CHAPITRE IV
DU CAPITAL DANS LE SYSTÈME DE L*ASSOGLiT10N.
Que le capital de raisociation, s'il eit fourni par VÉtat, est injustement dérobé à la masse des contribuables, et, sHl est retenu sur le salaire des ouvriers, est un emploi imprudent de leurs économies.
Maintenant oublions tout ce qu'a d'exclusif, dès lors de peu populaire en réalité, le système de Tassociation entre ouvriers, examinons-le en lui-même, et pour sa valeur propre, quelque restreinte que doive être son application.
A en juger par l'apparence , la pensée du système est on ne peut pas plus humaine, honnête et même touchante. Voilk en e£fet de pauvres ouvriers qui travaillent du matin au soir pour gagner un salaire fixe, invariablement limité, quel que soit le bénéfice résultant de leurs e£foi:ts, et qui procurent de larges profits soit a un entrepreneur, soit k des actionnaires travaillant peu, ou ne travaillant pas du tout, éloignés du théâtre de ces rudes travaux, quelquefois ne l'ayant jamais visité. Pourquoi les uns ont-ils si peu en faisant tant, et les autres tant en faisant si peu? C'est que l'entrepreneur a du crédit et les actionnaires des capitaux. Si les ouvriers avaient l'un ou l'autre, ils pourraient spécukr pour leur propre compte , et re-
cueillir eux-mêmes le bénéfice qu'ils procurent à autrui. N'est-il pas tout simple alors d'amener vers eux le crédit et les capitaux, et de les affranchir de cette dépendance , ou , pour parler pleinement la langue du sujet, de la tyrannie du capital? Quel moyen, si on ne veut pas prendre les capitaux de force, comme le propose franchement le communisme, quel moyen, sinon d'en demander k qui en a, c'est-à-dire k l'État, et de fournir ainsi a toute association d'ouvriers la faculté de se constituer pour l'exécution des grandes entreprises? Rien, je le répète, de plus honnête, de plus humain en apparence, et en réalité de plus injuste, de plus inique, de plus insensé.
D'abord cet entrepreneur, ces actionnaires, ne sont pas, il me semble, des monopoleurs bien impitoyables. Si le premier consacre sa vie, son argent, son crédit à diriger, à soutenir une vaste entreprise, conçue par lui , tentée , poursuivie à ses risques et périls^ si les seconds , après avoir amassé quelques économies, les risquent dans une opération hasardeuse , telle qu'un canal ou un chemin de fer, opération qui ne s'exécuterait pas san&leur concours, et qui absorbera, si elle ne réussit pas, les fonds qu'on lui aura consacrés, il me semble que ni cet entrepreneur, ni ces actionnaires, ne sont les sangsues de ces ouvViers, payés de gré à •gré, souvent a des prix trois ou quatre fois supérieurs k ceux que reçoivent les paysans, assurés d'être payés dans tous les cas, soit que la spéculation ait été heureuse, soit qu^elle ne l'ait pas été. Il n'y a pas là, je le répète, une si criante injustice. Mais on veut que ces
ouvriers puissent, eux aussi, faire des bénéfices d'entrepreneurs ou d'actionnaires. Si cela se peut justement, pratiquement, rien de mieux, rien de plus conforme aux désirs des honnêtes gens.
Mais voyons ce qui en est. Toute opération commerciale ou industrielle suppose deux choses, un capital et une direction : un capital, qui sert k l'entreprendre, une direction, qui, après l'avoir conçue, la gouverne', la restreint ou l'étend , quelquefois l'abandonne après les premières pertes , quelquefois la pousse après les premiers gains à un développement extraordinaire. Il faut donc en même temps le capital et la direction. Les trouvons-nous dans une association d'ouvriers? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.
Le capital, dans toute entreprise, doit être destiné à périr si elle ne réussit pas. S'agit-il d'une mine de charbon , d'un canal , d'un chemin de fer, si le charbon n'est pas de bonne qualité, s'il ne s'extrait pas k bas prix, s'il n'a pas un débouché voisin, si le canal, si le chemin de fer présentent de trop grandes difficultés d'exécution, sHls sont placés à portée de populations qui n'en fassent pas volontiers usage, la mine, le canal , le chemin de fer ne procureront pas les profits qu'on en attendait, souvent même ne payeront pas les dettes qu'on aura contractées pour l'exécution de devis insuffisants, l'entreprise échappera à ceux qui l'avaient fondée, en ne leur laissant que des pertes et des regrets. Est-ce un cas très-rare ? C'est au contraire le cas le plus commun. Si de ces grandes entreprises on passe à de moindres, à des filatures.
k des forges , k des ateliers de construction , coipbien y en M-i| dont )es créateurs fiassent fortune ? Trèspeu. J'^i depuis trente années suivi fopt attentivement la marche de rindustrje en France, par devoir comme homme public ) par goût comme observateur^ je counais son personnel très-exactement, et j'afljrme que les insuccès sont beaucoup plus fréquents que les succès, que s'il s'e^t créé un assez graud nombre d^ fortunes moyennes, il s'en est très-peu formé de con^ sidérables, très-peu surtout qui puissent traverser infailliblement de fortes crises. Le capital est donc dévoué k une ruine fréquente dans les petites entre-r priseç qu'un individu peut diriger, comme une fila* ture, une forge, une usine, et à une ruine infiniment probable danjsi les vastes entreprises qui exigent des compagnies nombreuses et puissantes, comme les mines, les canaux, les chemins de fer. Celles même qui finissent par prospérer ne prospèrent qu'après avoir ruiné successivement dem ou trois compagnies* Si je voulais citer les principaux établissements français, je réduirais sur ce point tput contradicteur ?« silence.
Si donc le capital est destiné à périr en cas d'insuccès, cas extrêmement vraisemblable, il faut qu'il ait en perspective des chances de bénéfice, et qu'elles soient proportionnées aux chances de perte, sans quoi l'industrie serait, ce qu'elle est trop souvent, un métier de dupe. Quand c'est un entrepreneur qui avec ses capitaux ou son crédit, quand c'est une réunion d'actionnaires qui avec leur superflu s'ils sont riches,
OU leurs économies s'ils sont pauvres, fournissent le capital, rien n'est plus simple. L'entreprise est mauvaise, le capital perdii, tant pis pour les uns et les autres. L'entreprise est bonne, ils ont gagné, tant mieux pour eux \ ils n'ont rien pris k personne , ils ont recueilli ce qu'ils avaient seipé. Mais vous voulez mettre les ouvriers ^ leur place : soit , qui fournira le capital? Les ouvriers? Ils n'en ont pas. A défaut des ouvriers, seraient-ce des banques de prêt, organisées dans cette intention ? Mais toutes les banques qui ont fait des prêts aux entreprises industrielles, au lieu de se borner k escompter deis lettres de change , ce qui constitue un prêt, limité, k court terme, fréquemment renouvelé, dont les chances se neutralisent en se divisant, toutes ces banques ont tourné k mal, parce que les entreprises industrielles présentent trop de risques, parce que le nombre de celles qui réussissent est trop peu considérable relativement au nombre de celles qui échouent, et parce qu'enfin c'est tout au plus si les bénéfices entiers de celles qui réussissent peuvent compenser les pertes de celles qui échouent, et qu'en leur prêtant op s'associe k toutes leurs perles, sans s'associer k tous leurs bénéfices. C'est eo qui explique comment toute banque, ou maison de banque, qui s'est bornée ^ l'escompte, subsiste, et traverse les crises commerciales les plus difficiles, tandis que toute banque ou maison de banque qui a fait des prêts aux entreprises industrielles, succombe k la première crise un peu grave, Et cependant les banques qui ont agi de la sorte n'ont fait que des