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CHAPITRE III

DE l'association ET DE SON APPLICATION AUX DIVERSES CLASSES OUVRIÈRES.

Que l'association est applicable seulement à quelques populations agglomérées, qu'elle a été imaginée pour elles seules, et sou$ leur influence.

Examinons le premier des trois systèmes, celui qu'on appelle l'association,

En présence de ces ouvriers des campagnes , dont la vie est dure, n^ais égale, de ces ouvriers des villes, dont la vie sans être aussi dure est cruellement inégale, on offre quoi? l'association entre ouvriers. Ils s'associeront, et alors ils ne se feront pas concurrence, et pourront se procurer les capitaux qui leur manquent. Ils s'associeront 1 Lesquels d'abord, et combien?

Est-ce que les paysans pourront s'associer? Comprenez-vous, dans l'état de division de notre sol, les paysans s'associant entre eux pour Taire valoir les terres? Comment s'y prendraient-ils?. C'est k peine si. dans les quatre cinquièmes du territoire, une seule famille peut vivre sur qne ferme, et le plus souvent le psiysan qui cultive est propriétaire lui-même. L'association ici serait donc impossible, ou sans objet. Dans les terres plus considérables , où un fermier a cinq , six ou huit valets de ferme, employés k labourer, à entretenir le bétail, k exécuter tous les genres de travaux agricoles, y aurait-il association entre ces cinq, six ou huit tra* vailleurs? On comprend l'association entre plusieurs centaines d'ouvriers, on conçoit que le nombre étant alors le multiplicateur des avantages qu'on peut retirer du système, s'il y en a quelques-uns k espérer, on

puisse obtenir certains résultats. Mais l'Association

entre cinq, six ou huit associés, que donnerait-elle? Et puis il faut des capitaqx considérables lorsqu'il s'agit d'une terre qui emploie sept ou huit valets de ferme-, il faut des instruments aratoires, des chevaux, des troupeaux, de^ engrais, un fonds de rouleipent enfin daps cette industrie comme dans toutes les autres, et il n'est pas rare de voir une ferme qui se loue dix, douze mille francs, exiger un capital d'ei^ploitatioD de soixante a quatre-vingt mille francs. Qui fournira le capital de tontes ces entreprises agricoles? Sera-ce I Étal qui sera chargé d'en procurer k tout le monde? Dans les vignobles de Champagne, de Bourgogne , de Bordçdux , où un champ vaut quelquefois

un OU deux millions, où Ton a jusqu'à trois, quatre, cinq récoltes accumulées, où le plus souvent on laisse les vins vieillir, et où Ton spécule autant et plus que Ton ne cultive, des journaliers associés feront-ils cette spéculation? En leur supposant même les connaissances nécessaires, obtiendront-ils de l'État le prêt d'un capital de trois ou quatre cent mille francs , ou d'un banquier le crédit indispensable pour suffire à de telles avances? D'ailleurs la solvabilité d'un fermier est l'une de ses qualités principales, ou plutôt la principale. Forcera-t-on la confiance du propriétaire en faveur d'une association d'ouvriers qui ne présentera aucune responsabilité .î^ Sera-ce encore l'État qui, après avoir fourni le capital, fournira la caution?

Plus tard je dirai quelques mots du rôle assigné à l'État dans ces diverses combinaisons, mais, en attendant , je prie de remarquer que c'est toujours lui qui est le deus in machina, le capitaliste inépuisable fournissant les capitaux, supportant les pertes, parant k tous les accidents, suppléant k tout ce qui manque, chargé enfin de résoudre toutes les difficultés. Nous additionnerons, quand il en sera temps, ses charges et ses bénéfices, et nous verrons si le commerce qu'on lui destine est de nature a durer.

Je n'ai pas fait mention d'une foule de difficultés plus insolubles les unes que lés autres. Je n'ai pas parlé des bois , par exemple , où il n'y a ni fermier, comme en Brie, ni journalier travaillant pour le compte du propriétaire, comme a Bordeaux, et où il y a tous les ans soit un vingtième, soit un trentième des arbres

à abattre, sans autre travail qae celui de garde, d'abattage et de transport. Comprenez-vous pour les bois un mode quelconque d'association? C'est pourtant une part considérable du sol, et en y ajoutant la vigne, le quart au moins du produit total de notre territoire.

L'association est donc non pas difficile, mais absolument inadmissible en agriculture, car la terre en général est divisée de manière à rendre inutile le concours d'une réunion quelconque d'exploitants, ou possédée en propre par le cultivateur lui-même. Enfin dans la partie du sol où le concours d'un certain nombre de bras conviendrait, dans les fermes un peu considérables, il faudrait fournir un capital d'exploitation montant peut-être k plusieurs milliards, forcer la confiance du propriétaire, ou rendre le trésor public responsable d'une spéculation en vins. De telles combinaisons sont extravagantes, et leur idée seule, dans un état sain des esprits, n'aurait valu k ses inventeurs que d'immenses risées pour tout accueil.

J^accorde cependant que sur un terrain nouveau, qu'on viendrait d'arracher k l'Océan avec les capitaux de l'État ou d'une compagnie fort riche, comme c'est le cas en Hollande pour la mer de Harlem, j'accorde qu'on pourrait confier k des associations de cultivateurs le soin d'en exploiter une partie. Encore si on voulait qu'ils vécussent en commun pour rendre l'association possible, faudrait -il renoncer k en réunir beaucoup ensemble, car autrement le terrain qu'ils exploiteraient serait si étendu qu'ils passeraient une partie de leur temps sur les routes, afin de rejoindre

tous les soirs le centre de la eolopie. Du reste combien y a-t-il de mers de Harlem a tiessécher en Europe? Combien y a-t-il de marécages a assainir en France? Ou comprend quelques colonies agricoles, destinées à recueillir des ouvriers sans travail , et fondées sur le principe de l'association (principe ruineux comme on le verra bientôt), mjiis si on conçoit quelques établissements de bienfaisance fondés sur ce principe, l'État en supportant tous les frais, ce système n'est point concevable appliqué à un vaste pays dans lequel les terres sont anciennement distribuées, clôturées, bâties, sur le principe de la famille isolée, aidée tout au plus d'un ou deux journaliers.

Ainsi l'association est inapplicable k l'agriculture, c'est-à-dire à vingt-quatre millions de travailleurs en France. Quoi! du premier coup, il faut mettre hors du système la plus grande, la plus intéressante partie de la population, la plus constamment souffrante I Le système est donc fait pour quelques-uns, exclusiven^ent pour eux? Poursuivez cet examen, et vous en serez encore plus convaincu.

Dans la plupart des autres professions il en est encore de même, car dans le plus grand nombre d'entre elles Touvrage est tellement divisé, détaillé, accidentel , qu'il ne se prête ni au travail commun , ni à des appréciations exactes, ni à des comptes rendus réguliers, tels qu'il en faut dans une association qui veut voir clair dans ses affaires. Ainsi l'ouvrier k qui un marchand de meubles a commandé une table , des chaises, ou, -ce qui est plus fréquent, à qui ce mar-

cband en a donné k réparer ^ le maçon, le menuisier qui exécutent dans une maison telle ou telle répara^ tion isolée-, le porteur d'eau, le portefaix, le domestique à gages , qui vous rendent des services ou accidentels ou constants, mais individuels, peuvent- ils mettre en commun un concours d'eSorts que Tœuvre dont ils sont chargés ne réclame pas? Tous les hommes k gages, servant non-seulement dans la maison du riche, mais dans la boutique de l'artisan, Taidant de quelque façon que ce soit, ne peuvent élre associés évidemment , car il y en a uq , deux , trois tout au plus , réunis dans la même famille , et le cas où ils sont beaucoup plus nombreux est extrêmement rare. Supposez au surplus dans une maison riche plusieurs domestiques , dans un magasin plusieurs garçons de boutique, que mettraient-ils en commun? Leurs gages, pour se les partager ensuite par tête? Autant aurait valu ne pas faire cette confusion et celte répartition ultérieure, puisque le résultat devrait être si parfaitement semblable, à moins que les gages ne fussent inégaux, auquel cas on ne comprendrait pas chejc les mieux payés la raison de s'associer k ceui; qui le seraient moins bien.

Ainsi on voit, Tune après l'autre, toutes les professions se montrer impropres ou rebelles k l'association. Ce système ne reste concevable que pour les grands établissements industriels, tels que filatures, forges, ateliers de machines, mines, qui présentent plusieurs centaines d'ouvriers réunis, et dans lesquels on travaille en commun. Quant aux établissements de

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ce genre, l'association n'est pas moins ruineuse pour les associés , inique pour l'État chargé de supporter les pertes, mais enfin elle peut être matériellement essayée, et elle l'a été au grand détriment de ceux qui en ont eu la pensée.

Impossible au point même de ne pouvoir être tentée pour trente-quatre millions d'hommes sur trentesix , elle peut être essayée en faveur d'un ou de deux millions d'ouvriers tout au plus. Oui, dans quelques grandes filatures, dans quelques vastes usines où l'on fabrique des machines k vapeur, auprès de quelques mines d'où l'on extrait la houille , sur quelques chemins de fer où plusieurs milliers d'employés sont réunis pour le même service, dans quelques imprimeries, peut -être aussi sur quelques chantiers accidentellement formés pour remuer un certain nombre de cubes de terre, les ouvriers, persuadés que les entrepreneurs qu'ils servent, ou la compagnie dont ils sont les agents, se partagent de grands bénéfices, se mettront aux lieu et place de leurs maîtres, prendront ou recevront de l'État, qui les aura payés avec un papier discrédité, de vastes établissements, et s'en partageront le bénéfice , toujours douteux , mais assurément nul quand ces établissements seront gouvernés collectivement, et on appelle cela une réforme, qui aura changé le sort des classes laborieuses de la société! C'est tout simplement l'occupation plus ou moins violente d'un certain nombre de propriétés, au profit de quelques milliers d'ouvriers agglomérés sur divers points, dans les grandes villes notamment, ayant dans

leur agglomération même un moyen de se révolter, et de tyranniser ou ceux qui les emploient, ou FÉlat lui-même, dans les moments où celui-ci est trop faible pour se faire respecter. Ce n*est pas autre chose, et c'est manquer k la vérité, imposer au peuple, que de lui dire qu'on opère une réforme conçue dans son intérêt! On a obéi aux passions d'une classe d'ouvriers, abusant de la force physique pour dicter leurs volontés , ou plutôt les volontés des meneurs qui les exploitent, travaillant pour ces meneurs plus que pour eux-mêmes, et ne représentant pas le trentième de la population totale du pays. On n'a donc rien fait pour le peuple, pas plus en cédant k cette force aveugle, que lorsque, deux ou trois siècles auparavant, on gouvernait sous l'influence de quelques centaines de privilégiés qui composaient la cour. Encore ces privilégiés étaient -ils beaucoup plus éclairés dans leur égoïsme , car après tout la commission du Luxembourg n'a fait que nous sachions rien qui vaille les règnes de Louis XIY ou même de Louis XV, dans leurs plus mauvais jours.

Vingt-quatre millions de cultivateurs mènent en France une vie pénible, trois ou quatre millions d'ouvriers industriels sont quelquefois, par suite de chômages, privés de travail, voilà le mal, et pour remède on a songé à livrer à quelques ouvriers âleurs, mécaniciens ou mineurs , les établissements dans lesquels ils étaient employés, et à changer pour eux toutes les conditions de l'industrie (d^une manière, je le répète, ruineuse pour eux-mêmes), et on prétend

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qu'on a découvert un moyen de cba^n^er le sort du peuple! On (rompe, je le redirai sans cesse, et le lieu, le moment où ce système a été produit le prouvent avec évidence. 11 l'a été dans un temps où ces ouvriers agglomérés venaient de concourir k une révolution, au sein d'une grande capitale qu'ils dominaient. On a voulu les flatter, se servir d'eux \ on leur a causé beaucoup de mal , et on s'en est fait beaucoup k soimême. C'est une entreprise exclusive, dans des vues exclusives, ^ui a abouti où doivent aboutir toutes les tentatives de ce genre. Il ne s'agit donc plus du peuple, mais d'une très-petite partie du peuple, qui avait le triste avantage d'être réunie, de pouvoir dès lors faire sentir sa force, et la mettre aux ordres de ceux qui voulaient s'en servir pour eux-mêmes.

Ce système d'association étant ramené à sa véritable portée, reste k voir s'il a même une valeur pour les classes d-ouvriers auxquelles il est applicable,

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