DU DROIT AU TRAVAIL
Que l'obligation imposée à la société de fournir du travail aux ouvriers qui en manquent ^ ne saurait constituer un droit.
Il me reste une dernière invention a examiner, celle-ci moins singulière, plus pratique, j'en conviens, mais aussi ne dissimulant point la prétention de puiser dans le trésor, pour certains favorisés, toujours les mêmes, ceux dont on se sert lorsqu'on veut exercer
sur le gouvernement une contrainte quelconque, cette invention c'est le droit au travail, droit en vertu duquel tout individu qui se prétend sans ouvrage est fondé a en demander à 1 État.
Quoil s'écrie- t-on, vous refuseriez du travail k rhomme qui vous en demande pour vivre, k Thomme qui , au lieu de se ruer sur la société afin de lui arracher le pain qu'elle a et qu'il n'a pas, se borne k vouloir la servir pour prix de la subsistance qu'il implore? Mais vous voulez donc ou qu'il pille, ou qu'il meure de faim ! Y a-t-il une réponse , une seule k opposer k une prétention si fondée et si honnêtement exprimée? Aucune, assurément, si k cet homme on refusait des secours-, plusieurs, au contraire, et plusieurs également i éremploires, si on lui donne tous les secours dont la société peut disposer. Mais, répliquera-t-on , c'est l'aumône, toujours Taumône, que vous offrez k qui ne veut pas la recevoir, k qui est trop fier pour tendre la main, k qui demande le moyen de gagner ce qu'il recevra. A cela je répondrai encore que la charité ne fut jamais une offense pour ceux dont elle prend soin, que du reste ce sentiment de dignité est louable, que la société doit l'accueillir, et fournir k ceux qui le voudront l'occasion de gagner les secours qu'elle leur donnera^ mais qu'elle ne peut considérer comme un droit la prétention qu'on élève contre elle, car en premier lieu ce n'est pas un droit, et secondement, si elle la reconnaissait comme drbit, elle s'engagerait k y pourvoir dans une mesure qui dépasserait ses forces. Je vais démontrer brièvement ces
S74 LIVRE m.
diverses propositions. Qu'on m'écoute un instant, et on reconnaîtra que sous ce cri d'humanité il n'y a pas autre chose que le cri des factions imitant la voix du malheur, afin de s'introduire dans le sein de la société désarmée et de la bouleverser ^ qu'en un mot il n'y a rien , rien , ou les ateliers nationaux.
Pour s'entendre il n'y a qu'a remonter aux principes mêmes. Quel est le but que se proposent les hommes en se réunissant en société? C'est de travailler les uns a côté des autres, sous leur protectioQ réciproque, en se défendant s'ils sont attaqués, en se prêtant secours si l'un expire de fatigue , de maladie ou de vieillesse au milieu du travail^comnfiun, en s'en* soignant aussi k mieux faire par les exemples qu'ils se donnent-, mais je ne sache pas qu^iis aient mission de se trouver du travail les uns auiç autres. La protection, le secours mutuel, le perfectionnement, voilà le motif, l'avantage de la vie en société^ voilk ce que rhomme ne rencontrerait pas dans l'isolement^ voila ce qu'il obtient du rapprochement avec ses semblables. Seul, il serait dévoré par un animal plus fort, ou succomberait faute de secours dans les cas de maladie et de décrépitude ^ seul , il n^apprendrait jamais rien, et le savoir de l'un serait perdu pour l'autre. Mais chaque homme valide a mission de s'occuper de lui-même, de se chercher un emploi^ et je ne sache pas que ce soit à la société de lui en trouver un. Elle le protège dans l'exercice de l'emploi trouvé^ elle peut lui enseigner a s'en acquitter mieux, mais lui en chercher un, le lui créer artificiellement, me semble
DU BOClALiSME. Sr75
au delà de ses obligations, et surtout de ses possibilités. Il serait mieux, plus bumain, me dira-t-ou, d'aller jusque-lk , et d'assurer ainsi en tout temps , a tout homme, les moyens de travailler. Voulez- vous dire que la société devrait agir comme ees associations qui cherchent des placements aux domestiques ou aux ouvriers sans emploi? Je vous comprends. Mais ces associations promettent leur bonne volonté seulement* Pourquoi ne promettent- elles pas davantage? Parce qu'elles ne peuvent rien de plus. La société en est au même degré de puissance.
Pour arriver à s'en convaincre , il n^ & que bien peu de réflexions a faire. Quand le travail mauquerat-il? Dans certains cas, heureusement accidentels, dans les cas de chômage. Le plus ordinairement, l'homme réussit a s'employer lorsqu^il veut sincèrement travailler. Dans les champs, les alternatives d'activité extrême ou d'inaction complète ne se produisent jamais. Vous ne verrez pas dans l'agriculture cent, deux cent mille ouvriers aux bras desquels la terre se refusera tout à coup. Toutefois, à la porte des villes, les ouvriers qui cultivent des fruits ou des légumes, qui travaillent pour procurer des jouissances raffinées au riche, pourront souffrir, eux aussi, d'une perturbation commerciale. Mais, dans Tagriculture, il n'y a pas de ces crises résultant de l'exagération de production, et il est bien rare qu'un homme qui a des bras ne trouve pas une ferme pour les employer. Il en est autrement, comme je l'ai déjà dit, dans les manufactures. Là, pendant un temps, il arrivera que
les bras manqueront, qu'on se les disputera, qu'on les payera à des prix élevés, puis que, Texagération de la production faisant naitre l'impossibilité de vendre, on s'arrêtera tout k coup, on cessera de produire, et que, si l'ouvrier n'a pas été économe, il sera privé du nécessaire, et sera réduit aux plus cruelles extrémités. Voilà les cas où le travail manque véritablement, et les seuls dont nous ayons à nous occuper. 11 faut bien qu'il en soit ainsi , car si le chômage était l'état ordinaire de la société, elle succomberait bientôt. Si habituellement il y avait un nombre de bras auxquels manqueraient les champs pour labourer, les métiers de tout genre pour tisser, forger, elle y devrait périr. Ce serait le cas de cette invasion de la terre et des capitaux dont il a été parlé ailleurs, et qui n'est qu'une fable, car ordinairement il y a de la terre non appropriée pour qui en veut, de la terre appropriée à meilleur marché que dans le passé , et des capitaux instruments de travail à plus bas prix qu'à aucune époque. 11 y a en un mot, sauf certaines exceptions, il y a du travail préparé pour les bras qui se présentent , non pas cependant que je veuille dire que tous les solliciteurs qui désirent des emplois puissent en obtenir-, ceux-là, je n'y pense pas, quoiqu'ils soient fort partisans du droit au travail. Mais enOn je pose comme chose certaine que le travail ne manque qu'accidentellement, seulement dans le cas de chômages, et que ces chômages ont lieu, non pas dans les champs, mais dans les villes; non pas dans l'agriculture, mais dans les manufactures.
Que signifie ce fait accidentel qui se produit dans les manuraclures , et que j'appelle chômage? Il signifie que dans le moment où il se produit la société n'a pas besoin de fer, de machines, de tissus de coton , de draps, d'étoffes de soie , de châles de cachemire, etc., parce qu'elle en a trop fabriqué. Eh bien , voulez-vous que l'État se fasse , tout juste pour ce moment, fabricant de fer, de tissus de coton, de draps, d'étoffes de soie, ou de châles de cachemire? Le voulez-vous, oui ou non? Toute la question est là, et point ailleurs.
Je comprends dans le communisme l'État exerçant toutes les professions à la fois. Mais hors du commu-. nisme , vous figurez-vous l'État fabricant des souliers, des chapeaux, de la quincaillerie, des objets de modes? En fabriquerait -il habituellement? en fabriquerait-il accidentellement? Habituellement, ce serait contre nature, car, outre qu'il ferait ce qui ne lui convient pas, ce qu'il est impossible qu'il sache faire, il créerait la plus redoutable concurrence k l'industrie privée, et la ruinerait ou serait ruiné par elle. Accidentellement, ce serait encore pis. Vous figurez -vous l'État élevant a la hâte des fabriques de tout genre, et essayant pendant une année ou deux d'exercer tous les métiers k la fois, pour les abandonner ensuite? Outre qu'il s'en acquitterait fort mal, d'abord par sa nature, qui ne s'y prêterait pas, ensuite par l'insuftisance de son savoir, qui serait tout récent, il susciterait a l'industrie une concurrence encore plus dangereuse que celle qu'il lui opposerait en fabriquant d'une
manière constante et permanente. Il empêcherait en eiïet le seul bien de ces funestes chômages, qui est, en suspendant la production , de débarrasser les marchés du trop-plein dont ils sont encombrés. Le chômage signifiait que la production devait s'arrêter, parce qu'elle avait été excessive , et elle continuerait par les mains de TÉtat, maladroitement, chèrement, inopportunément. Le remède serait donc non-seulement mauvais, mais inopportun au plus haut point.
Non, non, me dira-t-on, c'est une exagération de ridée que vous combattez ^ ce n'est pas l'idée ellemême, dans sa simplicité et sa justesse. On ne peut pas vouloir que l'État devienne quincaillier, orfèvre, tisseur de soie, fabricant de meubles; mais quand il aura des colonies agricoles en Bretagne ou en Algérie, des travaux de terrassement enfin, préparés sur diverses parties du territoire, il aura rempli ses obligations. A cela je répondrai qu'on ne parle pas sérieusement, ou qu'on parle sans avoir consulté les ateliers nationaux. Quoi! vous reconnaissez le droit, et après l'avoir reconnu vous y satisfaites de la sorte? Des travaux de terrassement , k aucune époque on n^en a refusé, et jamais avec un peu de prévoyance l'État ne doit en manquer. Mais pouvez-vous ofi*rir une pioche k des gens qui tenaient une navette ou un burin? Us vous diront que c'est une cruauté, et c'en est une en effet. Ceux qui sont honnêtes, s'ils veulent essayer de manier la pioche et la bêche, ont bientôt les mains en sang, le dos brisé, sont malades, épuisés; et si le travail est donné a la tâche , comme on l'avait
essayé k Paris dans les derniers jours de l'existence des ateliers nationaux , ils gagnent li peine de quoi manger un morceau de pain , tandis qu'à côté d'eux un manouvrier de profession peiU gagner huit k dix francs par jour. Alors, qu'arrive-t-il? Un sentiment d'humanité s'empare des surveillants, on paye ces ouvriers pour ne rien faire, et ce secours qu'on repousse en leur nom avec tant d'orgueil, ils se le procurent par un mensonge. Au lieu d'une aumône, c'est une fraude. Or, il est encore moins déshonorant de recevoir une aumône de l'État que de commettre une infidélité, 'c'est-k-dire de se faire payer un salaire pour un oiivrage qu'on n'exécute pas. Ce n'est pas tout : je parle de terrassements k Paris, mais offrezles en Bretagne ou dans les Landes, et vous verrez si on les acceptera. On prendra les armes pour ne pas quitter Paris, et je ne fais pas ici une vaine supposition : les malheureuses journées de juin ont eu lieu justement k la nouvelle du départ forcé des ouvriers des ateliers nationaux.
Les droits sont ou ne sont pas : s'ils sont, ils entraînent des conséquences absolues. Si l'ouvrier a droit k ce que l'État lui fournisse du travail, ce doit être un travail conforme k ses habitudes, k son genre de vie, a ses talents-, un travail qui ne l'exténue pas, qui ne le rende pas impropre k son métier-, un travail surtout qui ne l'oblige pas k s'expatrier, qui ne le Sépare pas de sa famille, qui ne fesse pas de sa femmd une veuve, de ses enfants des orphelins. îl faut qu'il trouve en s'âdressant au gouvernement un atelier
tout prêt k le recevoir, une filature, une forge, un métier à soie, une boutique de chapelier, etc.... Le droit n'est pas, ou il entraîne ces conséquences, car, je le répète, mettre une pioche dans les mains d'un ouvrier en soie, n'est pas Taccomplissement d'un droit, mais une cruauté. Cet ouvrier, s'il la prend, la laisse de côté, ne s'en sert point, et trompe l'État. Encore un coup, c'est se placer dans la nécessité d'être cruel soi-même, ou de faire de l'ouvrier un malhonnête homme. Je ne comprends pas un droit qui aurait de tels résultats.
Il y a plus : si le droit est, il est k tous les instants. Il est entier, aujourd'hui, hier, demain, après-demain, en été comme en hiver, non pas quand il vous plaira de le déclarer en vigueur, mais quand il plaira a l'ouvrier de l'invoquer. Eh bien, comment ferez-vous s'il convient k quelques ouvriers de quitter leur maître parce qu'il ne les paye pas a leur gré, ou parce qu'il exige telle condition qui n'est pas de leur goût, et de venir vous demander du travail? Vous serez dès lors les complices obligés de toutes les grèves, de toutes les violences essayées envers les maîtres pour les contraindre k élever les salaires. Si le droit est un vrai droit, non une flatterie écrite dans une loi pour n'y plus penser ensuite , mais un droit sérieusement reconnu et efficacement accordé, vous fournirez a tous les ouvriers un moyen de ruiner l'industrie par l'élévation factice des salaires. Serait-ce Ik une vaine supposition? Mais les ateliers nationaux fourniraient encore la réponse. Beaucoup de fabricants de Paris avaient
(les commandes qu'ils ne pouvaient pas exécuter, parce que leurs ouvriers ne voulaient pas travailler pour eux. Jl y a telle partie d'équipement dont le ministère de la guerre avait un besoin urgent , et qu'il n'a pu faire confectionner que fort tard , à cause des ateliers nationaux qui procuraient aux ouvriers paresseux ou mécontents des vacances payées. Mais, direz- vous, nous saurons discerner si le droit invoqué Test à propos ou non. Eh quoil est-ce la le caractère d'un vrai droit? Quand il s'agit de liberté individuelle, de liberté de la presse, dépend-il du pouvoir de dire : Je vous l'accorde aujourd'hui, je vous la refuse demain? Ost ainsi dans l'état de siège, mais dans l'état de siège il n'y a plus de droit. Dans Tétat ordinaire, laisse-t-on le droit dépendre de l'arbitrage du pouvoir qui serait autorisé k dire : Il y a lieu d'exercer le droit aujourd'hui et non demain, ou bien demain et point aujourd'hui?
Et d'où vient cette malheureuse contradiction entre le principe que vous voulez poser, et l'application de ce même principe ? C'est que vous avez abusé du mot pour donner aux choses un caractère faux et forcé, c'est que vous avez appelé droit ce qui n'en est pas un, et que vous prétendez convertir en obligation absolue ce qui est et doit rester de la part du pouvoir un simple acte de bonne volonté. Si vous aviez droit au travail, à votre droit devrait répondre, de la part de l'État, l'obligation positive, formelle, inéludable, de vous fournir du travail, un travail conforme k vos habitudes , k vos forces , k vos talents. Je
282 LIVRE m.
ne veux pas railler en matière si grave, mais comme il n'y a pas de limite tracée entre les travailleurs, qu'on ne peut pas prélendre tjde le droit qui existe pour une classe n'existe pas pour l'autre, (îar s'il y avait des droits de classe, on reconnaîtrait a TinsCant même une étrange aristocratie, je Vous dirai que le droit au travail existe pour les tnédecins sans malades , les avocats sans causes , les écrivains sans lecteurs, comme pour les ouvriers eux-iiiênies, que le droit enfln existe ou n'existe pas, et que vous devez de l'eiuploi à tous, ou que vous n'eti devez h personne. Oui, si vous êtes cotiséquent, vous devei de l'emploi k tous. Et alors apercevez-vous les suites? Préparez donc des places pour tous ces ouvriers de la pensée, comme ils s'appellent, et si le droit au travail est uo vrai droit, cédez-leur vos placed, ou partagez avec eux celles que vous avez, car, je le répète, le droit de la liberté individuelle, de la liberté de la presse est absolu, et k l'usage de tous. L'ouvrier qui veut écrire, le peut comme celui que vous qualifie:fi du titre de bourgeois. Pourquoi donc le droit aU travail serait-il, par exception, le privilège d'une seule classe de travailleurs?
Vous n'avez ici qu'utie réponse raisonnable, et que je me hâte d'accepter comme excelletite, c'est que vous ne pouvez pas ce qu'on exige de vous, c'est que vous ne pouvez dotmer des places k tous ceux qui eu demandent, que vous ne pouvez faire du gouvernement un quincaillier, un ttiarchand de modes , un fabricant de meubles, un décorateur d'appartements,
pas plus qu'une collectioti d'emplois toujours prêts pour qui en voudrait, que Htnaginer serait de la folie, en un mot qu'à l'impossible nul n'est tenu, pas même l'État, que par conséquent il n'y a pas obligation absolue, mais Seulement convenance, urgence de faire le mieux qu'on pourra. Où Cela nous conduit-il? A dire qu'il y a lieu^ non pas de proclamer un droit, mais d'invoquer fortement la bienfaisance de l'État, de lui imposer le devoir d'employer tous ses moyens pour venir au secours des ouvriers sans travail. En parlant ainsi tout devient vrai et simple; tous les dangers cessent ; tous tes abus que les partis peuvent faire d'une déclaration insensée, disparaissent. L'État ne prend pas rengagement de tenter l'impossible, d'appointer deux cent mille bras aux ordres des actions, de fournir h tous les ouvriers le moyen dlnteN rompre à leur gré les travaux de l'industrie, et d'éleVer les salaires à leur volonté, car n'étant obligé qu'k soulager des misères , il a le droit de distinguer entre la misère vraie et la misère feinte, entre le malheur intéressant, digne des secours du pays, ou le malheur factieux. 11 n*est plus en présence d*un droit, mais de ce qu'il y a de plus respectable au monde, de l'humanité souffrante, k qui on doit tout, tout excepté l'impossible, excepté la violation des principes sur lesquels la société repose. Et si on répète encore que c'est l'aumône qu'on offlre, je répondrai toujours que ce n'est pus l'aumône, mais la bienfaisance, laquelle ne fut jamais une offense, quand elle est accordée par quelqu'un qui est presque aUssi âu-dessus de nous
que la Providence elle-même, c'est-k-dire par l'État, et accordée à des hommes vraiment malheureux, malheureux non par leur faute , mais par celle des événements. Je répondrai que saint Vincent de Paul ne passa jamais pour avoir outragé l'humanité, et qu'enfin ce qu'on ne veut pas accepter k titre de secours, mais k titre de salaire après l'avoir gagné, on ne le gagnerait pas la pioche k la main, on le toucherait sans l'avoir gagné, ce qui serait un acte beaucoup moins honorable que de recevoir un secours.
Cela établi, l'État devra s'ingénier pour trouver des moyens , afin de parer k ces cruels chômages. Il ne pourra pas tout ce qu'on lui demandera, mais avec de la prévoyance il pourra quelque chose, et même beaucoup, car l'État n'a pas moins que des murailles, des machines, des vaisseaux, des cordages, des fusils, des canons, des voitures, des harnais, des souliers, des habits, des chapeaux, du drap, de la toile, des palais, des églises k exécuter^ et une administratiou habile, qui réserverait ces travaux si divers pour les temps de chômage, qui pour certaines fabrications telles que machines, armes, voitures, draps, toiles, aurait des établissements susceptibles de s'étendre ou de se restreindre k volonté, qui, pour les places fortes ou les palais k construire, aurait ses devis préparés, et les tiendrait prêts pour les moments où l'industrie privée interromprait ses travaux, qui recueillerait ainsi sur le marché général les bras inoccupés, comme certains spéculateurs achètent les effets publics dépréciés, qui k cette prévoyance administrative join-
drait la prévoyance financière , et garderait sa dette flottante libre et dégagée de manière k trouver de l'argent quand personne n'eu aurait plus , une administration qui se donnerait tous ces soins, difliciles mais non impossibles, parviendrait à diminuer beaucoup le mal , sans réussir toutefois à le supprimer en entier. Car si TÉtat doit fabriquer du drap de troupes ou de la toile à voiles, si même il devrait songer k décorer le plafond du musée du Louvre, aujourd'hui pauvre et nu comme le toit d'une écurie, il n'aurait pourtant pas des cachemires ou des bijoux k commander-, il ne pourrait donc pourvoir k tout, et il ne resterait toujours pour moyen définitif, et complémentaire k l'égard de certaines classes d'ouvriers ^ que la bienfaisance, noblement faite et dignement acceptée. Il ne pourrait enfin jamais remplir ce devoir absolu de donner, sur la sommation de quiconque se présenterait, un travail conforme k la profession du réclamant, depuis une serrure, une montre, ou une aune de dentelle jusqu'k une place de magistrature ou de finance. Ce prétendu droit, auquel né correspondrait que l'impossible, n'est qu'un prétexte inventé par les factions pour avoir le moyen de lever k leur profit des armées soldées par le trésor.
Qu'on ne prétende donc plus que nous voulons laisser mourir de faim l'homme sans travail , car je réponds que nous nourrirons l'homme dépourvu de travail , sans lui donner toutefois ni un salaire égal a celui des temps prospères, ni un salaire qu'il touche sans travailler, ni un salaire qui lui permette de faire
286 LIVRE Ifl.
monter violemment la ttiain-^d'œavre, ni un salaire enfin qui lui serve k être le ôoldat de la guerre civile. Un salaire de ce genre , fttiCtiii État n'y pourrait suffire, et ne doit même sotlget* k y suffire ; car il commettrait un suicide, tm attentat contre la société, en raccordant. Ce cri d'hufnanité qu'on affecte de pousser quand il s'agit du di^it au travail , n'est donc qu'un cri simulé, imitant la voix du malheur, et ne décelant en réalité que la voix des factions.
Telle est la solidité du troisième et dernier moyen
imaginé par les socialistes. On voit qu'il vaut Vassoeia-
^on et la rédprociéê , Mais il reste Une conclusion à
tirer de tout ceci, ce sera le sujet du dernier chapitre
de ce livre.