PRÉFACE VII
M. Fustelde Coulanges dans son beau livre La citéantiquey flottaient toujours entre deux révolutions, l'une qui dépouillait les riches, l'autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela dura depuis la guerre du Péloponèse jusqu'à la conquête de la Grèce par les Romains. » Bœkh, dans son Économie politique des Athéniens, s'exprime presque dans les mêmes termes (1).
Ainsi donc c'est Tinégalilé qui a causé la perte des démocraties de la Grèce.
Rome nous offre le même tableau. Dès le commencement de la république les deux classes, la plèbe et T aristocratie, sont en lutte. La plèbe acquiert successivement les droits politiques, mais elle est peu à peu dépouillée de la propriété,
\. Staatsh. der Athen., I, p. 201. Nul écrivain n'a mieux compris qu'Arislote, le problème que soulève la constitution d'un État démocratique. Son admirable livre La Politique, éclaire la question de lueurs effrayantes, a L'inégalité, dit-il, est la source de toutes les révolutions, car aucune compensation ne dédommage de l'inégalité. » {Liv.\, chap. i.)
« Les hommes» égaux sous un rapport^ ont voulu l'être en tout. Égaux en liberté, ils ont voulu l'égalité absolue. On se persuade qu'on est lésé dans l'exercice de ses droits ; on s'insurge. »
Pour prévenir les insurrections et les révolutions il faut donc, d'après Aristote, maintenir une certaine égalité, a Faites que même le pauvre ait un petit héritage, » s'écrie-t-il. {Liv. II, chap. v.) Dans le même chapitre, il loue le législateur Phaléas de Chalcédoine, d'avoir pris des mesures pour établir l'égalité de fortune entre les citoyens. « Le nivellement des fortunes est, dit-il, le seul moyen de prévenir les discordes. »
Il reproche à la constitution lacédémonienne « une législation imparfaite sur la répartition des propriétés. » Les uns, dit-il, possèdent des biens immenses, tandis que les autres sont à peine propriétaires, de manière que le pays presque entier est le patrimoine de quelques individus. Ce désordre est la faute des lois, d
« Un État, d'après le vœu de la nature, doit être composé d'éléments qui se rapprochent le plus possible de l'égalité. » Il montre ensuite que dans un État où il n'y a en présence que des riches et des pauvres, des luttes sont inévitables, a Le vainqueur regarde le gouvernement comme le prix de la victoire », et il s'en sert pour opprimer les vaincus.
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Cl ainsi, en même temps que s'élahlilTégalilé des droits, Tinéjralilé des conditions devient extrrme. Licinius Stolon, les Gracques, et d'autres tribuns du peuple s'elVorcent, par les lois agraires, de rétablir Tégalité ; ils proposent le partage de Vdijerpublicm. Tentative vaine : d'un côté Ton voit s'étendre la grande propriété et de l'autre l'esclavage. Le prolétariat désliérité prend la place des citoyens petits propriétaires, qui étaient la moelle de la république. Il n'y a plus de peuple romain : il reste des riches et des pauvres qui se disputent et s'exècrent. Enfin, de l'hostilité des classes, sort comme toujours le despotisme. Pline résume ce drame en un mot qui explique l'histoire ancienne : iMtifundia perdidere Italiam. A Rome comme en Grèce, l'inégalité , après avoir tué la liberté, a perdu l'État lui-même.
M. II. Passya fait un livre : Des formes de gouvernement j pour démontrer que des républiques peuvent se transformer en monarchie, mais que d'une monarchie ne peut sortir une république durable, parce que l'hostilité des classes empêche l'établissement régulier des institutions démocratiques. Les événements contemporains en Espagne et en France semblent lui donner raison.
Maintenant nos sociétés modernes sont arrêtées par le problème que l'antiquité n'a point su résoudre, et nous ne semblons même pas en comprendre la gravité, malgré les sinistres événements auxquels nous assistons. La situation cependant est bien autrement critique aujourd'hui qu'à Rome ou en Grèce. Deux causes l'aggravent singulièrement : une cause économique et une cause morale. Autrefois, le Ira-