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DU VRAI FONDEMENT DU DROIT DE PROPRIÉTÉ

Qu'il résulte de tout ce qui précède, que le travail est le vrai fondement du droit de propriété.

Que résulte-t-il de toutes ces déductions dont la chaîne ne me parait interrompue nulle part ? Le voici, ce me semble :

L'homme, jeté nu sur la terre nue, passe de la misère k Tabondance par l'exercice des facultés puissantes que Dieu lui a données.

Ces facultés composent une première propriété inséparable de lui -, de leur exercice naîl une seconde propriété, consistant dans les biens de ce monde,

moins adhérente h son être , mais plus respectable , s'il est possible, car la première lui vient de la nature, et celle-ci de son travail, et, par cela même qu'elle est moins adhérente, ayant besoin d'être formellement garantie par la société, pour que l'homme certain de posséder le fruit de ses efforts travaille avec confiance et avec ardeur.

Cette propriété acquise, garantie par la société, a pour conséquences nécessaires le don et l'hérédité , carie don est l'une des manières forcées d'en user, car l'hérédité résulte k son tour du don et de la nature , ne peut être empêchée par aucun moyen, et complète le système de la propriété , en créant au travail un stimulant infini au lieu d'un stimulant insuffisant et borné.

De la transmission héréditaire proviennent de nouvelles inégalités acquises, qui, a'ajoutant aux inégalités naturelles, produisent certaines accumulations qu'on appelle la richesse. Ces accumulations n'ont rien de contraire k l'équité, car elles n'ont été dérobées a personne, contribuent à Tabondance commune, servent h payer les produits les plus élevés de toute industrie perfectionnée, sont le moyen de la bienfaisance, et, nées du travail, se dissipant et périssant par l'oisiveté , présentent l'homme récompensé

ou puni par la plus infaillible des justices, celle du résultat.

Tel est l'historique exact de la manière dont les choses se passent dans la société, relativement au travail et k la propriété. Qu'y voyons-nous? Qu'il faut

que l'homme travaille, travaille sans mesure, sans An -, qu'en travaillant même immodérément , suivant toutes ses facultés, il se fait du bien k lui et aux autres, il acquiert une abondance qui rejaillit sur tous, que par conséquent la propriété personnelle qui lui crée an but, mais un but limité, et la propriété transmissible héréditairement qui lui crée un but illimité, sont une nécessité sociale.

La propriété, que nous avions, en commençant cette chaîne de déductions, envisagée comme un fait général, est donc un fait non-seulement général, mais légitime et nécessaire.

Que faut-il de plus pour être fondé h dire , en parlant de la propriété , qu'elle est un droit , un droit sacré , comme la liberté d'aller et de venir, la liberté de penser, de parler et d'écrire?

Par exemple, j'ai besoin de me mouvoir, car je ne puis vivre sans me mouvoir : n'en aurais-je pas le désir en ce moment, l'idée que je ne le puis pas, que je suis enfermé dans les murailles d'une ville, ou dans les vastes forêts du Paraguay, serait pour moi un supplice-, et la société, avant d'être civilisée, reconnaît comme une habitude naturelle, après qu'elle est civilisée, comme un droit écrit, la liberté d'aller et de venir, et elle l'appelle liberté individuelle.

J'ai un esprit qui perçoit les rapports des choses, les rapports des États avec le monde, des citoyens avec l'État lui-même, qui en juge sainement, qui en peut parler d'une manière utile , qui le fera d'autant mieux qu'il le pourra plus librement, k qui il serait

insupportable de se taire sur ce sujet, qui braverait les fers , la mort peut-être , si on voulait l'en empêcher -, et, considérant Tutilité pour l'individu et pour rÉtal de laisser ce penchant se produire, la société déclare, quand elle est civilisée, que la liberté de penser et de manifester sa pensée est un droit, un droit sacré.

L'observation de ces faits a suffi pour qu'on dit : Il y a droit.

La convenance, sous le rapport de l'équité, de laisser k l'homme le fruit de son travail, l'intérêt, sous le rapport de l'utilité sociale, que ce travail soit actif, énergique, infini, doivent évidemment lui en faire garantir les produits, et la société est tout aussi fondée k proclamer la propriété comme un droit, qu'elle l'a été a proclamer comme .droits les libertés diverses dont se compose la liberté humaine.

La société civilisée ayant consacré par écrit le droit de propriété, qu'elle avait trouvé existant sous forme d'habitude dans la société barbare, l'ayant consacré dans le but d'assurer, d'encourager, d'exciter le travail , on peut dire que le travail est la source, le fondement, la base du droit de propriété.

Mais si le travail est le fondement du droit de propriété, il en est aussi la mesure et la limite, ce qui ressort avec clarté et précision de l'exemple qui suit :

J'ai défriché un champ où il ne poussait que des ronces , je l'ai enclos, planté, arrosé, couvert de baisses, ou, ce qui revient au même, je l'ai acquis en donnant en échange d'autres objets provenus de mon

travail. La société m'en assure, quoi? La surface, théâtre de ces travaux de défrichement , de clôture , de plantation, d'arrosage, de construction, la surface, et rien de plus. Elle me la donne, car elle ne peut pas faire autrement. Comment, en effet, pourrait-elle me garantir le fruit de mes labeurs, si elle ne m'assurait la tranquille possession de cette surface où coulent ces eaux, sur laquelle reposent ces murs, tout autour de laquelle serpentent et végètent les racines de ces arbres ? Il le faut bien, et elle ne peut permettre k un autre de semer sur mes moissons, de planter k côté de mes arbres. Mais mon travail ne s'étend pas au delà du soc de ma charrue, au delà des racines de mes arbres, au delk de la sonde avec laquelle je vais chercher Teau de mon puits, et dès lors ma propriété s'arrête où s'est arrêté mon travail. Cependant audessous de cette surface dont on m'a garanti la possession, il y a des profondeurs remplies d'un métal, le fer, qui sert k tous les ouvrages difficiles, d'un autre métal, l'argent, qui sert k tous les échanges, d'un minéral, la houille, qui sert aujourd'hui k produire la force. Le fond , pouvant devenir le théâtre d'un nouveau travail, devient en même temps le théâtre d'une nouvelle propriété-, et, sous la surface, qui est au laboureur, se forme une autre possession, qui appartient au mineur. La société pose des règles pour la sûreté et la commodité de tous les deux. Mais, k côté de l'un, elle place l'autre, et la terre, loin d'être un théâtre d'usurpation , est ainsi le théâtre d'un double labeur, Tun h sa surface, l'autre dans ses plus pro-

fondes entrailles. De la sorte, aucune partie de cet' univers n'est prodiguée à qui ne la travaillerait pas : à Tun le dessus, h Tautre le dessous; k chacun pour le .travail , k cause du travail , dans la mesure du travail.

On peut donc le dire dogmatiquement (car il est permis d'être dogmatique après avoir démontré), le fondement indestructible du droit de propriété, c'est le travail.

Soit, me dira-t-on», quand ce travail est l'origine vraie de la propriété , nous n'avons rien k reprendre dans ce qui existe. Ce fondement est si naturel, si légitime , qu'il n'y a rien k objecter, et que toute démonstration devient oiseuse.

Mais le travail est*il toujours ce fondement ? Ne voyez-vous pas tous les jours, en fait de fortunes mobilières , des capitaux immenses accumulés dans certaines mains par la fraude, le jeu, les spéculations les plus folles ou les plus criminelles? Ne voyez-vous pas , en fait de propriété immobilière , la plupart des terres aux mains d'hommes qui , avec un argent mal acquis, les achetèrent d'un fils, qui lui-même les tenait de son père, seigneur féodal enrichi de confiscations? En y regardant bien, vous verrez la fraude ou la violence figurer k l'origine de la propriété, plus souvent que le travail-, et, k la limite de chaque champ, au lieu de placer le dieu Terme, si respc^cté des Romains, n'y faudrait-il pas placer le dieu Mercure, avec son caducée et ses ailes, employés k tromper et k fuir?

Mais, ajoute-t-on, en supposant que l'origine de la propriété soit aussi respectable que vous le prétendez, n'y a-t-il pas de graves inconvénients attachés h son extension croissante? En lui permettant de s'étendre â toutes choses, terres, capitaux, outils, machines, matières premières, argent, n'arrive-t-il pas que le monde est un lieu envahi , où il n'y a plus place pour personne, un théâtre, comme disait Cicéron, où tcftis les sièges sont retenus d'avance? Et si ce théâtre n'était qu'un lieu de plaisir, on pourrait se résigner peut-être, bien que le plaisir soit aussi le droit de tons, mais ce théâtre , c'est la vie ! Même en voulant travailler, l'ouvrier n'y trouve plus h exister, car terres , capitaux , tout appartient k un petit nombre de détenteurs implacables, qui ne donnent les instruments du travail qu'k des conditions auxquelles l'homme laborieux ne saurait vivre.

Ainsi l'origine réelle de la propriété démentant son origine théorique \

L'invasion de la terre et des capitaux s'étendant sans cesse au profit de quelques-uns, au détriment de tons -,

Voilk deux objections des philosophes du temps auxquelles je vais répondre dans les deux chapitres qui suivent. J'espère que ces vains nuages se dissiperont devant la vérité , ainsi qu'une légère vapeur devant un soleil d'été.

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