‹ De la properiete--Chapitre 29 sur 47 · DU TRAYAIL À LA TACHE · texte numérisé non relu

DU TRAYAIL À LA TACHE

Que, par t^abolition du marchandage, on a délruit le seul moyen pour les ouvriers de participer aux bénéfices du capital.

Vous ne voulez donc pas, me dira-t-on, que Touvrier sorte jamais de sa condition de salarié, d'esclave du maître , de prolétaire exclu des bénéfices du capital!... Tel est le langage des socialistes quand on leur démontre la vanité de leurs systèmes. Je leur en demande pardon, mais la nature, plus habile qu'eux, et non moins humaine, avait enseigné aux hommes un procédé au moyen duquel les ouvriers de génie avaient jusque-lk franchi les premiers degrés de Téchelle de la fortune. Mais on a eu l'esprit de détruire ce procédé, et de briser l'échelle, ou du moins de la laisser briser par les mauvais ouvriers, qui n'avaient jamais pu en franchir le premier échelon. Le fait est certain, et j'en vais fournir la preuve.

Oui, je désire, pour ma part, que l'ouvrier qui n'a que ses bras puisse aussi participer aux bénéfices de son maître, devenir capitaliste k son tour, et s'élever

k la fortune. Je ne crois pas qu'il le puisse en se met-

tant k la place de son maître, en s'associant avec ses camarades pour former avec eux une entreprise collective, qui manquera de capital, de direction, de tout ce qui fait réussir-, mais voici, pour l'ouvrier de mérite, un moyen certain d'arriver au résultat proposé, de devenir entrepreneur sans capital , et sans l'inconvénient attachée une entreprise collective : ce moyen est celui du travail k.la tâche ou marchandage, que les nouveaux amis des ouvriers t>nt aboli.

Il y a en effet des ouvriers intelligents et laborieux qui travaillent mieux et plus que d'autres, peuvent, dans la même journée, exécuter deux ou trois fois plus d'ouvrage que tels de leurs camarades, et font, sous le rapport de la perfection, ce.que ne ferait aucun d'eux. Ceux-là, certainement, méritent d'être distingués et encouragés. On ne peut pas cependant leur donner la croix d'honneur, qu'on doit réserver pour le jour où ils iront sur l'Adige ou sur le Rhin, qui ne suflSrait pas d'ailleurs, car il faudrait des centaines de décorations dans un atelier de mille ouvriers , tandis qu'à l'armée on en donne trois ou quatre pour un régiment de deux mille hommes. Il faut donc distinguer ces ouvriers à la fois plus laborieux et plus intelligents, il le faut pour eux, il le faut pour le développement de la production, car, payés à la journée, ils n'auraient aucun motif de travailler mieux ou plus que leurs camarades, et, portés même à une classe supérieure , ils n'auraient pas de motif de se comporter autrement que les ouvriers de cette classe^ tandis, au contraire, qu'en proportionnant le salaire

DU SOCIALISME. tt7

eiactement h ce qu'ils sont capables de faire, chacun d'eux est amené à produire tout ce qu'il peut produire. Il est donc nécessaire de troliver pour ces habiles un système de rémunération proportionné k leur travail. Mais ce n'est pas tout. II y a encore une classe de travailleurs pour laquelle il importe d'imaginer une manière de les employer autre que le travail h la journée; cette classe est celle des jeunes ouvriers.

Le jeune ouvrier, intelligent, appliqué, qui annonce des dispositions, mérite aussi d'être encouragé, et surtout d'être surveillé et enseipé. Un maître qui a mille ouvriers, qui est condamné k des soins de tout genre, qui a des matières premières k acheter, des produits k vendre, des engagements k conclure, des relations étendues k entretenir, ne peut aller redresser un jeune homme qui tient mal sa lime ou son ciseau. Il ne peut ni le surveiller, ni le diriger, ni le former. Dans cette impuissance, il le laisserait sans enseignement, sans avancement , dans une classe inférieure , et l'en tirerait le plus souvent par raison d'&ge, sans une suffisante appréciation de ses services. Si donc il y avait une manière d'employer ce jeune ouvrier suivant ses dispositions et de le former, ce serait chose fort bonne aussi et digne d'être approuvée.

Ainsi voilk deux classes, l'ouvrier habile et l'apprenti , le mérite éprouvé et la jeunesse qui inspire des espérances, voilk deux classes pour lesquelles il y a un système de travail à trouver, un système qui les combine et leur fasse produire tout ce qu'elles peuvent. Ce système, je le répète, était découvert depuis

tn LIVRE IIÏ.

le déluge^ nos novateurs Tont détruit sous le nom de marchandage.

Par exemple, un maître s'apercevant qu'un ouvrier habile emploie dix jours à exécuter une pièce de machine ou une portion de menuiserie, la lui donne a exécuter k la tâche. Il lui payait, k 5 francs par jour, la somme totale de 50 francs. Il la lui commande au même prix, en lui laissant le choix du temps. L'ouvrier Texécute en sept jours, au lieu de dix, et il gagne un peu plus de 7 francs. Il consent même à la faire k 45 francs, au lieu de 50; car, k ce prix, il gagne encore 6 francs 50 centimes environ. Mais ce n'est qu« le début du système. Voici un ouvrier plus habile encore, qui peut fabriquer les parties les plus compliquées d'une machine. Son maître lui donnera , par exemple , k exécuter le cylindre d'une machine k vapeur, valant deux ou trois mille francs, ou la menuiserie d'un grand bâtiment, en valant de cinq k six. L'ouvrier dont le coup d'œil est exercé juge bien vite ce qu'il lui faudra de temps et de main-d'œuvre, il traite avec son maître k un prix qui lui assure des bénéûces, s'adjoint ensuite plusieurs ouvriers de son goût, ou des jeunes gens qui , sous sa main , vaudront ce qu'ils ne vaudraient pas sous la main du maître, parce qu'il est avec eux dans le même atelier, traçant des profils tandis qu'ils tiennent le rabot ou la lime, exécute avec leur concours l'ouvrage convenu , arrive ainsi k gagner 7, 8, 10 francs par jour, et trouve encore le moyen d'accorder un supplément de paye k ses auxiliaires, de manière k les encourager au travail. Dans

une fabrique de machines, l'atelier de la fonderie, où l'on coule les grandes pièces de fonte, est souvent donné k Tentreprise li un ouvrier principal, qui, ayant une centaine d'ouvriers au-dessous de lui, peut gsigner depuis 300 jusqu'k 500 francs par mois, c'est-k-dire, h vingt-cinq jours de travail par mois, depuis 12 jusqu'à 20 francs par journée. C'est ce qui est fréquemment arrivé dans l'un des grands ateliers de Paris.

Le maître fournit l'atelier, les modèles, le sable k moulage , la fonte , le coke , c'est-k-dire tous les capitaux. Dans la menuiserie, le maître fournit également Tatelier, une partie des outils, les bois, c'esl-k-dire encore les capitaux. De plus, dans tous ces états, le maître accorde une avance chaque semaine pour acquitter la paye quotidienne.

Quel est donc, dans ce système, le véritable rôle de l'ouvrier k la tâche? C'est celui d'un petit entrepreneur qui, n'ayant que ses bras et son savoir-faire, mais point de capitaux, c'est-k-dire ni atelier, ni sable à moulage, ni coke, ni font^, ni bois, ni rabots, ni hangars , ni argent pour la paye quotidienne , reçoit tout cela de son maître , auquel il a inspiré confiance en travaillant sous ses yeux, gagne ainsi deux, trois, quatre fois ce qu'il aurait gagné dans le système du travail k la journée, obtient par conséquent les bénéfices d'une véritable spéculation, sans avoir ni k risquer les capitaux de l'État, ni ceux qu'il doit k son économie. II a de plus employé la médiocrité bien intentionnée ou la jeunesse inexpérimentée, et les a fait participer dans un degré inférieur, bien entendu,

k son bénéfice. Vous voulez que Touvrier s'élève par son mérite, spécule comme un entrepreneur : voilk un moyen simple, qui ne coûte ni k l'État ni k lui, qui ne compromettra ni le trésor ni ses petites économies. Vous voulez qu'il devienne maître à son tour : voilk un moyen sûr, bien gradué, car il finit par avoir dix, quinze et jusqu'à cent ouvriers sous sa direction. Vous voulez qu'il soit associé au bénéfice du capital : voilk un moyen certain, car un ouvrier qui gagne 6, 8, 42 francs par jour, quelquefois 20, sans courir de chance, quoi qu'il arrive du commerce de son maître, est associé certainement aux bénéfices du capital, sans être exposé au partage des pertes. Vous voulez enfin une organisation du travail -, en voilk une, toute troavée,toute facile, qui combine ensemble l'ouvrier jeune, l'ouvrier médiocre, l'ouvrier habile, et qui est tout k la fois un système d'éducation, de surveillance, de rémunération exactement proportionnelle au travail produit. Elle existait, et vous l'avez détruite! bienfaiteurs des ouvriers , applaudissez-vous de votre génie créateur !

On a détruit ce moyen, et pourquoi? Parce qu'il était, disait-on , l'exploitation de l'homme par l^homme. Comme s'il y avait un moyen quelconque de faire concourir les hommes les uns avec les autres sans qu'ils gagnassent les uns par les autres, le banquier par l'entrepreneur, l'entrepreneur par le maître -ouvrier, le maître-ouvrier par l'ouvrier, l'ouvrier par le manœuvre , tous par tous , mais tous suivant leur mérite à chacun*, k moins qu'on ne veuille l'égalité absolue des

salaires, ce qai suppose Tégalité des facultés, des besoins, et surtout des produits, ce qui ramènerait bientôt la totalité des travailleurs ^ ne travailler qu'autant que les plus paresseux et les moins habiles, au lieu de tendre tous k trayailler comme les plus laborieux et les plus habiles, ce qui, loin^ d'être une amélioration, serait une aggravation de la situation générale*, car moins il y a de pain, de viande, de chaussure, de vêlements, moins il y en a pour tous, et particulièrement pour les plus pauvres.

Voulez-vous savoir encore k quelle classe d'ouvriers on a sacrifié le travail k la tâche, k tilre A* exploitation de l'homme par Chommef A la classe des ouvriers k la journée, qui n'obtenaient pas des commandes k la tâche parce qu'en général on ne les en jugeait pas dignes. La médiocrité jalouse a donc été écoutée au détriment de l'ouvrier jeune , de l'ouvrier habile, et c'était même la médiocrité paresseuse , car la médiocrité laborieuse trouvait souvent de l'emploi auprès de l'ouvrier marchandeur, et un supplément de paye, quand elle inspirait confiance k ce juge le meilleur de tous, puisqu'il la faisait travailler sous ses yeux. Cette fois, comme toujours, on a, sous prétexte d'humanité, immolé les bons ouvriers aux mauvais.

les plus inconséquents des hommes! vous voulez que l'ouvrier devienne entrepreneur : il peut l'être, il le peut sans spéculer ni aux dépens de l'État, ni aux dépens de ses économies, et dès qu'il l'est devenu, vous le détestez , vous l'appelez marchandeur, indigne tyran qui exploite l'homme! Vous vantez le travail

nt LIVRE III.

comme la plus sainte des vertus I Vous voulez que rhomme travaille, qu'il s'applique, qu'il gagne, qu'il prospère, et lorsqu'il vous a obéi, qu'il a réussi, qu'il a spéculé heureusement dans les limites qui lui conviennent, vous l'appelez usurpateur, tyran du prolétaire ! Oui , pour vous plaire , il faut n'avoir pas réussi !

Et voyez comme la fin couronne l'œuvre! Le lendemain du jour où le travail k la tâche était aboli, les bons ouvriers étaient découragés, les mauvais ne gagnaient pas plus, et les jeunes demeuraient sans ouvrage. Dans les ateliers de menuiserie surtout, où se trouve plus complètement réalisée la combinaison qui place les commençants sous le patronage des marchandeurs, les jeunes ouvriers venaient implorer du travail , que le maître ne pouvait plus leur donner. Il a fallu pourtant revenir k ce que la nature des choses commandait, et le marchandage, ou travail a la tâche, a été rétabli presque partout. Seulement on a recours à un mensonge; les compagnons du marchandeur s'appellent associés , et l'on a ainsi annulé le décret émané du Luxembourg dans des jours de vanité et de déraison.

Maintenant voulez- vous savoir la cause, non pas unique, mais principale, du non-succès assuré de toute association tentée ou k tenter? C'est le découragement, le défaut de zèle des ouvriers ramenés du travail k la tâche au travail k la journée , et indemnisés seulement par quelques suppléments de paye assez mal déterminés, et d'une rentrée incertaine. Dans

Fassociation , en effet, l'ouvrier n'a pour tout stimulant que le succès d'une vaste entreprise, pouvant réussir ou ne pas réussir, ne devant donner des bénéfices qu'k la fin de l'année, si toutefois elle en doit donner, dépendante par conséquent des mille et mille accidents du commerce , tandis que dans le travail à la tàcbe, l'ouvrier a un bénéfice certain, infaillible, dépendant de son habileté seule, et surtout très-prochain , puisqu'à la fin de la quinzaine ou du mois , sa besogne achevée, il est assuré de toucher le prix de ce qu'il a fait. Ici le socialisme retrouve tous les inconvénients du communisme, puisque le but, pour être trop éloigné, cesse d'attirer les yeux et de passionner le cœur. Ainsi l'association manque de capital, de direction , d'activité , et lorsque l'industrie avec les fonds fournis par elle-même , avec l'autorité du propriétaire, avec l'ardeur du travail k la tâche, gagne à peine de quoi rémunérer le capital , de quoi récompenser l'entrepreneur, quelquefois ruine l'un et l'autre, on aurait trouvé k payer le capital, puis k réserver une part pour l'enfance, une part pour la vieillesse, une part pour les mauvais jours! Âh! je souhaite que jamais le pauvre ne soit réduit k vivre sur de tels bénéfices !

Il est vrai que le système n'est pas complet, que je lui fais tort en lui refusant son complément, la suppression de la concurrence. Si, en effet, l'industrie ne prospère pas, c'est, dit-on, parce que l'affreuse concurrence qu'elle se fait k elle-même la mine, la réduit aux abois , l'oblige k dévorer ses propres entrailles.

L'association proposée, ao contraire, ne doit pas ayoir lieu des ouvriers aux ouvriers seulement, mais des associations d'ouvriers k d'autres associations, de manufacture k manufacture, d'industrie à industrie, et probablement aussi de nation k nation , de continent à continent, de l'Europe à l'Amérique, de l'Amérique k l'Inde ! Ce beau phénomène se réaliserait-il seulement de nation k nation, ce serait déjà prodigieux, et je conviens qu'k ces conditions l'entreprise la plus mal pourvue en capital, la plus mal dirigée, la plus paresseusement servie, pourrait vivre et très -bien vivre. Il suffirait d'avoir fixé le prix des produits en vertu des décisions de l'association universelle.

Je n'aurais pas traité du système de l'association d'une manière complète , si je n'avais pas examiné cette chance de faire réussir le système , chance dernière, mais certaine si elle se réalisait. C'est le devoir qui me reste k remplir, et que je remplirai brièvement. J'ai peur cependant que, même avant tout examen, les gens de bon sens n'aient pas plus de confiance que je n'en ai moi-même dans cette chance extrême. Toutefois examinons avec une patience inaltérable, jusqu'aux plus étranges des inventions. Il n'y a pas dans le temps où nous vivons une seule erreur à dédaigner.

Page 1