DU RICHE
Que les agglomérations de biens résultant de la propriété tant personnelle qu'héréditaire, composent ce qu'on appelle la richesse, laquelle remplit dans la société plusieurs fonctions indispensables,
II résulte de la propriété garantie h l'individu et à ses enfants, des accumulations de richesses, plus ou moins promptes, auxquelles une seule génération suffit quelquefois pour se former, lorsqu'il se rencontre un homme heureusement doué, mais auxquelles il en faut ordinairement plusieurs, et il s'élève de la sorte de grandes fortunes, qui attirent les regards comme ces énormes meules de grains placées le long des roules au bord de champs fertiles. Ce spectacle, je le sais, blesse la vue de certaines gens, mais qu'y faire ?
Je répéterai ici ce que j'ai déjà dit ailleurs des premières inégalités de biens provenant, dès le début même des sociétés, de l'inégalité naturelle des facultés humaines, c'est qu'il faut les souffrir, parce que ces paris plus grandes de la richesse générale n'ont été dérobées à personne, que pour les empêcher il aurait fallu arrêter l'homme et lui dire : Ne travaillez pas tant-, et qu'en fin de compte chacun en profite, même Tonvieux, car s'il y a plus d'aliments, de vêtements,
d'habitations, tous ces objets nécessaires k la vie sont a meilleur marché pour tout le monde.
C'est donc une puissante considération pour laisser faire ces travailleurs obstinés, puisqu'ils ne prennent rien k personne, et qu'ils donnent quelque chose k tous. Reste l'effet aux yeux. Eh bien, si cette richesse offusque les uns, elle excite les autres, les encourage, les soutient, les anime, et la société trouve tant d'avantages k l'encouragement qui en résulte pour la généralité de ses membres, qu'elle doit bien passer sur le dépit inspiré k quelques-uns d'entre eux. Maintenant n'a-t-elle pour souffrir la richesse que ces raisons, qui sont déjk bien bonnes, il me semble? N'eu a-t-elle pas d'autres? Il est facile d'en juger.
Sans doute on ne veut pas dans la société un seul travail, le travail manuel. On veut aussi que l'homme puisse appliquer le compas sur le papier, pour mesurer la marche des astres , et apprendre k traverser les mers ; on veut qu'il puisse rester penché une partie du jour sur les annales des nations , pour découvrir la cause de la prospérité ou de la chute des empires, et apprendre k les gouverner. Eh bien , ce n'est pas l'homme qui d'un soleil k l'autre demeurera courbé sur le sol ou sur une machine, qui pourra trouver ces loisirs. Quelquefois, il est vrai, un paysan sera Sforce, un ouvrier d'imprimerie sera Franklin, mais ces exceptions sont rares. Ce sont les flls des hommes voués au travail manuel, qui, élevés au-dessus de leur condition par un père laborieux , monteront les
degrés de l'écheHe sociale , et parviendront aux sublimes travaux de Tintelligence.
Le père était paysan , ouvrier dans une noanufactbre , matelot sur un navire. Le fils , si le père a été laborieux et économe, le fils sera fermier, manufacturier, capitaine de navire. Le petit-fils sera banquier, notaire, médecin, avocat, chef d'État peut-être. Les générations s^élèvent ainsi les unes au-dessus des autres , végètent en quelque sorte , semblables à cet arbre qui k chaque retour de la belle saison pousse des rejetons nouveaux, lesquels, frais, tendres et verts comme l'herbe au printemps, prennent k l'automne la couleur et la consistance du bois, puis devenus petites branches Tannée suivante se couvrent k leur tour d'autres rejetons, finissent avec le temps par être grosses branches, par remplacer même le tronc principal, et, pareil phénomène se produisant en tous sens , embrassent enfin le sol de leur magnifique ombrage.
Ainsi s'opère la végétation humaine , et peu k peu se forment ces classes riches de la société, qu'on appelle oisives, qui ne le sont pas, car le travail de l'esprit vaut le travail des mains, et doit lui succéder, si on veut que la société ne reste point barbare. Je reconnais que parmi ces riches , il y en a qui , indignes fils de sages pères, la nuit au milieu des festins, entourés de courtisanes , enivrés de boissons qui troublent leur esprit, consomment dans l'oisiveté et la débauche, leur jeunesse, leur santé, leur fortune. Gela n'est que trop réel ; mais ils seront bientôt
punis. Leur jeunesse flétrie avant le temps y leur fortune détruite avant le terme de leur carrière, ils passeront tristes, défigurés et pauvres, devant ces palais que leur avaient légués leurs pères, que leur folle prodigalité aura livrés aux mains de riches plus sages , et en une génération on aura vu le travail récompensé dans le père, Toisiveté punie dans le fils! envie, implacable envie, n'étes-vous pas consolée?
D'ailleurs les enfants du riche sont-ils tous oisifs , débauchés, dissipateurs ? Il est bien vrai qu'ils ne travaillent pas comme celui qui laboure , file ou forge. Mais encore une fois, n'y a-t-il donc que le travail des mains? Ne faut-il pas, je le répète, qu'il y ait des hommes voués k étudier la nature, à découvrir ses lois pour en user au profit de l'espèce humaine, pour apprendre k employer l'eau, le feu, les éléments, pour apprendre k constituer, k gouverner les sociétés ? Il est encore vrai que ce n'est pas le riche qui fait le plus souvent ces sublimes découvertes, bien que ce soit lui quelquefois ; mais c'est lui qui les encourage , c'est lui qui contribue k former ce public instruit pour lequel travaille le savant modeste et pauvre, c'est lui qui a de vastes bibliothèques, c'est lui qui lit Sophocle, Virgile, Dante, Galilée, Descartes , Bossuet , Molière , Racine , Montesquieu , Yollaire. Si ce n'est lui, c'est chez lui, autour de lui, qu'on les lit, les goûte, les apprécie, et qu'on réunit cette société éclairée, polie, au goût exercé et fin, pour laquelle le génie écrit, chante et couvre la toile de couleurs I Quelquefois ce riche est lui-même un
bon juge, quelquefois il est aussi Tun de ces esprits éminenls qui ne se bornent pas à jouir des œuvres du génie, mais qui en produisent d'éclatantes. Il est ie riche Salluste, le riche Sénèque, le riche Montaigne, le riche Buffon, le riche Lavoisier, il est aussi rhomme d'État éminent qui préside aux destinées de sa patrie.
Ainsi, un simple filatetir de coton accumule des richesses immenses; il est Anglais et s'appelle Peel. Consacrant sa vie h ses ateliers, il est peu versé dans la connaissance des affaires d'État, mais il prodigue a son fils tous les genres de savoir, et ce fils s'élevant au-dessus de son père, joignant aux connaissances les plus étendues l'influence de la fortune, devient l'un des premiers hommes d'État d'Angleterre, et se plaçant entre les vieilles races et les nouvelles, gouverne sa patrie avec un heureux mélange d'esprit ancien et d'esprit nouveau. Est-ce donc un spectacle odieux, que celui d'un père qui, après avoir employé ses facultés d'une manière lucrative, fournit k son fils le ipoyen de les employer d'une manière moins lucrative, mais plus noble et plus élevée? N'est-il pas bon, n'est-il pas nécessaire qu'après l'un de ces emplois vienne Tautre? Laissez-moi vous citer encore d'autres exemples qui en leur temps dépitèrent bien des envieux 1 ' •
Dans la république la plus féconde en richesses et en chefs-d'œuvre, car elle donna au monde Dante, Pétrarque, Boccace, Machiavel, Galilée, Ghiberti, Brunelleschi , Léonard de Vinci, Michel-Ange, dans
DU DROIT DE PROPRIÉTÉ. f>î»
cette république qui répandit en Europe le drap, la soie, le velours, Torfëvrerie, le florin, le crédit, il y eut une famille de marchands illustres, qui ont légué leur nom a l'un des trois grands siècles de Thumanité, les Médicis I Trouvez-vous bien mauvais les exemples qu'ils ont donnés au monde ?
Jean de Médicis, en 1400, fonda la fortune de sa famille. Doux, prudent, laborieux, possédant au plus haut degré le génie du négoce , il amassa des richesses immenses , et répugnant comme un sage aux affaires publiques, même un peu mélancolique suivant Machiavel, il conseilla k ses enfants de ne jamais s'approcher du gouvernement. Souvenez-vous, leur dit-il à son lit de mort, que je ne suis jamais allé au palais vieux (c'était le palais du gouvernement) qu'après y avoir été appelé {cke chiamato).
Ses conseils furent heureusement peu suivis. Son fils, Côme, entouré des plus savants maîtres, instruit dans les sciences ,» les arts, la politique, doué d'un génie hardi, se mêla, malgré les avis de son père, aux affaires publiques, fut proscrit, rappelé avec enthousiasme, ne gouverna pas, mais influença trente années la république florentine, fit bâtir par Michelozzo le ravissant palais de sa famille (1), vécut avec Masaccio, Bnmelleschi, Ghiberti, Donatello, le Pogge, fonda des écoles de grec k Florence , accrut encore la fortune de sa famille, et toutefois en étant politique et savant resta négociant. Ce négociant cependant
(1) Le palais Ricardi.
"i/o LIVRB PREMIER.
quittait son comptoir ^ certaines fêtes, poiir aller dans la charmante retraite de Caffagiolo , y lire , devinez quoi ! y lire des Dialogues de Platon , que le Pogge lui avait traduits, et qu'il avait payés par une grosse somme d'or. Son fils Pierre lui survécut k peine, et la gloire de sa maison passa k son petit-fils, à celui que la postérité n'a cessé d'aimer, d'admirer, sous le nom de Laurent le Magnifique. Celui-là, plus désobéissant encore aui conseils de son aïeul, négligea tout k fait le commerce, et ne fut que savant et politique. Élevé avec Politien et Pic de la Mirandole, poète, chevalier, excellant dans tous les exercices du corps, laid comme Socrate et séduisant comme Alcibiade, homme d'État aussi sage que négociateur irrésistible, il sauva sa patrie menacée d'une coalition générale , lui ramena , lui soumit par la douceur de sa domination toutes les cours d'Italie, les fit vivre quinze ans dans un repos profond , que les historiens italiens ont appelé l'âge d^or de leur patrie, écrivit des vers exquis, fit rechercher et découvrir dans l'Europe entière les plus précieux manuscrits grecs et latins, les plus belles statues antiques, donna Michel-Ange au monde -, charma , éblouit par sa magnificence les princes italiens qu'il avait attirés k Florence dans l'intérêt de la concorde générale, pensa k tout excepté k sa fortune, la prodigua, la compromit, mais si notoirement dans l'intérêt général , que Florence reconnaissante déclara confondus le trésor des Médicis et celui de la république, mourut enfin emportant le bonheur de sa patrie dans la
tombe , car la prudence qui la rendait heureuse deseendue avec lui au cercueil , Français , Allemands se jetèrent en Italie, la ravagèrent pendant un demisiècle , et la firent ce qu'elle est encore , c'est-k-dire esclave.
Aurait-il mieux valu que ce beau phénomène de transmission héréditaire n'existât point? Que la for^ (uoe des Médicis étant arrêtée à Jean , Côme eût été obligé d'employer sa vie h la recommencer *, qu'arré* tée de nouveau k C6me , Laurent eût été obligé de la recommencer encore, et qu'aucun d'eux n'eût trouvé le temps de cultiver les arts , les lettres et la politique?
Ces agglomérations de fortune, conséquence forcée du travail indéfiniment excité, procurent donc, les loisirs nécessaires k la culture des hautes sciences. Elles forment cette région sociale où l'esprit ne naît pas toujours, où il natt quelquefois, mais où il a besoin d'habiter, pour être goûté, excité, encouragé. Ainsi, dans ses profondes combinaisons, la nature livrée k elle-même fait qu'une convenance des choses répond k mille autres. Il faut que l'homme qui tra-* vaille ait la faculté de devenir riche, pour avoir un but k ses efibrts, et en même temps en devenant riche il crée pour ses fils les loisirs de l'esprit. Ainsi dans l'univers tout se tient, se soutient, contraste sans se contredire, forme mille reflets harmonieux, comme dans un tableau coloré par une main habile et savante.
Est-ce Ik tout le rôle du riche ? Le fils enrichi par le
travail de son père a non-seulement de beaux livres et de beaux tableaux, mais un palais meublé d'étoffes somptueuses, des tables abondamment servies, des chevaux fougueux, des chars élégants 1 Dites-nous, ô philosophes de Tenvie, faut-il de toutes ces choses dans une société? Étes-vous quakers, haïssant tout ce qui brille, n'aimant que le blanc et le noir, peut-être le gris comme seule variété permise , ou bien admettez-vous qu'il faille dans les produits de toute société, la variété dans l'abondance, la finesse, l'élégance, la beauté, enfin?
Quels que soient vos penchants personnels, que je soupçonne n'être pas ceux des quakers, permettezmoi devons faire connaître la loi de toute production. Si on ne produit pas beaucoup, on produit mal et chèrement, et si on produit beaucoup, on produit plus ou moins bien , par suite de l'inégalité des facultés humaines, cause toujours agissante. Généralement on commence par produire mal , ensuite médiocrement , pour finir par produire bien, très-bien, puis encore mieux *, et tandis qu'on s'avance de la sorte , on le fait en gardant toujours cette distance inévitable du produit inférieur au produit moyen , du produit moyen au produit supérieur. Ou il ne faut pas de progrès, ou il faut ces trois termes. Ou il faut la vallée de Tempe, habitée par des pâtres mangeant la chair de leurs troupeaux, tissant leur laine, pâtres que les poètes disent innocents, que je vous déclare, moi, très-grossiers, souvent livrés k d'ignobles vices, ayant leurs Gain s'ils ont leurs Abel , et leurs pauvres aussi
cent fois plus hideux que ceux de Londres et de Paris, car ce sont ces crétins portant à leur cou les insignes de la misère physique, et sur leurs traits idiots les signes de la misère morale : ou il faut, disrje, cette vallée de Tempe, ou il faut, au contraire , une société sans cesse en mouvement, et dans laquelle se trouvent, je le répète , trois termes inévitables : le produit inférieur, le produit moyen, le produit supérieur. Cette société veut-elle faire des progrès? Elle est contrainte k n'aller que de Tun de ces termes a l'autre. Veut-elle du bon marché? 11 est encore indispensable que les trois se combinent, pour que le bon marché résulte de la réversion des frais du premier sur le second, du second sur le troisième. S'agit-il, par exemple, de la production agricole? Le froment, le seigle, la pomme de terre se succédant sur la terre pour n'en laisser aucune partie improductive, se prélent un secours mutuel. Le haut prix du froment permet à l'agriculteur de vendre le seigle à plus bas prix *, le prix moyen du seigle permet de livrer la pomme de terre k plus bas prix encore. S'agit-il de la production manufacturière , même réciprocité de secours. Il y a cinquante ans, lorsqu'on introduisit la filature du coton en France, on fabriqua d'abord mal et chèrement, puis un peu moins mal et moins chèrement, enfin très-bien et k bon marché. On continue en filant plus finement le fin, le moyen, le gros, et en les donnant chaque jour a meilleur marché , grâce a la réversion de frais qui s'opère des uns sur les autres. Même phénomène
pour ces élégants tissus de laine, qu'autrefois on allait
chercher dans les vallées dn Thibet, qui ne figuraient, il y a un demi-siècle, que sur les nonchalantes épaules de la femme opulente , qui aujourd'hui sont descendus sur celles de la femme simplement aisée, et ont permis au tissu de mérinos de recouvrir la modeste femme de Touvrier. Si on ne produisait pas le beau tissu de cachemire, on ne pourrait pas produire k bas prix celui de mérinos dont la femme de l'ouvrier se pare les jours de fêle. Les beaux et rapides chevaux de pur sang, sur lesquels le fils dissipé du riche s'enfuît au galop a travers les allées d'un parc, dédommagent Tagriculteur d'avoir élevé le cheval moins élégant sur lequel montent nos braves cavaliers, ou le cheval grossier qui traîne la charrue. Mais ces produits plus recherchés, plus fins, plus rares, qui les payera, s'il n'y a des accumulations de fortune dans quelques mains heureuses , que le travail présent ou passé a enrichies? La richesse, la médiocrité, la pauvreté s'entr'aîdent ainsi , et payent moins cher, parce qu'elles payent ensemble les divers états de rindustrie humaine.
Sans doute il vaudrait mieux qu'il y eût du pur froment pour toute bouche à nourrir, du cachemire pour toute femme a vêtir, le beau coursier d'Arabie pour tout cavalier à monter! Ah! que ne dépend-il de nous de nourrir des- meilleurs aliments, de vêtir des plus beaux tissus , de loger dans les plus saines demeures, ce peuple que nous aimons beaucoup plus que ceux qui le flattent, dont nous apprécions le simple et naïf bon sens, quand on ne Ta pas corrompu !
Mais cela est-il au pouvoir de la science ancienne ou moderne ?
Dieu, Dieu, ce grand coupable, a voulu que rhomme commençât sur cette terre par le gland, pour finir, k force de travail , par le pain de froment, et il nous semble que, s'il a voulu faire du bien*étre le prix du travail , et de la vie une épreuve , il est permis de s'incliner devant la profondeur d'un tel dessein.
Ces aliments choisis , ces vêtements beaux et sains que vous enviez au riche , le pauvre les aura un jour ; oui, il les aura moyennant que la société travaille longtemps encore. Vaine promesse! dira-t-on. Pas si vaine, si on eu juge d'après le passé. Il y a trois ou quatre siècles, les rois, dans leurs donjons, avaient de la paille sous les pieds. Aujourd'hui, le plus simple commerçant, dans l'intérieur de sa demeure, marche sur des tissus de laine émaillés de fleurs. Pour qu'il en fut ainsi, la société a travaillé des siècles. Qu'elle travaille encore, et ce qui n'appartient qu'au riche sera le lot du pauvre. Mais quand la société sera parvenue à ce point, le tissu fin sera plus fin encore, et il faudra toujours la richesse, l'aisance, la médiocrité (qui ne sera plus la pauvreté, j'espère) pour correspondre aux trois états de toute industrie humaine, pour payer le produit supérieur, moyen et inférieur, car l'industrie en progrès est comme une colonne en marche, elle a toujours une tête, un centre, une queue.
Voyez ce qui arrive au milieu des grandes perlur-
bâtions politiques et sociales. Plus menaçantes pour le riche que pour le pauvre, elles effrayent le premier, réioignent de toutes les jouissances du luxe, et à Vinstaut toute prospérité s'arrête. On crie, on s'emporte contre le riche, on veut Taccabler d'impôts; on frappe tout ce qui lui ressemble dans les hauts fonctionnaires de l'Etat, on réduit tous les traitements, et la misère ne fait que s'accroître à mesure que la consommation des objets de luxe s'interrompt plus complètement. Alors on s'écrie qu'il faut secourir l'industrie, on en cherche les moyens, et on dépense en secours donnés a telle ou telle manufacture, en primes a l'exportation dont l'étranger profite seul, deux, trois fois plus qu'on n'a gagné de millions par des impôts mal assis , ou des réductions mal entendues. On se voit donc obligé de refaire, mal, incomplètement, ce qu'il aurait suffi de laisser exister, et on ressemble à ces enfants qui, entraînés par le penchant k détruire, veulent replanter après coup les plantes qu'ils ont arrachées du sol, ou rappeler k la vie l'animal inoffensif qu'ils ont tué.
Je n'ai pas dit encore toutes les fonctions de la richesse dans la société. Elle a un autre rôle que celui d'acheter ces produits raffinés dont la production et la consommation sont indispensables : elle seule peut fournir des capitaux au génie inventeur, génie hardi , téméraire, exposé k se tromper souvent, et à ruiner ceux qui le commanditent. Voici, par exemple, une invention nouvelle, qui doit changer la face du monde : son inventeur la prône, et la donne pour ce qu'elle
est, poar une merveille. Mais bien d'autres en ont dit autant des inventions les pins ridicules. Il faut essayer, risquer de grands capitaux, et pour risquer pouvoir perdre. Le pauvre, Vbomme aisé lui-même, le peuvent-ils ? L'appât du gain les tente quelquefois, et ils perdent k ces témérités le modeste fruit de leurs économies. Loin de les y exciter, on doit les en décourager au contraire. Mais le riche qui a beaucoup plus qu'il ne lui faut pour vivre, le riche peut perdre, dès lors peut risquer, et tandis qu'il est livré aux dissipations d'une société élégante, ou aux agitations de la politique, ou aux distractions des voyages, laissant ses capitaux accumulés chez le banquier en crédit, il lui confie son superflu qui sert à encourager les entreprises nouvelles. Il perd ou gagne k ces entreprises. H est peu h plaindre s'il perd. Il devient plus riche s'il gagne, et peut encourager un autre génie plus hardi encore.
Ainsi cette inégalité de richesses , qui répond déjà aux besoins de l'industrie humaine toujours inégale dans ses produits, a seule aussi le moyen d'être hardie comme le génie. Il lui reste un dernier rôle, qui complète son sort en ce monde, et cette fois, ô cruelle envie, vous ne l'aimerez pas davantage, mais vous serez du moins condamnée au silence I Elle peut être bienfaisante. Ohl sans doute, le riche, qui souvent est un oisif, un dissipateyir, vice qu'il expie bientôt par la misère, qu'il expie cruellement, car le pauvre a du moins des bras, et lui n'en a pas, le pauvre n'a pas de honte, et lui en est dévoré, le riche aussi a
78 LIVRE PRExMIER.
quelquefois un eœur sec , indifférent à l'infortune , et il ne demeure pas impuni ^ car, outre qu'il est privé des plus douces jouissances qui existent sur la terre, il est poursuivi par la plus juste, par la plus cruelle haine qu'on puisse inspirer aux honfimes, la haine contre le riche avare et insensible. Mais il est bien* faisant quelquefois , et alors il quitte ses palais pour aller visiter la chaumière du pauvre , bravant la saleté hideuse, la maladie contagieuse, et quand il a découvert celte jouissance nouvelle , il s'y passionne , il la savoure, et ne peut plus s'en détacher* Supposez toutes les fortunes égales, supposez la suppression de toute richesse et de toute misère, personne n'aurait moyen de donner, mais personne , suivant vous , n'au* rait besoin qu'on donnât, ce qui est faux. En suppo* santméme que cela fut vrai, vous auriez supprimé la plus douce, la plus charmante, la plus gracieuse des vertus de l'humanité 1 Triste réformateur, vous auriez gâté Tœuvre de Dieu, en la voulant retoucher. Laissez^nous, je vous en prie, laissez ^nous le cœur humain , tel que Dieu nous Ta fait. Sans doute si , pour avoir la satisfaction de voir des riches bienfaisants, nous avions créé des pauvres k plaisir, vous auriez raison de dire qu'il vaut mieux qu'il n'y ait pas de pauvres, dût-il ne pas y avoir des riches capables de donner. Mais n'oubliez pas que ce riche n'a pas fait pauvres ceux qui le sont , que s'il n'était pas devenu riche, c'est«k-dire si ses pères n'avaient ajouté parleur travail k la richesse générale, les pauvres seraient plus pauvres encore, et que son adorable bienfaisance
pour pouvoir se montrer généreuse envers le malheur, n'a pas commencé par lui prendre afin de pouvoir lui donner. Dans cette marche incessante vers
un état meilleur, le travail qui a réussi vient au secours du travail qui n'a pas réussi , et la richesse qui peut avoir tous les vices, mais qui peut aussi avoir toutes les vertus, soutient la pauvreté. Elles marchent appuyées Tune sur l'autre , se procurant des jouissances réciproques , et formant* un groupe cent fois plus touchant k voir que votre pauvreté seule k côté d'une autre pauvreté, se refusant mutuellement la main, et privées de deux sentiments exquis, la charité et la reconnaissance.
Encore une observation sur ce sujet , et je ne vous parlerai plus du riche. Ces accumulations de richesse, $i apparentes aux yeux , ne sont ni aussi nombreuses ni aussi considérables qu'on l'imagine , et s'il prenait la fantaisie de les partager, on aurait procuré une bien petite portion aux copartageants. On aurait détruit l'attrait qui fait travailler, le moyen de payer les hauts produits du travail, effacé en un mot le dessein de Dieu, sans enrichir personne. En effet, croyezvous que les riches soient bien nombreux , et qu'ils soient bien riches? Ils ne sont ni l'un ni l'autre. Personne n'a compté les fortunes dans une société ^ mais dans un État comme la France, où Ton suppose douze millions de familles , en comptant trois individus par famille, on sait qu'il existe deux millions de familles qui ont k peine le nécessaire , et souvent même en sont privées ; six millions qui ont le nécessaire , trois
millions qui ont l'aisance, près d'un million qui ont un commencement d'opulence, et tout au plus deux ou trois centaines qui possèdent l'opulence elle-même. Supposez un partage égal, on ne disputera rien à ceux qui jouissent du nécessaire , on pardonnera peut-être à la simple aisance, mêmek la fortune qui commence, mais si on prenait la fortune des trois cents qui ont l'opulence véritable , on ne payerait pas la moitié des dépenses de l'État pendant une année. On n'aurait pas ajouté une quantité appréciable au bien-être des masses, et on aurait supprimé le stimulant qui, en excitant le travail, produit l'amélioration de leur sort. Ces accumulations qui brillent aux yeux , qui en brillant contribuent h exciter l'ardeur au travail , qui servent k acheter les produits les plus raffinés d'une industrie en progrès, quelquefois à se répandre comme un baume bienfaisant sur le travail moins heureux, ces accumulations réparties sur la masse ne lui procureraient rien , et auraient détruit tous les mobiles qui, en excitant l'homme \k travailler, ont amené le meilleur état de l'espèce humaine. 11 est bien certain qu'aujourd'hui le peuple est moins indigent qu'il y a quelques siècles*, que les famines, par exemple, n'emportent plus des générations entières-, que le peuple mieux nourri , mieux vêtu , mieux logé (sans l'être aussi bien qu'on devrait le désirer), n'est plus exposé aux contagions résultant de la malpropreté, de la misère, comme en Orient ou au moyen âge. Comment cela s'est-il fait? Par l'ardeur que dans tous les siècles on a mise à devenir riche. Détruisez
la richesse, et le travail cesse avec le stimulant qui l'excitait. Vous n'avez pas ajouté un millième peutêtre à Taisance actuelle de tous, et vous avez détruit le principe qui en cinquante ans peut la doubler ou la tripler. Vous avez, ainsi qu'on Ta dit, tué la poule aux œufs d'or.
Souffrez donc ces accumulations de richesses , placées dans les hautes régions de la société , comme les eaux , qui destinées k fertiliser le globe , avant de se répandre dans les campagnes en fleuves , rivières ou ruisseaux, restent quelque temps suspendues en vastes lacs au sommet des plus hautes montagnes.