Dupin, Excursion dans la Nièvre
francs. Moyennant ces dots une fbis payées, elles n'ont plus rien à prétendre, ni elles ni leurs descendants, dans les biens de la communauté. Quant aux femmes du dehors qui épousent Tun des membres de la communauté, leurs dots ne s'y confondent point, par le motif qu'on ne veut pas qu'elles acquièrent un droit personnel. Tout homme qui meurt ne transmet rien à personne. G*est une tête de moins dans la communauté, qui demeure aux autres en entier non à titre de succession de la part qu'y avait le défunt, mais par droit de non décroissement; c*est la condition originaire et fondamentale de Tassociation. Si le défunt laisse des enfants, ou ce sont des garçons, et ils deviennent membres de la communauté, ob chacun d'eux fait tête non à titre héréditaire, car le père ne leur a rien transmis, mais par le seul fait quMls sont nés dans la communauté et à son profit, — ou ce sont des filles, et elles n*ont droit qu^à une dot. On voit quel est le caractère propre et distinclif de ces communautés. Il n^en est pas comme des sociétés conventionnelles ordinaires, où la mort de Tun des associés emporte la dissolution de la société, parce qu^on y fait ordinairement choix de l'industrie et capacité des personnes. Ces anciennes communautés ont un autre caractère : elles constituent une espèce de corps, de collège, une personne civile, comme un couvent ou une bourgade, qui se perpétue par la substitution des personnes, sans qu'il en résulte d'altération dans l'existence même de la corporation, dans sa manière d'être et dans le gouvernement des choses qui lui appartiennent. »
Plus loin, dans la commune de Préporché, M. Dupin trouva les traces d'une communauté autrefois très-florissante et très-nombreuse, celle des Gariots; mais depuis la révolution elle avait opéré le partage, et la plupart des partçonniers étaient tombés dans la misère. Les grandes chambres avaient été divisées; la grande cheminée avait été partagée en deux par un mur de refend. Les habitations isolées étaient chétives, malpropres. Les habitants étaient mal vêtus et avaient un aspect sauvage .
^ A JauU, c'était l'aise, la gaieté, la santé ; aux Gariots, c'é-
LES COMMUNAUTÉS DE FAMILLE Ui
tait la tristesse et la pauvreté, c ... Certes, je ne méconnais pas l'avantage de la division des propriétés, le bien-être qui résulte pour chacun d'avoir sa maison, son jardjin, son pré, son champ, son ouche, tout cela bien cultivé, bien soigné. Mais Tassocialion bien conduite a aussi ses avantages; j'en ai signalé les heureux effets ; et là où elle existe encore avec de bons résultats, je fais des vœux pour qu'elle se maintienne et se perpétue. Je crois surtout que, pour Texploitation des fermes, il serait fort utile aux paysans de rester ensemble. Une nombreuse famille suffit par elle-même à Texploitation ; trop faible, il faut y suppléer par des valets, et ces mercenaires, qu'il faut payer fort cher, emportent le plus net du produit, et n'ont jamais, pour la culture et le soin du bétail, la même attention que les maîtres de la maison. Ajoutez que les enfants, restant avec leurs père et mère, reçoivent tout à la fois les exemples et les leçons de leurs parents; séparés d'eux, mis en service trop jeunes, la corruption s'en empare, et bien souvent la misère les atteint D^un autre côté, le fait des partages exercés trop souvent et poussés trop loin, opère un morcellement tel, que les enfants du même père ne peuvent plus se loger dans les bâtiments, et que les morceaux de terre, devenus trop petits, se prêtent mal à la culture. >
M. Doniol a vu plusieurs de ces communautés rurales, et il en vante l'excellence comme « institution sociale » {Hist, des classes rurales^ 2« édit., p. 164). M. Leplay, dans son livre si instructif L'organisation de la famille, expose en détail la situation d'une famille patriarcale dans le Lavedan et les maux que lui a causé sa dissolution partielle.
Emile Souvestre, dans son livre sur le Finistère, signale l'existence des communautés agraires en Bretagne. Il dit qu'il n'est pas rare d'y trouver des fermes exploitées par plusieurs familles associées en consortisej et il constate qu'elles vivent en paix et prospèrent, quoiqu'aucune stipulation écrite ne détermine l'apport et les droits des associés. D'après la notice de M. l'abbé Delalande , dans les îlots
d'Hœdic et d'Houat, situés non loin de Belle-Ile-en-Mer, les
habitants vivent en communauté. La terre n'est point divisée en propriétés privées. Tous travaillent dans Tintérét général et vivent des fruits de l'industrie collective. Le curé est le chef de la communauté; mais en cas de résolutions importantes il est assisté d'un conseil composé des douze vieillards les plus considérés. Ce régime, s'il est bien décrit, présente une des formes les plus archaïques de la communauté agraire. En 1860, la commission pour la prime dhonneur de l'agriculture, dans le Jura, a été frappée d'un fait que le rapporteur a pris soin de faire ressortir ^ : presque toutes les fermes sont dirigées par un groupe de ménages, de mœurs patriarcales, vivant et travaillant en commun. — Il reste donc encore par-ci par-là quelques traces de ces anciennes communautés qui ont abrité pendant tant de siècles l'existence des populations agricoles; mais, comme ces représentants de la Faune primitive qui sont sur le point de disparaître, c'est dans les endroits les plus sauvages et les plus écartés qu'il faut les aller chercher. On ne peut se défendre d'un sentiment de regret, en songeant à la ruine complète de ces institutions qu'inspirait un esprit de fraternité et d'entente mutuelle , aujourd'hui inconnu. Elles ont jadis protégé le serf contre les rigueurs de la féodalité, et, fait non moins important, elles ont présidé à la naissance de la petite propriété, qui caractérise la condition agraire de la France.
Nous avons vu qu'en Angleterre la noblesse avait profité de sa suprématie dans l'État, pour constituer des latifundia j aux dépens des petites exploitations, qu'elle s'est annexées peu à peu en rendant leur existence de plus en plus difficile. D'où vient qu'en France, où la noblesse était armée de pri-
1. La Commune agricole, E. Bonnemère. Voyez aussi, dans la Revucdes Deux Mondes du 15 avril 1872, l'étude de M. Baudrillart sur la famille en France,
viiéges bien plus excessifs qu'en Angleterre, et où les paysans étaient beaucoup plus dénués de droits et plus écrasés, une évolution économique semblable ne se soit pas produite? Gomment, même sous l'ancien régime, la petite propriété a-t-eUe fait des progrès dans le pays où tout lui était contraire, et a-t-elle disparu dans celui où la liberté politique semblait devoir lui dunner une garantie complète? Je n*ai point encore rencontré d'explication de ce contraste si frappant que présentent les deux contrées voisines. La cause principale de ce fait me parait être que les communautés agraires se sont conservées ^i France jusqu'au xviii^ sièclOi tandis qu'elles ont disparu en Angleterre de très-bonne heure. Tant qu'elles ont existé, elles ont fait obstacle à Textension du domaine seigneurial , d'abord parce qu'elles avaient une existence assurée et une durée permanente, ensuite parce que la collectivité leur donnait une grande force de cohésion et de résistance, enfin parce que leur propriété était pour ainsi dire inaliénable, et se trouvait à l'abri des morcellements et des vicissitudes des partages de succession et des ventes. Si ces associations ont traversé tout le moyen âge sans changements notables, comme les couvents, c'est qu'elles avaient une constitution semblable : étant des corporations, elles en ont eu la perpétuité. Quand les paysans sont sortis des communautés et ont créé, par le partage, la petite propriété rurale, la noblesse avait perdu toute force d'extension, et déjà approchait la Révolution, qui allait anéantir ses privilèges et donner pleine garantie aux droits des cultivateurs. Entre le moment où les communiers se sont transformés en petits propriétaires et celui où le Code civil est venu les émanciper complètement , l'aristocratie féodale, affaiblie déjà, n'a pas eu le temps d'user de sa suprématie et de sa richesse pour agrandir ses domaines. En Angleterre, au contraire, les communautés ont cessé
d'exister à une époque où la noblesse était encore toutepuissante : les petits propriétaires cultivateurs, se trouvant isolés, n'ont point su défendre leurs droits, et leurs terres ont été successivement accaparées par le lord ofthe manor. Les populations rurales sont donc arrivées trop tôt à la propriété privée, et ainsi les latifundia ont pu se constituer à leurs dépens. Si la propriété collective s'était maintenue plus longtemps, les associations rurales auraient, en disparaissant, laissé à leur place, comme en France, une nation de propriétaires. Chose étrange, c'est parce que l'Angleterre est arrivée plus tôt que les autres pays à sortir de Torganisation agraire des temps primitifs, que la noblesse féodale a
pu s'y perpétuer, et c'est l'établissement précoce du régime moderne qui a empêché une démocratie rurale de s'y constituer comme en France.