‹ De la properiete--Chapitre 31 sur 47 · I38 LIVRE · texte numérisé non relu

I38 LIVRE

mais eu guérissant les insomnies du genre humain, ne craindrieE-vous pas de l'avoir jeté dans le sommeil de la mort?

L'homme marche-t-il autrement que par l'émulation? Qu'est-ce que l'amour de la gloire, sinon le désir d'effacer ses rivaux? Il ne faut pas les tuer, pas même les dénigrer, mais il est permis de vouloir les dépasser. Baccio Bandinelli , dévoré d'une basse jalousie à l'aspect du carton de la guerre de Pise, réputé la plus sublime des œuvres de Michel -Ange, s'introduisit dans le palais où ce carton était exposé et le déchira. Andréa del Gastagno , pour enlever le mérite de la peinture à l'huile à Anlonello de Messine, l'assassina. Cette manière de rivaliser n'est pas licite. Il ne faut pas non plus briser secrètement la machine de son rival ', il ne faut pas placer une pierre sous la locomotive du chemin de fer de Rouen, pour l'empêcher d'arriver ^ il ne faut pas incendier les magasins de ce méoie chemin, détruire ses ponts, comme l'ont fait, il n'y a pas longtemps encore, beaucoup d'ennemis de la concurrence ^ mais il est pardonnable de vouloir transporter plus vile, à meilleur marché, savez-vous pourquoi? Parce que la tonne de marchandises (souffrez que je descende d'Alexandre et de Michel-Ange k ce vulgaire détail), la tonne de marchandises qui coûtait 20 fr. de transport sur la route de Rouen n'en coûte plus que 10, et que toutes les matières premières ou fabriquées, n'étant plus chargées des mêmes frais, seront à meilleur marché. C'est grâce k la concurrence qu'on a substitué au cheval portant sur son dos ) le

cbeval traînant une voilure k rooes ^ ^ la voitore roulant sur la terre et ralentie par le frottement, le bateau glissant sur la surface liquide d'un canal ; et enfin au bateau glissant sur Teau, une suite de wagons roulant sur deux arêtes de fer, qu'ils touchent k peine, et traînés par une puissance illimitée, celle de la vapeur. Sans le désir de se surpasser les uns les autres , les hommes n'auraient pas ainsi réduit de dix , et même de cent fois , la dépense primitive des transports , ce qui a permis de brûler du charbon k quelques centaines de lieues de la mine d'où on l'extrait , de rapprocher le minerai du combustible qui le convertit en fer, et de transporter ce fer au pied du bâtiment où on l'emploie, tellement débarrassé de frais, que de 60 fr. il est descendu k âO fr. la tonne. Par exemple, avaiton besoin de fabriques de coton, quand les Indiens le filaient et le tissaient avec une telle délicatesse qu'on l'aurait cru travaillé par la main des fées? Avait-on besmn de fabriques de tissus de laine, quand les pâtres de Cachemire élevaient des troupeaux dont la toison égalait la finesse de la soie, et quand les femmes de ces belles vallées tissaient des châles que le luxe de l'Orient vendait au luxe de l'Occident? depuis les croisades I Eh bien, des mécaniciens voulant gagner sur le prix de fabrication, se sont ingéniés pour remplacer la main de l'homme. Ils ont mis le coton brut en atomes, puis profitant de ce que ces atomes s'attiraient les uns les autres, ils les ont étendus autour d'un cylindre , en ont formé une nappe de coton , légère comme une nappe d'eau s'échappant d'une cas-

cade, ont recueilli cette cascade, l'ont concentrée en un filet de coton, ont tordu ce filet, et en ont fait un fil qui égale aujourd'hui le cheveu le plus fin. Ce fil retourne dans l'Inde étonnée, et quoique chargé des frais d'un double voyage, après avoir assuré la fortune du mécanicien, du filateur, du négociant anglais, écrase de son bas prix le coton indien lui-même. Et maintenant ces charmantes toiles peintes qu'on appelait autrefois les indiennes se fabriquent en Europe, et vont se vendre dans l'Inde. Malheureux Indiens, victimes de la concurrence , vous êtes sans doute bien à plaindre , mais les trois quarts du monde peuvent se vêtir d'étoffes de coton avec la plus modique dépense 1 Le peuple de nos villes, qui ne pouvait en avoir que si la femme riche en donnait k la femme pauvre, en porte a présent tous les jours.

Des filateurs de laine, un surtout qui s'appelait Ternaux, et qui est mort a la peine, peu populaire après d'immenses services, tandis que d'autres pour n'avoir rien fait sont restés l'idole du peuple abusé; des filateurs, voulant rivaliser avec le Thibet, envoient un savant chercher des chèvres, les amènent en France, en filent le poil , et fabriquent des châles que le préjugé de nos femmes, fondé pu non (je n'entre pas dans cette grave querelle), place encore au-dessous du châle de cachemire, mais, chemin faisant, perfectionnent le châle de mérinos, au point que la femme du peuple peut s'en vêtir les jours de fête. Il a bien été causé quelque mal dans l'Inde, même en Europe, par cette concurrence-, mais enfin le vêtement du

peuple n'en est pas moins devenu meilleur et moins coûteux.

Vos distractions sont bien grandes, en vérité, ô profonds inventeurs de l'association 1 Quoi! vous vous souvenez que le peuple est producteur, et qu'il se condamne par la concurrence k travailler k trop bas prix? Vous dites vrai, mais avez-vous oublié qu'il est consommateur aussi, et autant consommateur que producteur, car i\ ne produit pas une chose qu'il ne finisse par consommer lui-même? Eh bien, supposez qu'on le payât moins (ce qui n'est pas exact pour le salaire de l'ouvrier, comme vous le verrez bientôt), n'y aurait-il pas compensation lorsque lui-même arrive à payer toutes choses k meilleur marché? Ouvrez donc les yeux : n'apercevez-vous pas que c'est le peuple qui vend au peuple , et qu'il y a dès lors compensation? Et si le principe de la concurrence a été cause que chacun, animé du désir de mieux faire que son rival , a travaillé a tout améliorer, le peuple n'y a-l-il pas gagné d^avoir du grain, du vêtement, du logement, de toutes choses enfin en meilleure qualité et en plus grande abondance? On se récrie contre les disciples de Malthus qui arrêtent l'homme prêt k se rapprocher de sa femme, en lui disant : Prenez garde, il y aurait un être de plus k nourrir sur la terre I... On se récrie contre ces philosophes de l'abstention, on les appelle barbares, on les dénonce au peuple , et on a raison. Arrêter la fécondité du genre humain est un crime contre la nature. Oui, mais n'y a-t-il pas

à'autres disciples de Malthus plus condamnables eu-

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core, et ne seraient-cepas ceux qui arrêteraient l'homme passionné pour le travail, et occupé k nourrir, k vêtir, k loger Tenfant que Malthus défend de mettre au monde? Celui qui veut ralentir la production , qui ne veut pas qu'on produise de quoi nourrir Teufant a nailre , n^est-il pas seul responsable de la défense de Malthus, car Malthus aurait levé son interdit, s'il avait vu sur la terre de quoi fournir k la subsistance de tous les nouveau-nés?

C'est donc une grave erreur que de s'en prendre à la concurrence, et de n'avoir pas aperçu que si le peuple était producteur, il était consommateur aussi , et que, recevant moins d'un côté, payant moins de l'autre, restait alors, au profit de tous, la différence d'un système qui retient l'activité humaine k un système qui la lance k l'infini dans la carrière, en lui disant de ne s'arrêter jamais.

Toutefois je suis dans l'erreur moi-même en m'exprimant comme je viens de le iaire, et en admettant, par exemple , que le travailleur paye moins et reçoive moins, par suite de la concurrence. Les choses se passent mieux encore que je ne l'ai dit, grâce k la nature , toujours meilleure qu^on ne l'imagine. Entre qui s'établit la concurrence? Est-ce entre ouvriers et ouvriers? Point du tout, c'est entre fabricants et fabricants. Si c'était entre ouvriers et ouvriers , la conséquence deviendrait en effet redoutable pour ces derniers, car ils en arriveraient k ne pouvoir plus vivre, par suite d'un abaissement continu dans leurs salaires. Il peut bien en être ainsi dans certains mo-

ments de chômage où, l'ouvrage manquant, ils sont obligés de louer leurs bras \k tout prix ; mais ce n'est pas la marche constante des choses. Depuis trentetrois années, c'est-k-dire depuis la paix, cette marche est digne d'être observée, non pas qu'elle ait été réglée par d'autres lois que les lois éternelles de l'univers; mais ces lois, secondées par les circonstances, ont agi avec une puissance plus grande. Les circon* stances qui ont si singulièrement accru leur action sont les suivantes : la paix succédant aux plus longues, aux plus affreuses guerres dont l'histoire fasse mention *, le besoin de se reposer après ces guerres et d'acquérir du bien-être*, l'application sans cesse diversifiée des moteurs mécaniques aux travaux industriels. Sous l'influence de ces causes, trois phénomènes se sont manifestés : un bas prix croissant dans la production au profit des consommateurs, une augmentation de salaire pour les ouvriers, et pour les fabricants une diminution de bénéfice. Ces trois faits se sont accomplis dans des proportions différentes, mais ils se sont accomplis d'une manière constante et invariable. Je ne voudrais pas surcharger de détails un livre consacré k poser des principes, pourtant je présenterai deux ou trois exemples appuyés sur des calculs.

Trois grandes industries sont devenues, dans le demi-siècle écoulé, l'objet de l'activité humaine : le coton comme matière la plus usuelle du vêtement, le fer comme matière principale dans la construction des machines, dans la bâtisse, dans la navigation; la

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houille enfin comme principe de la force motrice. Les quantités produites dans ces trois industries se sont quadrnplées, quintuplées en trente années, et les prix d'achat réduits de moitié, des trois quarts. Je citerai particulièrement la production du coton comme la plus caractéristique de toutes.

En 1814, la France employait 12 millions de kilogrammes de coton brut, qu'elle transformait en fils, tissus, linge, bas, vêtements de femmes, d'enfants et d'hommes, etc. Elle payait 7 francs le kilogramme la matière première , et 33 francs les façons diverses qu'elle lui faisait subir. En 1845, elle a employé 65 millions de kilogrammes de coton brut, c'est-àdire une quantité cinq fois plus considérable, ce qui suppose une plus grande proportion encore de produits ouvrés, parce que les progrès de la filature et du tissage ont procuré plus de produit avec la même quantité de matière. Elle a payé 2 francs au lieu de 7 la matière première, et 8 au lieu de 33 la mise en œuvre. Pour avoir 12 millions de kilogrammes de coton ouvré sous toutes les formes, elle a dépensé en 1814 480 millions, et pour en avoir 65 millions en 1845, elle a dépensé 650 millions, c'est-h-dire que, moyennant un quart de plus dans la dépense, elle a obtenu cinq fois plus de marchandise. Le progrès a donc été immense , comme on le voit. Il a été le même à peu près pour le fer ou la houille.

Est-ce l'ouvrier qui a supporté les conséquences de cette singulière réduction dans les frais de production? Heureusement non. Il a profité de la baisse sur-

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venue daos le prix d'achat de tons les objets, et n'a pas supporté la baisse correspondante dans leur prix de fabrication. Les machines y ont pourvu par leur secours, les fabricants par leur habileté et leurs sacrifices.

Pour les ouvriers fileurs et tisseurs, la journée est montée de 2 francs à 3 francs quant aux premiers, de 1 franc 50 centimes k 2 francs quant aux seconds, en moyenne, bien entendu. Le même progrès s'est opéré dans ta journée des femmes et des enfants. Pour les ouvriers employés au travail du fer, la journée est montée pour un forgeron de 3 k 5 francs, même k 6 et 8 en travaillant k la tache ^ pour les tourneurs en fer, de 3 francs 50 centimes k 4 francs 50 centimes, et même k 5 et 6 francs en travaillant k la tâche ^ pour les ajusteurs, de 3 francs k 5 et 6 francs, même a 8 francs k la tâche-, pour les mouleurs enfin, les plus favorisés par les circonstances, de 3 et 4 francs a 8, 9, iO et même 12 francs par jour, k la tâche. Il faut reconnaître que le perfectionnement des machines a surtout contribué k cette augmentation singulière. Quant aux ouvriers des mines, le prix de la journée a passé pour eux de 1 franc 50 centimes k 2 francs 50 centimes et 3 francs.

Quelle a été dans ces mêmes trente années la marche des prix, relativement aux objets de consommalion? Quant aux vêtements dont le coton fournit la matière , la réduction a été des trois quarts en général -, quant k ceux qui se composent de laine , la réduction a été de moitié environ. Le pain n'a pas varié sensi-

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blement. La viande a un peu augmenté; néanmoins l'ouvrier des villes a pu en manger jusqu'à deux fois la semaine , au lieu d'une fois par mois. La dépense du logement s'est accrue d'un quart en moyenne-, mais le logement, sans être ce qu'il faudrait souhaiter qu'il fût, est fort amélioré. En somme, les salaires ont augmenté, et la plupart des objets de consommation ont diminué. L'ouvrier des campagnes a moins participé k cette améFioration de sort , mais aux environs de Paris la journée a monté de 30 sous à 40, et quelquefois 45.

Comment tous ces changements se sont-ils accomplis? Par la concurrence ardente que se sont faite entre eux les entrepreneurs armés de procédés nouveaux. Quand on a fabriqué cinq fois plus d'objets en colon , on n'a pas employé cinq fois plus d'ouvriers. L'augmentation des bras a été presque insensible; les machines ont exécuté l'ouvrage inférieur, ont joué en un mot le rôle d'hommes de peine , et l'ouvrier a été généralement employé k un ouvrage plus relevé. C'est ainsi qu'un même nombre de bras a produit beaucoup plus de travail. Dès lors un nombre d'ouvriers trèspeu accru s'est partagé une somme de salaires trèssupérieure, tandis que par suite du même progrès, ils pouvaient avoir k meilleur marché tous les produits qu'ils avaient créés plus facilement et mieux.

Et dans ces mêmes circonstances qu'advenait-il du fabricant? Obligé d'attirer k lui l'acheteur par le bon marché et la qualité réunis, il tâchait de produire mieux , de produire plus; il y réussissait, et cherchait

ses bënëfices, non pas en gagnant beaucoup sur peu de produits, mais en gagnant peu sur beaucoup. La concurrence continuant, il a été obligé de se contenter de bénéfices infiniment moindres, et même dans les dernières années, il y a certaines industries, celle du coton par exemple, où les profits ont été presque nuls. El tandis que l'entrepreneur consentait il réduire ses bénéfices, il ne pouvait pas réduire le salaire de ses ouvriers, qui n'augmentaient pas en nombre d'une manière proportionnée b la masse du travail, et dont il fallait quelquefois se disputer les bras. L'entrepreneur, placé entre le consommateur qu'il était obligé de pourvoir }k plus bas prix , et l'ouvrier que Tactivité imprimée à la production mettait en mesure d'élever ses prétentions , a céAé k tous deux , et tandis que le consommateur avait de toute chose en plus grande quantité et meilleure qualité, l'ouvrier obtenait une augmentation de salaire. L'entrepreneur, tout h la fois auteur et victime de la concurrence, réduit k satisfaire deux exigences contraires, en souffrait seul , et il est notoire, pour quiconque connaît la véritable marche de l'industrie, que les fabricants, si ou embrasse tout entière la période des trente-trois ans de paix , ont beaucoup moins gagné dans les dernières années que dans les précédentes. Le filateur de coton, notamment, depuis dix ans a plus perdu que gagné. Le maître de forges s'est relevé un moment par l'extravagante précipitation apportée h l'exécution des chemins de fer^ le fabricant de machines également. L'industrie des mines n'a cessé de souffrir; elle s'était

relevée, elle retombe dans la détresse. Tous ces fails révèlent une fort belle loi de la nature , qu'on avait négligé d'observer, et qui est constante : c'est qu'à Tentrepreneur seul appartiennent tous les risques de la concurrence, entre le public qu'il faut contenter, et l'ouvrier dont il faut obtenir les bras. Être intelligent et courageux, c'est à lui, placé entre une double exigence, à s'ingénier pour les satisfaire toutes deux 5 et, soit qu'il triomphe de la difficulté, soit qu'il y succombe, le résultat finit toujours par être au profit du plus grand nombre.

Il s'ensuit, il est vrai, des jours de crise, pendant lesquels l'industrie est arrêtée, l'ouvrier condamné au chômage , et très-malheureux , s'il n'a pas amassé quelques économies pour ces moments difficiles (prévoyance qu'il importe de lui enseigner, et qui lui sera plus utile que tous les faux systèmes imaginés de notre temps). Mais ces crises passées, la progression reprend, l'ouvrier retrouve le prix des objets de consommation singulièrement réduit, son salaire peu à peu rétabli , bientôt même augmenté.

La concurrence est donc loin de peser sur lui, bien qu'elle amène des perturbations momentanées dont il souffre, et qui sont k l'industrie manufacturière ce que la grêle , l'inondation , la sécheresse , les mauvaises récoltes sont a l'industrie agricole. Mais enfin a-t-on découvert un moyen de faire marcher le monde sans soubresaut et sans secousse.^ Supprimez le goût du mieux, supprimez le désir de surpasser son voisin, et aucun des procédés abréviateurs qui ont procuré

cette abondance de laquelle vit le pauvre, de laquelle seule il peut vivre, car le bien-être n'arrive k lui qu'en débordant , aucun de ces procédés abréviateurs n'eût été inventé. Sans ce stimulant, on filerait, on tisserait encore à la main, on aurait des chevaux pour tourner des roues, on aurait la machine de Marly au lieu de la machine k vapeur; l'industrie ne serait composée que de monopoles sommeillant doucement les uns k côté des autres. Quoi ! vous avez déclamé trente années contre les monopoles, vous les avez poursuivis de cris de réprobation sous toutes les monarchies, vous avez soutenu que la concurrence pouvait seule nous en garantir, vous l'avez demandée comme la liberté même, et vous venez nous proposer les monopoles sous la République! Vous ne me surprenez pas, moi vieux témoin de plusieurs révolutions; mais prenez donc garde d'éclairer le monde k force de contradictions! Ainsi des associations industrielles dotées par l'État s'entendraient entre elles pour ne pas trop produire, ou pour produire a tel prix plutôt qu'k tel autre, s'assureraient de la sorte le moyen de réaliser des bénéfices suffisants, de ne pas ruiner le capitaliste qui leur aurait prêté des fonds, et de salarier les ouvriers travaillant doucement sous leur propre et bénévole surveillance, ne travaillant que dix heures, neuf heures, même moins, et dédommagés de l'égalité des salaires par des dividendes! Cette fois, je le reconnais, on a fait preuve de génie pratique, et j'accorde sans hésiter que sous ce commode régime le capital des associations ne serait point compromis.

que leur anarchie intérieure, leur paresse, seraient compensées-, qu'il y aurait rémunération certaine pour le capital, dividende infaillible pour les ouvriers, si peu, si mal qu'ils travaillassent; je l'accorde sans bésiter! Prenez dix fabricants, cent, peu importe le nombre; accordez-leur la faculté de s'entendre entre eux, quant k l'étendue de la production, de manière qu'ils ne puissent l'augmenter k volonté, ohl alors, ils seront maîtres des prix ; car les prix ne baissent que par les trop grandes quantités jetées sur le marché. Ils pourront être aussi maladroits, aussi paresseux qu'ils le voudront, ils pourront s'en aller k la campagne, laisser un commis chez eux, et ils n'en feront pas moins de grandes fortunes, car les bénéfices dépendent des prix, et les prix de la quantité produite. Si telle est la découverte, je m'incline profondément devant le génie de ses auteurs. Voilk effectivement la première, entre toutes celles du temps, qui présente un résultat concevable. Oui, k ces conditions, les associations d'ouvriers auront réussi, et je ne m'inquiéterai plus ni du sort de leur capital , ni de la forme de leur gouvernement! Mais est-ce bien Ik ce que l'on veut? -

J'exagère , dira-t-on , pour rendre ridicules les philosophes mes contemporains. Je déclare que cela n'est pas, car cette manière d'argumenter serait indigne de la gravité des circonstances. Mais je demande comment on s'y prendrait pour agir autrement que je ne viens de l'indiquer. De quoi se plaint-on, en effet? De ce que chacun , livré k lui-même , fait baisser les

prix par une coDcurrence effrénée. Est-ce de cela, oui ou non? Comment dès lors y porter remède? Laisserait-on chacun produire autant qu'il le voudrait, comme par le passé? Mais alors le mal serait exactement le même. On n'en aurait rien retranché, absolument rien. Peut-être dira-t-on que dans les bénéfices de l'association il y aurait une part réservée pour traverser les mauvais temps du bas prix. Je répondrai que , dans le système du bas prix résultant de la liberté accordée a chacun de produire sans mesure, il n'y aurait aucun moyen de faire une telle réserve, puisque l'industrie, aujourd'hui gouvernée par l'autorité absolue du propriétaire, trouve à peine le moyen dé vivre, et qu'il n^est pas admissible qu'une association anarchique et paresseuse trouvât à gagner ce que ne gagne pas une autorité absolue, servie par une activité incessante. Dans ce cas, au surplus, ce serait un simple palliatif qu'on aurait apporté k la concurrence, et il ne faudrait pas afiBcher la superbe prétention d'avoir fait cesser le combat k mort que se livrent les industriels. Yeut-on, au contraire, arrêter véritablement le mal, ii faudrait que les associations, associées entre elles, s'entendissent par le moyen d'un gouvernement général pour limiter la production. Alors on aurait réellement atteint un résultat. Mais sur quelle base s'appuierait-on pour dire : 11 y a assez de toile de coton, assez de drap, assez de fer? Sur une seule, celle du prix, car il est impossible, dans une société de vingt, trente, quarante ou quatrevingts millions d'hommes, de savoir s'il y a ou s'il n'y

a pas assez de vivres, de vêtements, de logemenls. On n'a qu'une manière d'en juger : c'est par ce qu'on appelle l'exagération ou l'avilissement des prix. Le seul élément de décision pour limiter la production serait évidemment le prix. Vous auriez par conséquent décidé de votre opinion propre cette question insignifiante, cette question de si peu d'importance, qu'on appelle le prix des choses! Oui, voilà la conséquence certaine, infaillible, du système de l'association : ou vous n'auriez rien fait, rien absolument, que de projeter une réserve que les fabricants actuels ne parviennent pas a se procurer sur leurs bénéfices, ou vous auriez contracté l'engagement de fixer le prix de tous les produits-, et, en effet, qui est-ce qui fixe ce prix dans la société libre? La concurrence. Si vous la supprimez, il faut bien le fixer vous-même.

Telle est donc la société que vous voudriez constituer, un immense monopole, en pleine république, après la chute de plusieurs monarchies qu'on a renversées pour crime de monopole , monopole de l'élection, monopole de la publicité, monopole de l'impôt! Tel serait le dernier mot de la nouvelle fraternité!

Mais les malheureux paysans qui ne pourraient pas entrer dans le système de l'association, les ouvriers de tout genre qui travaillent, soit individuellement, soit a trois ou quatre, et qui n'auraient pas le bénéfice du monopole, que feraient-ils? Ils donneraient le pain , la viande , les meubles , le logement au prix de la concurrence, conservée pour eux seulement, et quelques ouvriers des villes, abusant de la force de

ragglomération, qui leur a ouvert pour quelques jours les portes du Luxembourg , feraient payer aux premiers tous les produits manijfacturés , le coton, le drap , le fer des charrues, à un prix qu'ils détermineraient eux-mêmes. Et c'est Ik de la justice, de l'amour du peuple I Les inventeurs de l'association ne sortiront pas de ralternalive dans laquelle je les enferme ici : ou le capital que les ouvriers associés auraient reçu, et qu'ils ne pourraient recevoir que de l'État, serait compromis, perdu par le principe anarchique inhérent a toute entreprise collective , ou ils pourraient limiter les quantités, fixer les prix, ce qui alors sauverait le capital et assurerait leurs bénéfices, en condamnant les oeuf dixièmes de la population à payer tous les produits manufacturés k un prix arbitraire. Ou une spéculation absurde , dont la masse des contribuables fournirait on ne sait pourquoi le capital, ou une spéculation certaine, dont la masse des contribuables payerait les bénéfices exagérés, et tous les progrès de l'industrie immolés au monopole, tel est au vrai le système de l'association!

Ainsi en présence de la population des campagnes dont la vie ne cesse jamais d'être dure , en présence d'une grande partie de la population des villes qui vit de salaires fixés par la concurrence, on aurait pourvu, dit-on , au bien-être du peuple, en constituant le monopole de quelques grands ateliers , où les ouvriers ont l'avantage d'être réunis mille ou deux mille à la fois! Nouvelle aristocratie*, ayant pour titre principal l'agglomération des bras. Et ce que j'avance ici n'est

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pas ooe chimère, car si on parcourt la liste si triste k considérer des malheureux condamnés à la traospor-* tation, on y verra qu'il s'y trouve, outre beaucoup d'étrangers, des ouvriers appartenant à des ateliers où Ton gagne depuis 3 jusqu'à 10 francs par jour. Que diront nos paysans, si la vérjlé leur arrive, que diront nos paysans qui gagnent 30 sous par jour, en apprenant qu'on se révolte à Paris parce qu'on y gagoe depuis 3 francs jusqu'à 10 francs par journée?

Je dénie donc aux inventeurs de l'association le titre d'amis du peuple. Loin d'être ses véritables amis, ils sont les flatteurs de quelques classes d'ouvriers , dont ils se serviraient pour dominer le gouvernement et pour opprimer la République, s'ils réussissaient. Voila l'exacte vérité. Qu'on déclame tant qu'on voudra, elle restera telle que je viens de la présenter.

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