‹ De la properiete--Chapitre 21 sur 47 · CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

CHRÉTIENS

Que te communiime e^ un§ imituHon à contre ^^em de la vie motKuHque, impliquant de» conira(Hciion9 qui la rendent imposdble.

Il a cependant existé dans le monde un exemple de la vie commune , dont je ne puis m'empécber de dire quelques mots pour faire ressortir le contre-sens que conomeitent les tristes imitateurs de cet exemple unique : je veux parler du couvent chez les chrétiens.

Le seul être dans la création qui attente à sa pro* pre vie,qui commette le suicide, le seul, c'est Thomme. C'est le terme extrême de cette liberté que Dieu a mise en lui en y mettant la pensée. II y a des moments, en effet, où cette pensée, exaltée par la douleur, se peignant faussement l'univers, n'y voyant (jue sou&auce tandis que Dieu y a mis aussi la jouissance , prenant pour permanente une extrémité passagère, tandis que sur cette scène mobile tout passe, le plaisir comme la peine ^ la pensée se révolte, et, surmontant l'instinct puissant de la conservation, pousse l'homme k se plonger un fer dans le sein. Caton , croyant éternelle la fortune de César, se déchire les entrailles, et ne sait pas se conserver pour le jour où Brutus et Cassius re-

lèveront Tétendard de la liberté romaine. Triste erreur d'un instant! Aussi, deui mille ans après, un autre César, dont la fortune non plus ne toi point éternelle, honteux d'avoir un moment songé au suicide , adres^ sait, du haut du rocher de Sainte-Hélène, cette leçon profonde k Galon : a Si vous aviez pu , lui dit-il , lire » dans le livre du destin, si vous aviez pu y voir César » frappé de vingt-trois coups de poignard au pied de » la statue de Pompée , Cicéron occupant encore la » tribune aux harangues et y faisant retentir les phi-» » lippiqoes contre Antoine , vous seriez - vous percé » le sein? »

Mais la leçon , malgré sa profondeur, n*empéchera pas dans l'avenir quelque vaincu glorieux ou quelque joueur vulgaire, d'enfoncer encore un poignard en son cœur. Le christianisme, connaisseur profond de la nature humaine , a substitué h ce suicide criminel un autre suicide innocent qui ne détruit pas Tétre, mais qui l'arrache h la société pour le consacrer îi la bienfaisance, li la prière : ce suicide, c'est le cloître.

La vie monastique, en effet, n'est autre chose que le suicide chrétien, substitué au suicide païen de Caton, de Brutus et de Cassius.

Le christianisme saisit au passage ce désespéré, qui allait attenter k s% vie, arrête son bras, Temmène, le conduit dans la solitude, Tarracbe k cette vie agitée des cités, k ces sensations infinies, tour k tour déli^^ eieuses ou poignantes, qui le troublaient sans cesse, l'enferme dans ces cloUres silencieux et tristes, où, dans un espace étroit, entre les quatre foces d'un por^^

tique uniforme, il se lèvera, priera, travaillera, prendra ses repas , se couchera tous les jours aux mêmes heures, n'entendra que la cbcbe du couvent, n'aura d'autres événements que le lever et le coucher du soleil, et sentira son ardeur s'éteindre dans la sublime et douce uniformité de la prière, remède puissant et unique pour l'agitation morale, capable de calmer jusqu'à l'àme tendre et passionnée d'Héloïse et de La Vallière. Ce désespéré , le christianisme amortit ses passions physiques par la privation et une vie sobre; il amortit ses passions morales par l'abstinence du monde. Et comme il subsiste dans le cœur le plus désolé un reste indestructible des penchants humains, la sociabilité, que vouloir détruire ce reste serait impossible, le christianisme, toujours profond dans ses vues, accorde à l'homme la compagnie de l'homme, à la femme la compagnie de la femme, se garde de mêler ces êtres si prompts à s'aimer de nouveau, les sépare avec soin, et, de même qu'il n'a plus laissé à leur corps qu'une sobre et chélive nourriture, suffisante à peine pour le soutenir, il ne laisse h leur âme qu'une froide et paisible amitié qui ne, peut plus l'exalter, l'agiter, la troubler. On les conduit ainsi jusqu'à leur heure dernière, entre la prière, la contemplation, la bienfaisance, et on a converti la mort prompte et criminelle en une mort lente, paisible et innocente, mêlée d'actes utiles a Thumanité. Mais le christianisme a été conséquent. C'est une mort qu'il a voulu substituer à une autre mort, et c'est une tombe qu'il a construite afin d'y faire descendre l'homme qui s'al-

lail détruire, afin de i'aider ^ y passer tranquillement ses derniers jours. Pour ces religieux, pour ces religieuses, détachés du monde, quMmportenl et la for* tune et la famille? lis n'y doivent plus penser, si le vœu qui les a portés à se jeter dans un couvent est resté ferme en leur cœur-, et si au contraire ce vœu est ébranlé , il faut qu'ils sortent , et sortent sur-leebamp du cercueil où ils s'étaient enfermés tout vivants, sous peine des plus affreuses douleurs, des plus regrettables scandales.

La grande société a besoin d'un travail incessant pour subsister, pour s'arracher à la misère qui la menace dès qu'elle s'arrête ; car si , tandis que le soleil, ou la pluie , ou le froid passent sur la terre , elle n'est pas prête k y jeter la semence au moment opportun , elle mourra de faim l'année suivante. Mais les petites sociétés exceptionnelles , placées par le christianisme dans quelques solitudes mélancoliques et douces, n'ont pas besoin d'être si exactes au travail. Elles doivent avoir peu, pour vivre peu. D'ailleurs, la grande société, qui se prête k ces exceptions, parce qu'elles ne sont pas nombreuses, et qui s'attache k pourvoir aux maladies morales aussi bien qu'aux maladies physiques, les a dotées de quelques terres, souvent même de riches revenus. Qu'importe alors que le travail y soit médiocrement stimulé, si la grande société supplée k leur inertie par l'ardeur de son propre travail? La famille n'est pas davantage une difficulté dans ces petites sociétés, qui sont la mort et non la vie, qui ne doivent ni engendrer ni

aimer , qui sont un lieu de repos momentané placé k rentrée de Tétemité, dans desquelles même, si on ne veut pas que les passions se réveillent avec vio-^ lenee , un régime moral indispensable ordonne de les éteindre toutes, absolument, irrévocablement! En y entrant, en eifet, on coupe les beaux cheveux de la femme , on laisse pousser sur le visage de Thomme une barbe épaisse *, on recouvre les molles beautés de Tune , la mâle vigueur de l'autre , d'un lourd vêtement informe, incolore, qui cache, efflsice, fait oublier les attraits que Dieu donna à ces êtres créés pour se plaire , s'attirer, se charmer, se désoler en s^attirant. Ohl le christianisme est conséquent! Peu de travail, peu d'aliments, point de famille, dans cette mort chrétienne substituée a la mort païenne. Tout en cela concorde et se convient. Et cependant, malgré ces précautions , ce cœur désespéré , qui avait cru que la douleur durait éternellement en ce monde, et qui avait voulu se percer d'un poignard ou se précipiter dans le elottre ^ ce cœur abusé sur la durée des sensations humaines , il lui arrive de se réveiller tout a coup) de se réveiller plein de vie ) et en effet on voyait jadis ces maisons religieuses , condamnées k la plus grande rigueur, échapper sans cessa k leur régie. On avait voulu leur interdire la passion de poft- , séder, et elles s'appropriaient des biens immenses! On avait voulu leur interdire les douceurs de la famille, et elles se livraient k de déplorables désordres! C'est que ce vœu d'un moment d'échapper aux lois de la nature , ce vœu s'évanouissait avec le désespoir

on à?e6 le dégoût passager qui rayaient prodail, et rimpossibilité de Tesclavage et de rabatinence ^ pour des êtres revenus k toutes les ardeurs de la vie^ écla^ tait par de tristes scandales. Si même le vœu de s'immoler peu k peu n'était qu'à moitié démenti , si ces cénobites, hommes ou femmes, restaient chastes, il y avait chez eux une partie du cœur humain qui rarement tenait, la parole donnée : c'était Tambition, passion des cœurs qui n'en ont plus d'autres. Ces couvents étaient des lieux de tracasseries continuelles entre hommes ou femmes qui voulaient régner sur l'étroit et monotone empire du cloitre. Les rivalités entre les moines et l'abbé , entre les religieuses et la supérieure, remplissaient des cœurs dans lesquels on s'était efforcé d'éteindre toutes les autres, passions. Aussi le christianisme a^-t-il reconnu lui-même, par la voix des pontifes qui ont uni la philosophie k la foi, qu'il n'y avait d'admissibles que les lieux dans lesquels une vie dure , sobre , détruit les passions de l'homme et le conduit insensiblement k la mort , tels que les chartreuses, ou bien les maisons hospitalières consacrées k la bienfaisance, dans lesquelles on crée a ces êtres retranchés de la société humaine un célibat tellement occupé au pied des mourants et au pied des autels, qu'ils échappent aux séductions du monde : encore n'est-ce pas toujours sans exception!

La vie commune , l'escîavage du cloître , pour des êtres qui renoncent k la terre , pour lesquels peu importent et l'activité du travail , et les Jouissances du

cœur, et les affections de la famille, pour qui même tout cela ne doit plus exister, ont été jadis, sont encore, dans quelques cas, des manières d'être possibles, exposées cependant k de redoutables mécomptes. La froideur au travail y concorde avec le vœu de pauvreté, Tesclavage de la règle avec le besoin d'uniformité, Tabsence de famille avec l'anéantissement des affections terrestres, surtout avec le soin laissé à d'autres de perpétuer l'espèce humaine, car autrefois la Glle d'une grande maison qui se condamnait au couvent, léguait à un frère aîné, avec sa part de biens, la mission de perpétuer la famille. Mais jeter dans rinaction, dans l'esclavage du cloître, des êtres pleins de passions, pleins du désir de jouir, d'aimer, de se survivre dans leurs enfants, est un contre-sens ridicule, que le christianisme dans sa haute sagesse n'avait pas commis. C'est au lieu de loger, comme il l'avait fait, la mort dans une tombe, y loger la vie.

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