‹ De la propriété et de ses formes primitivesChapitre 18 sur 131 · L. ut Lamlsvk · texte numérisé non relu

L. ut Lamlsvk

Ainsi, dans une dessa que cite Y Eindrêsumé comme exemple, sur 228 1/2 bouws (le bouxv = 71 ares) de sawahs, le bekel en prend 17 ; les 8(i membres du conseil, 158 12, et chacun des copartageants seulement un demi-bouw. Il en est ici comme en Germanie : agri occupanlur, quus mox inter se, secundum dignationem, parliuntur. Un estime qu’en moyenne le bekel ou locra/i obtient dans les partages périodiques de 4 5 10 parts et ailleurs 8 à 10 p. 100 de l'étendue partagée, souvent sans aucune charge ni impôt. 24,601 dessas possédant des champs pour les autorités ambtsvelden, 4,857 n’en avaient point. L’étendue totale de ces ambstvelden était de 481,406 bouws. Dans 18,550 dessas cette étendue était fixée une fois pour toutes, dans 7,110 elle était déterminée à chaque élection; dans 5,719 ces champs étaient changés à chaque partage, dans 18,941 ils restaient toujours les mômes. Dans beaucoup de dessas, ces parts sont cultivées par les habitants au profit du maire; ailleurs, il doit les mettre en valeur à ses frais. Souvent aussi il y a des champs spéciaux {ambtsvelden), affectés comme rémunération aux fonctions du maire, du maître d’école, du facteur de la poste, du fossoyeur et du prêtre. Les champs destinés à l'entretien de l’église s'appellent sawahs wakafs. Les sawahs negaras, nom général donné aux terres communales, appartiennent en principe, il l'État, mais les habitants en ont la jouissance. Les champs non irrigués, les tegals, sont répartis comme dépendances des sawahs, dans les villages oii ceux-ci sont domaine collectif.

Les terres vagues et les forêts, encore si étendues, sont aussi comprises dans le territoire délimité des différentes communes. Les habitants y coupent du bois et y envoient paître leur bétail. Quand un étranger ou un communier désire y faire un défrichement, il doit en obtenir l'autorisation de l'autorité communale et depuis 1874 de l’autorité administrative également. Mais, ainsi que je l’ai montré plus haut, le droit ancien et même les règlements récents en attribuent la propriété à l'Étal.

La dessa avec domaine communal ne forme pas une eurpo ration strictement fermée, comme l 'Allmend suisse. Elle admet facilement les étrangers, parce que, ceux-ci, ayant à prendre une part des charges, diminuent d’autant les prestations des autres, car ce ne sont pas les individus, c’est la commune en bloc qui est taxée.

On a beaucoup discuté sur l’origine, à Java, de la propriété collective, avec partage périodique. Le professeur Vclh, dans son excellent livre Java (I T. ch. 2), soutient quelle s'est introduite dans l'ile, sous la domination hindoue, à l’époque où elle existait aussi aux Indes, et qu'elle s’est développée par suite des grands travaux exécutés en commun pour l'irrigation des rizières; le partage et la rotation se sont établis parce que chacun désirait jouir, à son tour, des lots les plus fertiles.

Parmi les auteurs des rapports spéciaux, plusieurs affirment que ce régime collectif a existé de temps immémorial. Dans le district de Keboemen, on a déclaré que la propriété individuelle n'a jamais existé (Voir Eindrcsumé, t 11, p. 84). Rallies reconnaît que le régime collectif était en vigueur sur une grande échelle dans Samarang, dès le siècle dernier. D'autres auteurs pensent que la propriété collective a été uniquement la conséquence du système des prestations collectives imposées à chaque dessa. Le loerah avait à délivrer au régent une certaine contribution qu’il réclamait des habitants. Ceux-ci, pour y faire face, donnaient à chaque chef de famille une part du sol, où il devait produire une partie de la prestation que la dessa était tenue collectivement à fournir. Le lot de sawah qu’il obtenait n'était donc que la rémunération d'un travail.

Il me parait hors de doute que le système de l’impôt et des corvées imposées collectivement aux dessas a dû, ici comme en Russie, contribuer à maintenir et même à étendre lu régime de la propriété collective. Dans le chapitre de 1 ' Eindrèsumé consacré aux différentes régences, on lit que le partage périodique a commencé avec la culture, au profit de l'Etat, ici de l'indigo, ailleurs du sucre, ailleurs encore du café. Tous les témoignages s'accordent à montrer que la propriété collective a gagné et gagne encore, chaque jour, du terrain sur la propriété privée. Plusieurs causes y ont contribué et y contribuent encore maintenant.

Après la guerre de 1825, un grand nombre de villages ont été dévastés, désertés et ont été ensuite reconquis par la culture faite en commun. En 1828, le village de Mejanrik est attaqué par des brigands et dépeuplé. Des cultivateurs des environs occupent le territoire abandonné et le mettent en culture, mais avec le système du partage périodique. Le défrichement vient

constamment accroître l'étendue du domaine collectif. Celui qui a mis en valeur un terrain vague ou une partie de la forêt en conserve la jouissance individuelle ( joso régi) ordinairement pendant trois ans, parfois pendant neuf ou dix ans ou même la vie durant. Mais après ce terme, la terre cultivée fait retour au domaine communal. (Juaml un communier quitte son village, ses biens-fonds, qu'il ne peut vendre, deviennent la propriété de la desso. En général, les habitants mettent leurs biens en commun, parce qu’ils espèrent ainsi faire face plus facilement aux corvées et aux charges imposées par l'Etal. Le gouvernement, qui est hostile à la propriété collective, a édicté en 1874 une ordonnance très favorable au partage définitif.

La propriété collective ne se rencontre qu’exceptionnellement dans six provinces : Bantam, Banjoesvangi, Krawang, Probolingo, les Preangs et Besoeki. Ce sont les régions les moins peuplées du pays. Le système collectif domine, au contraire, dans tout le centre de l'ile. Il est, relativement à la propriété individuelle, dans le rapport de 4 il 3. En 1883, sur 3,222,859 bouws en culture, la propriété communale en occupait 1,831,853 et la propriété privée, 1 ,590,802. Depuis 1872, l’étendue des terres cultivées avait augmenté de 319,03ti bouws.

D'après le Rapport colonial de 1883, 1” part., secl. v, les 1,831,853 bouws soumis au régime collectif se divi.-aient de la façon suivante quant au mode d'occupation. Le partage annuel se rencontrait dans 8,410 dessas et sur 508,802 bouws; le partage, après deux années et plus, dans 4,234 dessas et sur 317,001 bouws; les sawahs restant aux mêmes mains, sauf quand l'augmentation du nombre deshabitanls exige un partage nouveau ou une diminution des lots, dans 10,040 dessus et sur 881.173 bouws ; les communaux en partie repartagés et en partie en possession permanente dans 307 dessas et sur 31,577 bouws.

jl n’y avait que 054 dissus qui n'avaient pas de terres communales.

Le même Rapport colonial de 1883 nous apprend qu'en 1882. sur 30,000 dessus, les corvées étaient à la charge exclusivement des possesseurs de terres, dans 5,541 dessas; sur ceux qui, outre leur héritage, possédaient des terres cultivées, dans 10,370 dessas; sur les personnes aisées en général, kekoealan, dans 7,795 dessus.

Je crois utile de résumer ici l'exposé que fait Y Eindrésumé de la situation actuelle de la propriété dans les diverses régences de Java.

Dans Ranlam, Krawanget les Preangs, on rencontre presque exclusivement la propriété individuelle. — Cheribon : l.a propriété collective est assez générale, mais elle y est, dit-on, d'origine récente, et les lorrahs se font attribuer dans les partages des parts excessives. — Tegal : La propriété collective domine. — Pekalongan : Tantôt propriété individuelle, tantôt propriété collective; celle-ci, dans la région montagneuse, date de temps immémorial. (Voir Eindrésumè, t. II, p. 83.) — Banjoemas : La propriété collective domine. Les terres, anciens apanages des chefs, ont été absorbées dans le communal. ( Eind résumé, t. II, p. 102.) — Bagclen : La propriété collective domine; tous les champs tegals sont communaux. Les indigènes sont très attachés au régime collectif : « Avec le régime indivividuel nous craignons de perdre nos terres, tandis qu'avec le régime communal nous sommes toujours certains d'avoir un lot à cultiver. » ( Eindr ., p. 138.) — Samarang : Les sawahs sont collectifs, les tegals, privés. — Kadoe : Tous les sawahs sont communaux; mais les lots restent dans les mêmes mains jusqu'à ce qu’un remaniement devienne indispensable. — Japaras : Dans certaines dessas, régime individuel; dans d'autres, régime collectif, mais fixité de la jouissance aussi longtemps qu'il ne faut pas diminuer les parts. Ici comme partout le régime collectif tend à s'introduire, quand la population devient plus dense, parce que chacun veut avoir au moins de quoi récolter du riz. Les biens jos'is, défrichés, font rapidement retour à la commune. — Hembang : Dans la plupart des d<ssas, propriété individuelle, à côté de la collective; celles où domine exclusivement l’un ou l'autre système font exception. — Madioen : Sauf dans le district de Paljilan, dans presque toutes les dessai, les sawahs et même les tegals sont collectifs. Les champs communaux s'appellent ici lauyah, ce qui signifie « anciens ». — Kediri : Presque tous les sawahs sont collectifs, et le communal continue à absorber l'individuel. — Soerabaya : Dans une partie de la province, la propriété collective domine exclusivement; ailleurs, les deux régimes se rencontrent côte à côte. — Pasoeroean : Le collectif domine. Ce régime parait si naturel

LA PROPRiÊTÉ PRIMITIVE.

que, quand une colonie fonde un nouveau village, il s'y introduit tout naturellement. — ProbolingO : L’individuel domine; tous les tegals sont privés; mais des sawahs abandonnés, lors de l'introduction de la culture du sucre, sont devenus propiiélé communale. — Besoeki : Tous les tegals et presque tous les sawahs sont privés : 1,708 bouws communal et 122,215 privé.

— Banjoewangi : Presque tous les tegals et sawahs sont privés.

— Dans Bantam, Balavia, Kravvang et Madura et dans les régences du Preanger, presque tout est propriété privée. Le communal domine dans Kadoe, Samarang, Soerabaya et Pekalongan où il occupe de 87 à 02 p. 100 de l’étendue cultivée totale. Dans Madioen, Bangoemas, Kediri, Japara, Pasoeroean et Cheribon, le communal prend 73 à 80 p. 100 et le privé 20 à 27. Dans Tegal et Rembang, le privé l’emporte sur le communal.

En somme, V Eindrésumé constate que, depuis 1830, la propriété collective a gagné considérablement de terrain sur la propriété individuelle.

Les documents officiels nous donnent peu de renseignements sur les résultats économiques comparés de la propriété collective et de la propriété privée. Les rapports n'indiquent aucune différence marquée. L 'Eindrésumé dit, t. Il, p. 350 : « Les terres communes sont cultivées de la môme façon que les terres privées. » La répartition des eaux se fait aussi partout de la même manière.

Comme l’enquête avait pour but de s’enquérir de la possibilité de la conversion des terrains communaux en propriété individuelle, l’une des questions posées par le questionnaire était celle-ci : « Quels sont les vœux des indigènes relativement au régime agraire? » Presque partout on désirait le maintien du système existant, ce qui vient à l’appui de l'observation faite par sir llenry Maine, dans son dernier livre, Popular Government, que le peuple est en général conservateur. Dans quelques districts, mais peu nombreux, on désirait convertir la propriété communale en propriété privée; mais la très grande majorité des cultivateurs se prononçait en faveur du régime collectif.

Dans une étude spéciale [/le conversie van cummunaal in erfelik individucel bezit — La conversion de la propriété commit naleen possession héréditaire individuelle. Leiden, Van Doesburgb, 1881;, M. Bergsma, l'auteur de V Eindrésumé, a résumé les

LE? COMMUNAUTÉS DE VILLAGE A JAVA ET DANS L’iNDE. Il

principaux motifs qui portent une partie des indigènes à préférer le système collectif. Avec ce système, disaient-ils, chacun est assuré d'avoir une part du terrain communal, tant pour lui que pour ses enfants, et il se trouve ainsi à l'abri de la misère. Du partage définitif résulterait que bientôt quelques-uns seraient privés de terre et ne pourraient plus subsister. Dans les dessas, où les terres offrent de grandes différences de fertilité, le système des partages périodiques peut seul faire jouir chacun, à son tour, des terrains les plus productifs, de façon à amener entre tous un partage égal des charges et des profits; autrement, quelques-uns seraient définitivement avantagés. Avec le régime de la propriété privée, il serait difficile d’exécuter en commun les travaux dispendieux qu'exigent la création et l'entretien des canaux d'irrigation.

Autre argument : Nous, indigènes, nous sommes imprévoyants; nous vendrions facilement nos terres à des étrangers, à des Chinois; nous serions alors à leur merci, et l'entente au sein de la commune serait détruite. Il serait difficile de partager d'une façon équitable la charge des corvées ( heerendiensten ) au profit de l'Etat et de la commune.

Ce qui est à noter, c’est que les Germains, pour expliquer à César leur usage des partages périodiques du domaine collectif, invoquent quelques-uns des motifs qu'indiquent ici les Javanais. Ces motifs ne sont donc nullement, comme le croit M. Fustel de Coulanges, ni trop philosophiques ni imaginés par César : Ejus rei (le partage périodique) multas afferunl causas : tie assidua cousue tudine capli, studium belli gerundi agricullura commutent ; ne lu tus fines parare studeant, potentioresque humiliores possessionihus expellunt; ne accuratius, ad frigora algue testas vitandos, ædificenl; ne qua oriatur pecuniæ cupiditas qua ex re fnctiones dissensionesque nascuntur ; ut animi æquitate plebem cnntineant, quum suas quisque spes cum potentissimis æquari vident. (De Bel. Gai., vi-22.) « Ils donnent beaucoup de raisons pour cet usage : la crainte que l’attrait d'une longue habitude ne fasse perdre le goût de la guerre pour celui de l'agriculture; que cjiacun, s'occupant d'étendre ses possessions, les plus puissants ne chassent des leurs les plus faibles; qu’on ne se garantisse du froid et de la chaleur par des habitations trop commodes; que l'amour des richesses ne s'introduise parmi eux et

ne fasse naître les factions et les discordes; on vent enfin contenir le peuple par un esprit de justice, en lui montrant une parfaite égalité de biens entre les plus humbles et les plus puissants. »

Dans beaucoup de dessas , la propriété collective semblait chose si naturelle qu’on n'v pouvait comprendre un autre régime agraire. L’un des rapporteurs qui ont le mieux étudié celte question, M. Sollewyn Gelpke, dit ceci : « J'ai passé des heures entières à expliquer aux indigènes coque voulait dire le questionnaire, quand il leur demandait : « Etes-vous contents « de votre régime collectif? «Ne parvenant pas à saisir qu'il pût en exister un autre, ils finissaient par dire : Soemenggo kersmnng negari, c’est-à-dire : « Que la volonté de l'autorité soit faite. »

M. Gelpke dit encore, en parlant de Kediri : « La conversion est souvent le sujet des conversations dans les dessas, et on cherche les moyens d'éviter une pareille calamité. »

Le résident de Soerabaya s’exprime ainsi : « Le Javanais ne veut pas d’une parcelle de terre complètement indépendante de la rfrsja, parce qu'il se sent plus fort au sein d’une association, avec qui les employés européens et indigènes doivent compter, que livré à ses propres forces pour la défense de ses intérêts »

1. J'extrais d'une lettre récente que m’adresse M. Bergsma, te savaut auteur de V Eindi ésumi, les détails suivants : « Depuis notre grande enquête, le gouvernement a fait des efforts coustants pour faire comprendre aux indigènes habitant les dessus où existe la propriété communale, qu'ils ont la faculté de les convertir en lots privés ; mais les résultats sont presque nuis. Habitués depuis leur enfance A un régime qui établit un rapport direct entre la possession du sol et la corvée, ils craignent un changement qui pourrait, croient-ils, augmenter leurs charges. La seule réforme qu'ils adoptent parfois est la fixité de la répartition, ce qui constitue un retour à l’ancienne coutume, telle qu'elle est décrite dans YEindrisume, t. Il, p. 08- 121 et Î9Ï-Î03. line nouvelle ordonnance d'avril 188A règle mieux la conversion, et, comme on transforme peu A peu la corvée eu iuipùt eu argent, on espère que la conversion fera plus de progrès.

•• Les enquêtes faites dans Sumatra, Célèbes et les autres îles de l'Archipel ont prouvé que le sol restait indivis aussi longtemps que la culture était très primitive et pour ainsi dire nomade. Quand, la population croissant, l'agriculture devenait plus intensive, le partage périodique cessait et les lots se transmettaient héréditairement; mais le droit île la tribu ou de la commune sur les terres incultes, et un certain « domaine éminent » sur les autres terres, étaient maintenus, même quand l'hérédité des terres cultivées était devenue générale.

■< Le morcellement excessif est un mal qui se fait sentir pour les terres privées aussi bien que pour les terres communales à partage périodique ». Il faudrait, ajoute M. Bergsma, que le sol se divise en parcelles d une

La transformation de la propriété collective en propriété individuelle ( Convertie ) est un des points qui divisent, en Hollande, ceux qui s!occupenl de la politique coloniale. Fidèles aux idées des anciens économistes, les libéraux, et notamment M. Fransen Van de Fuite, veulent, à tout prix et le plus têt possible, introduire la propriété privée. Les conservateurs s’y opposent, en invoquant les dangers de toute révolution agraire. I/un des orateurs les plus écoulés de ce parti, M. Keuchenius, écrivait : « Je considère la conversion comme à la fois injuste et impraticable. Sous l’apparence de doter les indigènes -de leur propriété, on ne fera que leur voler leurs terres. C’est un système de brigandage agraire ( een slelset van landroof).

Un autre député influent du même parti, M. Wintgens, s'exprime en termes non moins énergiques (Voir Hedevoering over de convertie der gemeentegrom/cn op Jnva en .1 /adoera. La Haye, Van Cleef, 1882) : « Point de révolutions plus dangereuses que celles qui touchent à la terre, car elles mettent en question les bases mêmes de l’ordre social Nous l'avons vu jadis, à Home, à l’époque des lois agraires. Nous le voyons aujourd'hui en Irlande, où la Ijind League entend restreindre, ou plutôt supprimer les droits des propriétaires, au profit des fermiers. A Java, ce sont les classes dirigeantes qui veulent imposer une révolution agraire aux cultivateurs, malgré eux. Quelle en sera la conséquence? C’est que les terres, entrées dans la circulation, seront accaparées par les plus riches, et alors les plus pauvres, devenus des « prolétaires », ne pourront plus vivre qu’en offrant leurs bras a un prix si minime qu'il ne permettra plus aux familles de subsister. »

« I.n division définitive de la propriété en menues parcelles, ajoute M. Wintgens, rendra la culture du riz impossible, et alors on verra l’infortuné Javanais exposé, comme le ryot de l’Inde, à des lamines périodiques. Bientôt le capital tout-puissant, comme la A"o luniale Han k, qui veut mettre dix millions de flo-

étendue convenable et immuable, qui se transmettraient héréditairement mai* eau* subir de partage. Il'apres une ancienne coutume, qui est encore eu vigueur dans le* région* montagneuses, la terre arable passe indivise à la fille aînée. Eu fait de propriété, l'iudigèue ne remuait que le droit jasa ou ja<un, c'est-à dire celui qui appartient au premier qui a défriché une partie de forêt ou de terre vague, mais le* terres abandonnée* tombent dans la ma*«c communale et u'eu sortent plus.

rins à la disposition des entrepreneurs de culture, accaparera toutes les terres et convertira les Javanais, aujourd'hui cultivateurs-propriétaires, en un peuple de salariés. Ne dépouille/, pas ce peuple heureux et paisible de sa propriété! N’imposez pas un changement que nul là-bas ne désire! >•

M. Wintgens cite un extrait d’une lettre que lui avait adressée un ancien ministre des colonies très estimé, M. Üaud : « Le Javanais n’est pas de force h résister aux entreprises des Européens et des Chinois. Quand ceux-ci se seront emparés du patrimoine du peuple; quand une société orientale, mais heureuse, se sera transformée en une mauvaise imitation de nos sociétés européennes; quand le Javanais, privé de sa propriété, sera ravalé au triste sort d’un koeli, d'un manœuvre, alors, au sein de ces classes déshéritées, appauvries, le malaise et le mécontentement se répandront, et une révolution sociale sera à craindre. »

Je répéterai ici ce que j’ai dit ailleurs à propos de la zndruya et des autres formes anciennes de la propriété qui avaient pour effet de préserver les familles des rudes atteintes de l’individualisme et de la concurrence à outrance. Minées par le contraste extrême du divilisme et du paupérisme, éprouvées par les cruelles souffrances des crises commerciales et industrielles de plus en plus fréquentes et menacées, comme les démocraties antiques, de voir la liberté sombrer dans la lutte sociale des riches contre les pauvres, nos sociétés modernes ne présentent pas un tableau assez satisfaisant pour que nous allions imposer nos institutions aux peuples qui ne les adoptent pas spontanément.

Le redoutable problème de l’organisation politique et économique de la démocratie est loin d’être résolu. Soyons donc prudents. Etudions beaucoup, comparons les faits; mais gardonsnous d’imposer aux autres nos lois et notre régime agraire, alors que de toutes parts on en demande la réforme.

Pour Java surtout, rien n’y réclame un changement dans le régime rural ; c’est la colonie d’exploitation la plus prospère et la mieux administrée du inonde. L’étendue des terres mises en culture permanente augmente constamment, ainsi que le prouvent les chiffres cités plus haut, et la population s’accroît aussi rapidement qu’aux Etats-Unis, sans que le paupérisme apparaisse : que veut-on de plus? Si les croflers de l’Ecosse, les

petits tenanciers de l'Irlande et les contadini italiens étaient aussi heureux que les Javanais, comme ils béniraient le ciel !

Il existe, au centre de l'ile de Sumatra, au delà de la chaîne de montagnes qui traverse le pays, une région que l’on appelle le haut pays de I’adang. Klle est habitée par des tribus de Malais-Manangkabos ou Oerang-Djambag, qui ont conservé des coutumes très primitives. M. Van Hasselt, qui a servi de guide à l’expédition officielle d'enquête, parce qu’il connaissait très bien les habitants et leur langue, a décrit avec soin les usages de ces tribus dans le [{apport officiel.

J'en extrais ce qui concerne l’organisation de la famille et de la propriété. La commune est composée de plusieurs groupes de familles appelés soekoes , qui rappellent la gens romaine. Chaque soekoc est formée de plusieurs familles buvait proel ou kamp»ng , et les chefs de ces familles constituent le corps qui administre le village. Chaque famille occupe un vaste enclos où sont réunies plusieurs maisons, habitées par les différents ménages. A la tête de la famille se trouve un chef nommé pangltoeloe, ce qui signifie « le principal », « le seigneur », comme le slarerhina dans la zadruga jougo-slave. 11 est élu de la même façon que le starechina, par les membres de la famille, et l'on choisit non le plus âgé, mais le plus capable. Tous les pmtghoeloes ont les mêmes droits, mais celui qui est à la tête de la plus ancienne toekoe préside la réunion des chefs de famille, la râpé.

La propriété est familiale, comme dans la zadruga; elle appartient à l'association des ménages qui constituent la soekoe. Quand un nouveau ménage se forme par mariage, on lui bâtit une maison à côté des autres; mais tous se réunissent autour du même foyer. Le ménage s’appelle samandei, du mot rnandei, qui signifie mère, parce que c'est, en effet, par elle que s'établit la parenté. Tous ceux qui habitent un même groupe de maisons sont descendants d'une même mère, on les désigne par les mots de saboea pruet, qui signifient « fruits du même ventre ».

Quand la famille matriarcale 1 devient trop nombreuse, elle

I. Voir l'intéressant travail du professeur G. -A. Wilken sur le matriarcal {Vrrwantsrhap, etc., lu/ t/e volken van tien lntli.tr/ien archipel, p. 0-VI). Iian- U France méridionale, le mari, dit-on, considère qu'il est attaché par un lien plus intime à ceux qui sont issus de lui-même qu'à sa femme, qui, a ses yeux, continue à appartenir à une autre famille.

Voici ce que uie racontait réccmuicul à ce sujet M. Jules Lemaître. Un

se divise en deux, les parents les plus rapprochés restant ensemble. Deux sabocah proei sont ainsi formées, habitant deux groupes de maisons séparés.

Quand une fille se marie, elle ne quitte pas la maison maternelle. Elle obtient une demeure séparée vacante, raewang, ou bien on lui en construit une; on lui attribue une paît dans la sairah de la famille et elle peut se servir même des ustensiles de la communauté, si elle ne s'en est pas encore procuré pour elle-même. Son mari apporte aussi la jouissance d'un lot de la sawak de sa famille, mais à condition que ses sœurs et leurs enfants conservent une étendue de sawah suffisante pour leur entretien. Le but constant de VAdal ou coutume est de mettre les femmes et leurs descendants à l’abri du besoin.

Le mari vient mettre en valeur les champs de sa femme, et elle lui prépare sa nourriture et ses vêlements, mais ils ne cohabitent pas véritablement ensemble. 11 continue à faire partie de sa famille à lui; il vient seulement passer la nuit avec sa femme, quand l'attrait l'y retient ou l'y attire.

Les enfants qui naissent du mariage font partie de la famille de la mère. Il n'y a point, entre mari et femme, communauté de biens. Ce qu’elle acquiert enrichit sa famille, de même que ce que le mari acquiert va fi la sienne. Les jeunes gens, la nuit, vont occuper les cabanes de garde construites dans les sawaks.

Quand le mari reçoit des visiteurs, il les conduit dans la demeure de sa femme, non dans celle de sa famille.

Le système d’hérédité e>l réglé d'après les mêmes principes.

Les enfants héritent de leur mère, et à leur défaut, viennent les frères et sœurs, qui héritent aussi les uns des autres; ils n’héritent pas de leur père.

Du mari héritent ses frères et sœurs ou leurs enfants; mais les biens fonciers restent toujours aux mains du chef du ménage, le mdmaq. L'origine de ce régime d’hérédité doit remonter ii l’époque primitive de la promiscuité, où la descendance ne pouvait se constater que du côté de la mère. C’est ce que Bachofen a très bien appelé le Mutler-Zlecht. Le domaine familial reste ordinairement indivis, comme dans la zadruga. Le

méridional, dans son testament, ne lègue rien A sa fennne, — on le lui re proche et il répond tout simplement : Sans doute, c’est une bonne femme, mais elle n'est pas ma parente.

parlage n'est permis qu’à des cohéritiers au quatrième degré : kn lima liali toeroen , comme dit la maxime de YAdal. L’Adal défend ab-oluinent le parlage des possessions dans la famille matriarcale « issue du même ventre », bneah proet.

Une distinction très juste et préconisée par François Huet dans le /lègue social du christianisme, est faite entre les biens acquis par héritage, liartn poesnka, et ceux qui sont le produit du travail personnel, hurla banda. De ceux-ci, le propriétaire peut disposer, mais en prévenant le chef de la famille, qui est chargé spécialement de veiller à la conservation du patrimoine familial; de ce patrimoine nul n'a que la jouissance. Il en est de même chez les Basques et ailleurs.

Le réglement de 1875, émané de l’autorité néerlandaise, a mis Qn au principe de la solidarité, qui rendait toute la famille coresponsable tant au civil qu'au criminel.

Avec le consentement des coinléressés, le chef de la soekoe peut avancer, à l’un des membres de la famille qui veut entreprendre un commerce, une partie du patrimoine commun, mais l'emprunteur est tenu de le restituer. Coutume identique dans lu famille patriarcale des Jougo-Slaves.

N'esl-il pas remarquable que l'on retrouve ainsi la même institution, la Haus-Cummunion , comme l'appellent très bien les Autrichiens, et au bord du Danube, et dans l'intérieur de Sumatra, chez des races très diverses, qui, à aucune époque, n'ont eu de relations? C'est la preuve évidente de ce fait si important h constater en matière de sociologie, à savoir : qu’en raison des mêmes nécessités économiques, ces deux institutions fondamentales, la famille et la propriété, ont passé partout par les mêmes phases, dans leur évolution pendant le cours des siècles.

Dans l'ile de Davan, dit M. Itiedel qui a étudié avec le plus grand soin les institutions des indigènes de cette région, toutes les terres, même celles qui sont l'objet d'une possession individuelle sont considérées comme héritage des ancêtres et propriété de la commune h'uan, ou de la tribu Kiku. Le bois et les pâturages sont exploités collectivement (Die /.andshaft Duwan, DettUch Geug. DI., B. X., B. 3-4) ’.

I. Voir dans l'excellent Traité d'économie politique de M. N G. Pierson, directeur de la Bauque d'Amsterdam, l'appréciation de la collectivité coniuninaJe eu Russie et à Java : Leerbuek der St’iutëhuishou lkunde, III, p. 137.

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