CHAPITRE X
Grote et les historiens modernes n'admettent plus que Lycurgue ait établi cette fameuse égalité des biens dont on a tant parié depuis Piutarque. Il est prouvé qu'il a toujours régné à Sparte une grande inégalité de fortune ; et, cofnme le dit M. Claudip Jannet i, on n'a pas d'exemple d'un partage des propriétés foncières avant les révolutions démagogiques du m" siècle. Sparte, à l'époque où elle apparaît dans l'histoire, était déjà sortie du régime de la communauté primitive. Elle était arrivée, semble-t-il, au régime du domaine collectif de la gens, du clan. L'élément constitutif de la Société était le ysvoç, — même mot que gens et qui correspondait aux lignées et aux geshlàchter des cités du moyen-âge. C'était un groupe de familles rattachées par la tradition d'une origine commune, d'un ancêtre qu'on vénérait en commun, et de cérémonies religieuses célébrées sur le même autel. Le patrimoine était inaliénable. Ici comme
1. Voyez rexcellente étude de M. Jannet intitulée Les institutions sociales et le droit civil à Sparte, 1873. Nous suivons principalement cet ouvrage dans ce chapitre.
en Judée, le but de toute la législation foncière est la conservation des familles. Quand une fille était Tunique héritière d'une famille, le parent le plus proche était obligé de répouser et même de divorcer à cet effet. Il pouvait aussi la revendiquer malgré elle. En principe, chaque héritier arrivait à la succession à titre individuel ; mais la communauté entre frères était ordinairement maintenue. Il n'y avait point de partage, a Tous les enfants restaient groupés au a même foyer, dit M. Jannet. Un des frères, le plus capable a et le plus souvent Taîné, à cause du privilège religieux de « sa naissance, dirigeait la communauté et portait le nom a expressif d'£<mo ira(jLwv, le conservateur du foyer. Piutarque, « dans son Traité sur V amour paternel, indique que ces coma munautés jouaient un rôle très-important dans Tancien état a social des peuples* grecs. Elles étaient vraisemblablement a le pivot de l'organisation de la famille. Le partage entre les « enfants ne devait se produire qu'à titre d'exception. Avec « lecours du temps, cette situation fut renversée; mais alors, « le principe du partage forcé se trouva en contradiction avec « les autres institutions, qui toutes avaient pour objet la a conservation du patrimoine dans la famille. De là, cette in- « cohérence du droit grec que Gicéron signalait en le com- « parant au régime romain fondé sur l'institution testamen- « taire d'un héritier. »
Les fils et leurs descendants mâles excluaient complètement les filles, comme à Athènes et dans les autres cités grecques. Le testament était inconnu ici comme dans toute la Grèce primitive. Le droit et l'intérêt social déterminaient la succession, non la volonté arbitraire de l'individu. La propriété était donc constituée à Sparte, comme chez les Slaves méridionaux aujourd'hui, et comme dans les campagnes en France au moyen-âge.
La communauté primitive avait laissé des traces profondes
dans Torganisation sociale de Sparte. Plutarque dit, dans la Vie de Lycurgue, chap. XVI, qu à la naissance de chaque enfant, les anciens de la tribu lui assignaient un des 9 000 lots de terre du territoire de la cité On nie la vérité de cette affirmation, parce que, dit-on, il en résulterait qu'il n*y avait pas d'hérédité -et que la terre était commune, ce qui est contraire aux faits établis. Mais, à côté des patrimoines des familles, il pouvait très-bien exister un domaine collectif, comme Yallmend germanique, où en effet chacun obtenait sa part.
Sparte avait un domaine communal très-étendu dont le produit servait à subvenir, en partie, à la consommation des repas publics. Il comprenait, comme dans la plupart des autres états grecs, les forêts et les montagnes *. Ces repas publics, les Syssities, qui se prenaient à des tables de quinze personnes, étaient la base de l'organisation militaire et politique, sous le nom de Phidities eid'Andries. Cette institution existait dans presquç tous les états grecs. Leur importance économique n'était point partout la même : elle dépendait du revenu communal. A Sparte chacun devait y contribuer pour un certain nombre de médimnes d'huile et d'orge. C'est en Crète, d'après Aristote, que les Phidities contribuaient le plus au maintien de Tégalité.
Aristote reproche aux législateurs de Sparte de n'avoir point pris de mesures efficaces pour maintenir l'égalité des conditions. La population, dit-il, est divisée en riches et en pauvres : toute la richesse est aux mains de quelques individus qui ont des fortunes colossales. Après Aristote, cette concentration de la propriété foncière alla si loin, qu'au
1. V. Hérodote, 1. VI, 57. Pausaaias, 1. III, 20. Platon, Lois, 1. I. Les cités Cretoises tiraient de leurs communaux, cultivés par une classe spéciale de serfs, de quoi pourvoir aux repas publics; les citoyens pouvaient ainsi au moins se nourrir.
temps d'Agis III, la Laconie était devenue la propriété de cent personnes. La population diminua rapidement. Le nombre des hommes en état de porter les armes, qui était de 1 000 au temps d'Aristote, n'était plus que de 700 à l'époque de Plutarque. Aristote ne voyait pas d'autre remède à la décadence de l'État que le partage des terres, en vue de rétablir l'égalité des possessions. La lutte entre les riches et les pauvres était déjà engagée, à l'époque où écrivait le Stagyrite. Dans plusieurs villes, dit-il, les riches avaient fait entre eux ce serment : a Je jure- d'être V ennemi du peuple et de lui faire tout le mal que je pourrai *. » A Sparte, comme dans beaucoup d'autres états grecs, les rois se mirent à la tête du peuple contre l'aristocratie. C'était le césarisme démocratique et socialiste. Le roi Gléomènes (238-222 av. J.-G.) mit à exécution le programme populaire : abolition des dettes, partage des biens, droits politiques accordés à tous ceux qui en étaient privés. La Laconie fut divisée en 15 000 parts attribuées aux Perioeques et 4 500 aux citoyens. Gléomènes, renversé par la guerre extérieure, eut pour successeurs d'autres « tyrans », qui continuèrent à opprimer et à dépouiller les riches, pour conserver la faveur du peuple. L'histoire économique de Sparte, répétée dans les autres états grecs, est très-semblable à celle de Rome. Tant que l'égalité se maintient parce que les familles conservent leur patrimoine, la liberté politique subsiste. Quand les riches ont accaparé le sol, la lutte des classes commence et elle ne finit que par l'établissement du despotisme et la perte de l'Etat.
Aristote, dans sa Politique, a résumé en un mot la conclusion qui ressort de l'histoire économique de la Grèce. « Pour « eux (les législateurs), le point capital paraît être Torganisa-