CHAPITRE V
Les communautés de village avec partage périodique des terres, telles qu'on les trouve encore en Russie et à Java, existaient également dans Tancienne Germanie. Les conditions économiques des tribus germaines et les procédés de culture qu'elles employaient donnent parfaitement la raison dô ces institutions en apparence si étranges.
Les hommes primitifs ont vécu uniquement de la chasse, comme les Indiens de l'Amérique du Nord aujourd'hui ; quand le gibier manquait, pressés par la faim, ils se nourrissaient de la chair de l'ennemi vaincu. Le sauvage est anthropophage par le même motif qui pousse parfois des naufragés sur un radeau à le devenir, la faim. Des ossements humains de l'âge de la pierre découverts par le professeur Schmerling dans les grottes d'Engihoul, près de Liège, portaient encore la marque des dents humaines qui les avaient brisés pour en extraire la moelle. Les peuples chasseurs sont des peuples guerriers ; ils ne peuvent vivre que les armes à la main, et les limites du territoire de chasse sont un sujet constant de luttes meurtrières. Aristote avait bien saisi ce
trait des sociétés naissantes, a L'art de la guerre, dit-il, est un moyen d'acquisition naturelle, car la chasse est une partie de cet art. Ainsi la guerre est une espèce de chasse aux hommes nés pour obéir et qui se refusent à l'escla* vage. »
Quand l'homme en est arrivé plus tard à domestiquer certains animaux propres à le nourrir, un grand changement s'est fait dans son sort ; il s'est trouvé assuré du lendemain, ayant toujours sous la main de quoi subsister. La quantité de nourriture produite sur une même étendue étant plus grande, le groupe social a pu devenir plus nombreux ; la tribu s'est formée. L'homme a cessé d'être cet animal de proie, ce carnassier, ce cannibale, qui ne songeait qu'à tuer pour vivre. Des sentiments plus affectueux, plus pacifiques, ont pris naissance, car pour multiplier les troupeaux il faut prévoir, soigner leur nourriture, s'attacher à eux, les aimer en quelque sorte. Le régime pastoral n'est donc pas incompatible avec une certaine civilisation. Sans exclure l'emploi des armes, ce n'est plus cette lutte constante, ces combats, ces embûches et ces massacres de chaque jour qui caractérisent la période précédente. La culture de certaines plantes alimentaires peut se concilier môme avec la vie nomade. Ainsi les Tartares cultivent la céréale qui porte leur nom, le polygonum tartaricum ou sarrasin. Ils brûlent la végétation de la superficie, sèment et récoltent en deux ou trois mois, puis se transportent ailleurs. Les Indiens au-delà du Mississipi cultivent de la même façon une sorte de riz sauvage. C'est ainsi que commence l'agriculture.
Les Germains, au moment où les Romains les ont rencontrés d'abord, étaient un peuple de pasteurs qui avait conservé les mœurs guerrières des chasseurs primitifs et qui abordait le régime agricole. Il paraît admis que les tribus de la race aryenne, avant leur dispersion, ne connaissaient pas
l'agriculture, car les termes qui désignent les instruments aratoires et la culture de la terre diffèrent dans les diverses branches des langues aryennes, tandis que les mots qui se rapportent à l'élève des troupeaux sont semblables. Les Grermains, les derniers venus en Europe, ne s'étaient pas encore assez multipliés pour devoir demander une grande partie de leur nourriture au rude travail qu'exigent le labourage et la moisson. Ce n'est jamais que sous la pression de la nécessité que l'homme se résigne à un travail plus long et plus dur.
Certains auteurs allemands ont soutenu que les Germains, à l'époque de Tacite, pratiquaient l'assolement triennal, consacrant un tiers de la terre arable à une céréale d'hiver, un tiers à une céréale d'été, un autre tiers à la jachère. M. Roscher a démontré que cette opinion est erronée i. La culture, à cette époque, était au contraire au plus haut point extensive, comme le dit Tacite, en un trait qui peint fidèleinent ce mode d'exploitation, — nec enim cum uhertate et atnplUudiiie soli lahore contenduntj <ic ils ne luttent point par lé travail avec la fertilité et l'étendue du sol. » César avait déjà remarqué que les Germains s'appliquent très-peu à l'agriculture, agriculturœ minime student^ et qu'ils ne cultivent jamais deux années de suite la même terre. Les magistrats, qui attribuent annuellement aux familles la part qui leur revient, les forcent à passer d'une partie à l'autre du territoire.
1. Ansichfen der Volkswirthschaft : Ueber die Landwirthschaft der aeltesten Deutschen. — Une traduction de cet ouvrage vient de paraître chez Guillaumin sous le titre de Recherches sur divers sujets d* économie politique^ par M. W. Roscher. Voici le passage entier de Tacite. Agri pro numéro cultorum ah universis per vices occupantur, quo8 mox inter se secundujn dignationem partiuntur ; facilitatem partiendi camporum spatia prœstant. Arva per annos mutant^ et superest ager; nec enim cum uhertate et a^nplituditie soli lahore contendunt, ut pomaria conserant et prata separetU et hortos rigerit : soïa terrœ 4teges imperatur, — Germ, XXVI.
Tacite dit la même chose : Arva per annos mutant et superest CLgetj ils cultivent chaque année d'autres champs, et il reste toujours une partie du sol disponible.
Pour comprendre ces passages, souvent mal traduits, il faut se rendre compte d'une pratique agricole encore en usage, de nos jours, dans certains villages qui possèdent de vastes communaux, comme dans les Ardennes en Belgique. Une partie de la bruyère est partagée entre les habitants, qui y obtiennent une récolte de seigle par le procédé de « Tessartage » ou écobuage. L'année suivante, une autre partie du terrain communal est partagée et mise en valeur de la môme façon. La partie exploitée est abandonnée à la végétation naturelle ; elle redevient pâture commune pendant diX'huit ou vingt ans, et après ce laps de temps ellQ est de nouveau « essartée, t^ Supposez que la population soit assez peu dense pour qu'on puisse attribuer annuellement un hectare à chaque habitant S 6t le village pourra subsister au moyen de ce mode de culture primitif, qui était exactement celui des Germains. Il ne sera pas nécessaire de fumer le sol et d'y engager du capital; l'étendue en tiendra lieu, apatiaprœstantj comme dit Tacite. Dans la Sibérie méridionale, c'est ainsi qu'on cultive. Ce mode d'exploitation, tout barbare qu'il paraisse, est cependant le plus rationnel et le plus économique, car c'est celui qui livre le plus de profit net. Tant que l'étendue ne manque pas, à quoi bon accumuler beaucoup de travail et de capital sur un petit espace? Il est de règle qu'un second capital appliqué à la terre donne
1. En admettant que Thectare donne 10 hectolitres de blé, il faudrait pour un village de 200 habitants 200 hectares par an, ce qui exigerait pour une rotation de vingt ans un territoire cultivable de 4,000 hectares. Les Germains ayant relativement beaucoup de bétail, il faudrait ajouter encore 1,000 hectares de pâturage et 1,000 hectares de forêts. La densité de la population serait réduite à 3 ou 4 habitants par kilomètre carré ou 100 hectares. A ce compte, rÂllemagne aurait pu avoir 2 millions d habitants.
relativement moins de revenu que le premier. C'est la densité de la population qui seule rend la culture intensive nécessaire et profitable. On comprend qu*avec un système de culture temporaire, qui ne met en valeur la même terre qa'une année sur vingt, et qui passe d'une partie à l'autre du territoire, le partage annuel des terres est chose naturelle et presque nécessaire. Les travaux de mise en valeur sont si simples que cette répartition ne peut en aucune façon leur nuire. Le modo de tenure est en rapport avec le mode d'exploitation.
Les Glermains cultivaient principalement la céréale qui occupe le moins longtemps le sol et qui s*accommode le mieux des terrains nouvellement défric];iés, l'avoine. Comme il suffit de la semer au printemps, elle échappe aux rigueurs de l'hiver; elle convenait donc au climat rigoureux de la Crermanie. Pline nous apprend que les peuples de cette contrée vivaient uniquement de brouet d'avoine; c'était également autrefois la nourriture principale 'des Écossais, et elle est encore aujourd'hui celle des montagnards des highlands. Les Germains cultivaient aussi l'orge d'été pour en faire, comrae'dit Tacite, une liqueur fermentée qui ressemble un peu au vin, c'est-à-dire de la bière. L'observation de Pline est exacte en ce qui concerne les céréales; mais c'est aux animaux qu'ils demandaient la plus grande partie de leur subsistance, a Ils mangent des fruits sauvages, du gibier et du lait caillé, » dit Tacite, a Ils viventprincipalement, dit César, de lait, de fromage et de viande : Agriculturœ non student majorque pars victûs eorum in lactSy caseo et carne consista, (De Bel, Gal,j L. VI, 22.) Ils étaient donc encore chasseurs^ et pasteurs plutôt qu'agriculteurs. Ils avaient des troupeaux nombreux, mais mal entretenus et de qualité médiocre ; c'était leur principale richesse.
Pour chasser, il fallait les profondeurs de la forêt com-
munOi où abondaient alors, outre le cerf et le chevreuil, de grands animaux aujourd'hui disparus, le renne, Télan et l'aurochs, et pour entretenir le bétail, le pâturage commun, qui se composait des prairies permanentes situées dans les -vallées et des terrains vagues ou jachères, dixhuit ou dix-neuf fois plus étendus que le terrain cultivé temporairement. Non-seulement tout le territoire était la propriété indivise du clan, mais la jouissance collective s'étendait à peu près sur le tout. Une petite partie seulement était l'objet d'une occupation privée pendant un an. La tenure qui caractérise le régime pastoral embrassait encore la superficie presque tout entière. La propriété héréditaire ne s'appliquait qu'à la maison et à Tenclos y attenant, comme à Java et en Russie. Suam quiaque domum spatio circumdatj dit Tacite. C'était là la terre salique, terra salica i, qui se transmettait par succession aux enfants mâles et aux proches, mais dont les femmes n'héritaient pas. L'enceinte, entourée de haies vives, ne pouvait être franchie par personne contre le gré de celui à qui elle appartenait. Dans ce domaine sacré, il était souverain. Dans sa demeure, chacun est roi, dit le proverbe anglais.
Le territoire commun du clan s'appelait Mark ou AUmendj Almennings Maurk ^ chez les Scandinaves, Folcland chez les Anglo-Saxons. Parfois elle est désignée aussi par le mot de gau, de même racine que -pi» ya^a» terre. Les marken portaient le nom de geraiden en Alsace, de hundschafteriy
1. Advertendum in hac temporum antiquitate Germanos habuisse domum quam vocabant Sal ; circa domum fuisse Salbuck seu curtim^ gallicè couriil^ spatiumve terrœ domui circumdatum et sœpe citictum spatium , illud cum domo est seliland , seu terra salica quœ ad solos filios pertinebat ; nec immerito^ quum filiœ in aliam domum terramque salicam transirent. Brotier, sur Tacite, cité par M. J. Simonnet. Histoire de la Saisine, p. 54.
2. En Suède on distinguait le domaine commun de tout le pays Lands almanningar de celui des communes Bys almanningar.
hufUarif chez les Alamans. Elles comprenaient les terres cultivées, le pâturage, la forôt et les eaux. A l'origine elles étaient très- étendues et embrassaient des vallées entières comme en Suisse et en Tyrol, et ailleurs de vastes contrées où se sont formés plus tard des États comme l'Autriche, la Bavière, la Carinthie, la Garniole, le Brandebourg. Chaque fistmille avait droit à la jouissance temporaire d'une part dans chacune des divisions de la mark; mais nul n'y exerçait un droit permanent et héréditaire. C'est ce que César dit des Gaulois ^ et Tacite des Germains 2. Grimm affirme que dans Tandenne langue germanique il n'a point trouvé de mot qui rende l'idée de propriété. Le mot Eigenthum est récent. Il est né de l'épithète eigen^ proprium^ ce qui est propre à un individu. Le domaine individuel n'apparaît que dans l'attod, de od, bien, et all^ complet, chez les Saxons; merum proprium odit; mais il n'en est question qu'après que les Germains furent entrés en relation avec les Romains. Le nom de Sondergut et Sondereigen donné à la propriété privée indique qu'elle était née de la séparation, sonder^ de la propriété commune. La partie de la mark occupée par un de ces groupes de même origine, que César appelle eognaiianes et Tacite propinquitates 3, était désignée sous le nom de ffehurscip, viciniumy le vicus des Romains, le voy- Hnè ou visnet du moyen âge en France,^ le vinâve à Liège encore aujourd'hui. On possède un édit de Chilpéric de 561
1. Neque quisquam modum certum aut fines habet proprios sed nMgiistratus ac principes in annos singulos gentibus cognationibusque hominumt qui una coierunt quantum et quo loco visum est agri attrihuunt; alque anno post alio transire cogunt. {De Bel, Gai., ILv. VI, 29.)
2. Non casus nec fortuita conglobatio turmam aut cuneum facit sed fanùliœ et propinquitates. {Genn,, chap. vu.) Cette propinquitas formait Tunîté tactique et l'unité économique.
3. Le yivoç grec, la g&tis romaine comme le village javanais ou hindou, le mir russe ou la gmitid slave, n'étaient, également, que le groupe patriarcal basé sur une descendance commune.
qui prouve qu'à celte date seulement la propriété hérédftaire s'introduisait chez les Francs. Cet édit décide que les fils et filles, frères et soeurs hériteront des biens du défunt de préférence aux co-habitants du village, vicini.
Môme quand peu à peu les terres cultivées furent devenues propriétés privées, les forêts et les pâturages demeurèrent propriété commune. Dans les documents du moyenâge il est constamment question des droits à la jouissance de la forêt ou du pâturage. On lègue ou Ton vend des manses cum terris cultis et incultis et silvis communihus. Le campus eommunis dont il est question dans la loi des Burgondes, Tit, 31, s'est conservé sous le nom A^allmend en Allemagne, de common en Angleterre, de communaux en France.
La Markj comme la Gens antique, avait ses autels et ses sacrifices, et plus tard, après Tintroduction du christianisme, son église et son saint comme patron. Elle avait un tribunal qui connaissait des délits ruraux et même primitivement des crimes commis sur son territoire.
Les familles, formaiit la communauté, n'avaient qu^un droit d'usage; c'était l'association même qui était propriétaire du son. Cependant plus tard, des portions de la terre commune étaient concédées pour un temps plus ou moins long, soit gratuitement, soit moyennant une redevance. Oh trouve ces concessions partout sur le Folcland en Angleterre, sur VHammerka en Frise, sur VAlmanniger de Ui Suède et de la Norwége, sur VAllmend en Allemagne comme sur VAger
1. Cela apparaît clairement dans les textes du moyen âge. En voici un exemple : « Jn hac silva nullus nostrum privatim hdbebat aliquid, sed communiter pertinebat ad omnes villœ nostrœ incolas, — Dipl. de 1173. Bodmanu. I, p. 453, cité par van Maurer. L'association des habitants s'appelait communitas ou communio, Lex Burg. Add, i, TU. i, ch. VI. Sylvarunij montium et pàscuorum communionem. — Diplôme de 1234, cité par Maurer, Einleitung, etc., p. 144, communionem quœ vulgo-Almenda vocatur. — Dipl. de 1291. Id. In communitate villœ Merle, quœ Allmend vulgariter appellatur.
]publicm et les terrœ veciigales à Rome. Telle est Torigine de ces parcelles données en jouissance viagère ou tempo* Taire qu'on trouve encore dans différentes contrées, les AUmendgœrien d*Uri et de Gersau , les Gmeinmerkgikter de Luceme et de Schwyz, le Gemeinfelder (Cainpi com^ munes) du district de Trêves^ les Gemeinen Loosgûter de Peitingau en Bavière, les Markfelder de là Westphalie, les Geraidengûter de l'Alsace et du Palatinat, les Hubmann- Bchaften du Hundsrûck , les Rollttheile dans VEichsfeld. Ce sont ces .lots du territoire commun qui, peu à peu usurpés, ont donné naissance aux Sondereigen, aux propriétés privées.
Nous avons peu de détails sur la façon dont se faisait primitivement la répartition des terres. César dit : a Nul n'a de champs limités ni de terrain qui soit sa propriété. Mais les magistrats et les chefs assignent tous les ans des terres aux dans, ^entibua, et aux familles vivant en société commune. » Ces familles, vivant en société et cultivant en commun, sont la peinture exacte des familles patriarcales qu'on trouve aujourd'hui chez les Slaves méridionaux, chez les Russes, et qui existaient dans toute l'Europe au moyen âge, surtout en France et en Italie. C'est le groupe primitif de l'époque pastorale, qui s'est perpétué depuis les Ariens de l'Asie jusqu'à nos jours. Pour bien comprendre ce que disent à ce sujet les historiens romains, il ne faut jamais perdre de vue les institutions des peuples dont la condition économique ressemble à celle de la Germanie ancienne. D'après César, les chefs font le partage comme ils l'entendent. On a égard dans le partage, suivant Tacite, au nombre des cultivateurs : pro numéro cultorum, et au rang des co-partageants : secundum dignationempartiuntur. De ces deux traits, l'un se retrouve en Russie, où on fait le partage par tiaglos^ c'est-à-dire par unités de travail, par travailleurs adultes; l'autre à Java, où
en effet le chef de la dèssa^ le loerah^ les anciens et les autres fonctionnaires communaux ont une part de terre proportionnée à leur rang. Horace dépeint aussi dans les termes suivants le partage annuel des terres tel qu'il se pratiquait alors chez les peuples habitant les bords du Danube : a Plus heureux les Gètes indomptables ! leurs champs sans limites produisent une libre et commune moisson ; ils ne cultivent qu'un an le môme sol. Quand Pun a rempli sa tâche, un autre lui succède et le fait jouir à son tour des fruits de ses travaux i. » Il s'agit plutôt ici d'une division du travail entre deux groupes d^habitants qui cultivent la terre alternativement pour la tribu entière. César nous rapporte exactement la même chose des Suèves, le plus belliqueux et le plus puissant des peuples teutons. (Com. IV, i, 3.) a Ceux qui restent dans le pays cultivent le sol pour eux-mêmes et pour les absents, et à leur tour ils s*arment Tannée suivante, tandis que les premiers restent chez eux; mais nul d*entre eux ne possède la terre séparément et en propre, et nul ne peut occuper plus d'une année le même terrain pour le mettre en valeur. Ils consomment peu de blé , ils vivent principalement du laitage et de la chair de leurs troupeaux, et s'adonnent à la chasse. » Ce sont les traits habituels qui caractérisent la condition économique des tribus germaniques. La chasse et l'élève des troupeaux fournissent la plus grande part des subsistances; l'agriculture ne vient qu'en troisième lieu. Le sol n'est cultivé que pendant une année; la propriété foncière est inconnue et la terre arable est répartie entre les habitants pour une jouissance temporaire. Ce qui
i. Il ne sera pas inutile de reproduire le texte même :
Et rigidi Getœ Immetata quibus jugera libéras
Fruges et cererem feront; Neo CQltara placet longior aonaa :
Defunctumqae laboribus iGquali reoreat sorte vicariut.
parait particulier aux Gëtes et aux Suèves et ce qui fait supposer que les produits du sol étaient d'abord récoltés en commun pour ôtre partagés ensuite, c'est que la moitié des habitants travaille alternativement pour Vautre moitié. La communauté est donc ici plus intime que chez les autres peuplades germaniques, et elle appartient à un régime plus primitif, qui ne se retrouve plus que dans les forêts les plus sauvages de la Russie et dans les cantons les plus reculés dfi la Bosnie. Aristote semble avoir eu connaissance des dfiux formes de communauté, e: Ainsi, dit-il au livre II, chap. 3, de ïa Politique , les champs seraient propriétés particulières, et les récoltes appartiendraient à tous. Cet usage existe chez quelques nations. Le sol pourrait être commun, mais les récoltes seraient réparties entre tous comme propriétés individuelles. On trouve cette espèce de communauté parmi quelques peuples barbares. » En effet, Diodore de Sicile rapporte que les Vaccéens, tribu celtibère, a se partagent tous les ans la terre pour la cultiver, et, ayant mis en commun les récoltes, ils donnent à chacun sa part. Us ont établi la peine de mort contre les agriculteurs qui enfreignent ces dispositions. » — a Dans rile de Panchaia, dit encore Diodore (G. 34), située près des côtes de l'Arabie Heureuse, les agriculteurs mettent en commun les fruits des terres qu'ils cultivent, et celui qui est jugé avoir cultivé le mieux reçoit une part plus grande dans la distribution des moissons, le premier, le deuxième et les suivants jusqu'à dix ayant été proclamés par les prêtres, en vue de servir d'exemples aux autre^. » Strabon rapporte le fait suivant : « Une coutume propre aux Dalmates est de faire tous les huit ans un nouveau partage des terres. » Le partage périodique des terres devait être un usage bien général dans le monde ancien pour qu'il soit signalé de tant de côtés divers et chez des peuples de race, d'origine, de mœurs si différentes.
82 LKS FORMES PRIMITIVES DE Î.A PROPRIÉTK
En Germanie, chaque habitant du village avait droit à une part de terre assez grande pour suffire aux besoins de la famille. Sauf pour les chefs, qui obtenaient un lot plus grand, cette part devait être égale pour tous *, et, afin d'arriver à une égalité complète, on formait dans chaque partie de la superficie arable autant de lots qu'il y avait de co^partageants, et ces lots étaient ensuite tirés au sort. Le mesurage se faisait au moyen d'une corde, per funiculum^ appelée en allemand Reeh ou Reepmate 2. De ce mot vient le nom du Reehnings procedur, coutume qui s'est très- longtemps perpétuée dans le nord, et en Danemark surtout, même après que le partage périodique était tombé en désuétude. L'égalité des parts semblait si indispensable que quand, avec le temps, les parts étaient devenues inégales {pro inœqualitate mansorum), celui qui avait moins que les autres pouvait réclamer un nouveau mesurage, reehningy afin que l'égalité primitive fût rétablie. — Nous trouvons dans la loi des Burgondes un texte qui se rapporte au même usage : <x On ne peut jamais refuser aux co - partageants l'égalisation des parts dans le territoire commun s. » Il semblait si nécessaire
i. Cependant, soit dans certains pays, soit à une époque postérieure, il semble que la part de terre dépendait de l'importance de la maison, car Grimm cite cette curieuse maxime d'ancien droit germanique : « l'habitation, tompt, est la mère du champ ; elle détermine la part du champ, la part du champ détermine celle de la pâture, la part de la pâture celle de la forêt, la part de. la forêt celle des roseaux pour couvrir le toit, la part des roseaux divise l'eau d'après les filets. •
2. M. Von Maurer, dont les profondes recherches ont jeté tant de lumières sur cette matière^ cite les textes les plus curieux dans son livre : Einleitung zur Geschichte der Mark-Hof-Dorf-und Stadtverfas- 8ung'. En voici quelques-uns : Einleitung^ p. 278. « In divisionem mansorum mo^e theutonico exercitui zeugitanam vel proconsularem provinciam funiculo hereditatis divisit. -> Victor Vitensis, Hist, persec. vandalicœ* Lib. I, c. IV. — « Henricus cornes de Racesburg adduxit multitudinem populorum de Westfalia ut incolerent lerram Polabôrum et divisit eis terram in funiculo dlstributio7iis Helmod, Chronic, Slav. Lib. I, c. XXXI.
3. Lex Burgond., Add. I, Tit. 1, c. V, Agri communia nullis terminis
que tout homme libre fût propriétaire que même, plus tard, quand la vente des terres s'introduisit après la conquête, il fut défendu à celui qui n en possédait pas d'autres ailleurs de vendre son lot. La loi des Burgondes porte, Tit. 84, c. 1. : Quia cognovimus Burgundiones sortes suas nimia facilitate distraherey hoc prœsenti lege credidimus statuendum ^ vt nulH vendere terram suam liceat^ nisi illi qui alto loco sortem aut possessiones hàbet.
Le. sol arable était d'abord divisé en champs séparés, ager^ nommés en allemand Wang^ Kamp^ Gewanne ou Esch, Ce champ était entouré d'une clôture en bois ou d'un fossé à l'entretien desquels tous devaient concourir. Le chef du village convoquait à cet effet tous les habitants, à certaines époques déterminées, et ce travail était l'objet d'une fête populaire. Cet usage s'est conservé presque jusqu'à nos jours dans la province néerlandaise de la Drenthe et en Westphalie. Là on voit encore les Eschen se détacher nettement au milieu de la bruyère ; comme on y amène constamment, pour les fumer, des mottes de bruyère venant des étables, le terrain s'est exhaussé de plusieurs mètres. Quand l'assolement triennal 8*introduisit en Germanie, — ce qui a dû avoir lieu avant Gharlemagne, car dans les Capitulaires il apparaît comme parfaitement établi, — on distingua le champ d'hiver, Winterfeld, le champ d'été, Sommerfeld, et le champ de la jachère, Brachfeldy ou campus apertus. Chacun de ces champs était alternativement emblavé de seigle, puis d'avoine, et en dernier lieu laissé en repos pendant un an. Il était divisé en longues bandes aboutissant toutes d'un côté au chemin d'exploitation. Ces parcelles s'appelaient dans le nord deel , schiften^ en Angleterre oxgang et shifthing severalties, ail-
limitati exœquationem inter consortes nullo tempore denegandutn. Voir aussi Von Maurer, Einleitung, p. 273 : Saxones eam terram sorte dwidentes.
leurs loosj luz^ lot. Les traces de ce système sont encore partout visibles en Allemagne. Il suffit de parcourir le pays pour voir ces longues bandes de terrain cultivé s'étendant parallèlement lés unes à côté des autres, souvent suivant une ligne arrondie. Les parcelle» dans chaque champ devaient être cultivées en même temps, consacrées au même produit et abandonnées à la vaine pâture vers la môme époque, d'après la règle du Flurzwang ou de la rotation obligée. Les habitants se réunissaient pour délibérer sur tout ce qui concernait la culture, pour régler Tordre et le temps des différentes opérations agricoles. Cette coutume, qui est générale dans les provinces russes où il existe des communautés de village, était encore naguère en usage dans certains cantons de la Westphalie, du Hanovre et de la Néerlande.
Quelques auteurs ont refusé d'admettre qu'il y eût tirage au sort des parts à distribuer, mais les preuves de ce fait abondent i. D'abord les parts s'appelaient en allemand
1. M. Fustel de Coûlanges écrivait récemment dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1872 : c Le mot sors s'appliquait à toute terre possédée héréditairement. L'idée du tirage au sort n'y était pas contenue. » Sans doute plus tard le mot sors, sortes^ ne prouvait pas du tout un tirage au sort, ni un partage périodique, pas plus que le mot lot de terrain employé aujourd'hui ; mais ces termes ont manifestement pour origine le tirage au sort, primitivement en usage. Toutes les terres de la Gaule n'ont pas été confisquées et tirées au sort; en cela, M. Fustel de Coulanges a raison. Mais il est hors de doute qu*après la conquête, c'est par la voie du sort que les terres enlevées aux vaincus ont été réparties. Voyez Von Maurer, Einleitung, p. 82. M. Fustel do Coulanges, dans un excellent article de la Revue des Deux-Mondes , 15 mai 1873, cite lui-même plusieurs faits qui prouvent que dans l'antiquité l'attribution des parts de terre se faisait par le tirage au sort, a Sorspatrimonium significat, dit le grammairien Festus. Comparez Tite-Live, I, 34. Ce sens du mot sors était très-ancien dans la langue latine ; il en était de même chez les Grecs^ qui dès une très-haute antiquité donnaient au mot xAfj^ot le double sens de tirage au sort et de patrimoine. Il est clair que le mot sors que nous trouvons à l'époque mérovingienne avait eu primitivement le sens de tirage au sort. » — « Le tirage au sort était un vieil usage que les populations de la Grèce et
LooBgut^ ce qui fut traduit en latin par le mot sors. Dans la loi burgonde, les mots sors et terra sont employés comme synonymes. Ceux qui possédaient des lots dans la même communauté de village s'appelaient consortes et souvent les uns étaient Germains et les autres Romains. La loi des Yisigoihs X. t. 1. 2 c. 1. parle des sortes gothicœ et des sortes romance. Gesl de cet usage du tirage au sort que vient notre mot loty qui désigne aujourd'hui simplement une parcelle de terrain, Seulement il est probable que les conquérants germains abandonnèrent bientôt le partage périodique, qui était peu en rapport avec Tétat de la société romaine où ils s'établissaient.
Ce qui ne laisse aucun doute, semble-t-il, c'est que le partage périodique par la voie du sort est resté en usage, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, dans certains villages allemands et dans quelques localités d*£cosse. Bans les villages de Saarholzbach, Wadern, Beschweiler, Zert, Kell, Paschel, Lampaden, Franzenheim, Pluwig et d'autres, du gouvernement de Trêves, les maisons, avec les jardins y attenant, étaient seules propriétés particulières i. Les terres arables de toute nature étaient périodiquement tirées au sort. Ce régime s'est maintenu à Saarholzbach jus qu'en 1863. Dans les autres communes, la propriété privée
de l'Italie avaient toujours pratiqué pour l'assignation du sol et sans lequel il ne semblait pas que la propriété privée pût- s^établir. »
Le mot surs a désigné à un moment donné la propriété héréditaire, cela est incontestable ; mais s'il y a eu tirage au sort, c'est évidemment que le sol était d'abord possédé en commun ; on n'a recours au tirage au sort que pour sortir d'indivision. A l'origine le tirage périodique assignait la part occupée en jouissance temporaire. Plus tard, les lots ayant été transmis héréditairement, la propriété privée est née en effet du dernier allolemenl par la voie du sort.
4. C'est à M. Hanssen qu'on doit la description exacte de ces curieuses coutumes. Voyez Die Gehoerschaflen im Regierungsfbezirk Trier. M. A. Mail zen, dans son grand ouvrage Der Boden des preussischen StaateSj a complété cette étude.
8*était introduite dans la période de 1811 à 1834, par suite des opérations du cadastre. Dans la plupart des communes du bassin de la Moselle et de la Saar, le partage avec tirage au sort a cessé, vers la fin du siècle dernier, pour les terres arables; mais il est encore en usage pour les prairies et pour les bois.
Beaucoup de communes de TEifel; région élevée et froide, située entre le Rhin et l'Ârdenne belge, partagent de la même façon les grandes landes qu'elles possèdent. Chaque lot est cultivé pendant une année et retourne ensuite à la vaine pâture. Dans le pays de Siegen, les communes possèdent de fort beaux bois de chêne en taillis qui, exploités tous les vingt ans, fournissent du chauffage et surtout des écorces à tan. Quand le taillis est enlevé, la superficie est incinérée et donne ainsi, sans engrais, une bonne récolte de seigle. La partie de ces bois qui est à coupe est partagée chaque année en lots qui sont tirés au sort entre les habitants.
Dans les villages de la Sarre et de la Moselle, le partage se faisait d'abord tous les trois ans, puis tous les six, douze ou dix-huit ans. Les époques de la répartition tendant ainsi à s'éloigner de plus en plus, l'habitude de la propriété individuelle s'établissait, et celle-ci prenait insensiblement la place de la communauté primitive. Cependant la coutume du partage était si profondément enracinée, qu'on y revenait parfois après un long intervalle. Ainsi, dans le village de Losheim, aucun partage ne s'était plus fait de 1655 à 1724 ; mais dans cette dernière année la commune résolut de rétablir le partage des terres, a attendu que, par suite des décès et des mariages, les parcelles sont devenues si petites que même le plus aisé des habitants ne peut convenablement fumer et améliorer ses pièces de terre, tant elles sont étroites et (dispersées. » M. A. Meitzena reproduit, dans son grand ouvrage sur le Sol de la culture en Prusse^ un plan
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parcdlaire de la commune de Saarholzbach, où Ton voit clairement comment se faisait le partage. La terre arable est divisée en champs de forme rectangulaire, et chacun de ces champs est subdivisé en parcelles. On formait un lot en réunissant plusieurs de ces parcelles. En 1862, la commune comptait 98 co-partageants , et ses 104 hectares de terre arable étaient subdivisés en 1,916 parcelles. Elle possédait en outre des bois et une grande étendue de terres vagues ; celles-ci étaient partagées tous les ans. Dans le Nassau la commune de Frichofen possédait plusieurs communaux dont les lots étaient encore répartis tous les ans entre les habitants par la voie du sort i. La même coutume s'est maintenue jusqu'à notre époque dans plusieurs communes du Hundsrûck et des cercles d'Ohtteiler et de Saarlouis, entre la Saar et la Moselle. Même coutume dans le Palatinat bavarois.
Le tirage au sort des terres était encore si généralement ea usage en Allemagne au moyen âge^ que des documents silésiens du xiii*' siècle, cités par M. Meitzen, appellent cette coatume mos theutonicus. La collection des lois danoises, réunie vers le milieu du même siècle, parle de la répartition des terres par la voie du sort comme d'une coutume généralement suivie. Dans beaucoup de villages anglais, on trouve encore des prairies divisées en lots qui chaque année sont tirés au sort entre les co-partageants 2. On les appelle