriez aux pénibles efforts de ma vie! Vous abaisseriez ainsi, vous désenchanteriez, vous arrêteriez mon travail. Au reste, jugez du fait parles conséquences. Je vous disais ailleurs que si chaque homme pouvait se jeter sur son voisin pour lui enlever les aliments dont il va se nourrir, celui-ci en faisant de même k l'égard d'un autre, la
société ne sérail bientôt plus qa'an théâtre de pillage au lieu d'être un théâtre de travail. Supposez au con* traire que chaque homme qui a trop donnât k celui qui n'a pas assez , le monde deviendrait un théâtre de bienfaisance. Et ne craignez pas toutefois que l'homme pût jamais aller trop loin dans cette voie et rendit son voisin oisif en se chargeant de travailler pour lui. Ce qu'il y a de bienfaisance dans le cœur de Thomme, est tout juste au niveau des misères humaines, et c'est tout au plus si les discours incessants de la morale et de la religion parviennent k égaler le remède au mal, le baume k la blessure.
Ainsi le don est la plus noble manière d'user de la propriété. C'est, je le répète, la jouissance morale ajoutée a la jouissance physique. — Assez, assez, me« diront mes contradicteurs ; vous démontrez ce qui n'a pas besoin de démonstration. — J'en conviens, mais poursuivons, et on sera peut-être obligé de m'en dire autant de tout le reste.