CHAPITRE V
LA MAURE GERMANIQUE
Les communautés de village avec partage périodique des lerres, telles qu'on les trouve encore en Russie et à Java, existaient également dans l'ancienne Germanie. Les conditions économiques des tribus germaines et les procédés de culture qu'elles employaient donnent parfaitement la raison de ces institutions ep apparence si étranges.
Les hommes primitifs ont vécu uniquement de la chasse, comme les Indiens de l’Amérique du Nord aujourd'hui; quand le gibier manquait, pressés par la faim, ils se nourrissaient de la chair de l'ennemi vaincu. Le sauvage est anthropophage par le même motif qui pousse parfois des naufragés sur un radeau à le devenir, la faim. Des ossements humains de l’Age de la pierre découverts par le professeur Schmerling dans les grottes d'Kngihoul, près de Liège, portaient encore la marque des dents humaines qui les avaient brisés pour en extraire la moelle. Les peuples chasseurs sont des peuples guerriers; ils ne peuvent vivre que les armes à la main, et les limites du territoire de chasse sont un sujet constant de lut'es meurtrières. Aristote avait bien saisi ce trait des sociétés naissantes. « L'art de la guerre, dit-il, est un moyen d'acquisition naturelle, caria chasse est une partie de cet art. Ainsi h guerre est une espèce de chasse aux hommes nés pour obéir et qui se refusent à l’esclavage. »
Quand l’homme en est arrivé plus tard à domestiquer certains animaux propres à le nourrir, un grand changement s'est fait dans son sort; il s’est trouvé assuré du lendemain, ayant toujours sous la main de quoi subsister. La quantité de nourriture produite sur une même étendue étant plus grande, le groupe
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social a pu devenir plus nombreux ; la tribu s’est formée. L'homme a cessé d'être cet animal de proie, ce carnassier, ce cannibale, qui ne songeait qu’à tuer pour vivre. Des sentiments plus affectueux, plus pacifiques, ont pris naissance, car pour multiplier les troupeaux, il faut prévoir, soigner leur nourriture, s’attacher à eux, les aimer en quelque sorte. Le régime pastoral n'est donc pas incompatible avec une certaine civilisation. Sans exclure l'emploi des armes, ce n'est plus celle lutte constante, ces combats, ces embûches et ces massacres de chaque jour qui caractérisent la période précédente. La culture de certaines plantes alimentaires peut se concilier même avec la vie nomade. Ainsi les Tartares cultivent la céréale qui porte leur nom, le pohjgonûm larlaricnm ou sarrasin. Ils brûlent la végétation de la superficie, sèment et récoltent en deux ou trois mois, puis se transportent ailleurs. Les Indiens au delà du Mississipi cultivent de la même façon une sorte de riz sauvage. C'est ainsi que commence l’agriculture. Les hommes ne passent point par choix du régime pastoral au régime agricole infiniment plus dur : ils ne le font que par nécessité. Quand la population augmente ce n’est que par la culture qu'elle parvient à se nourrir. Dans son excellent livre sur la Russie, M. Mackenzie Wallace a pu saisir sur le fait chez les Baskirs et les Kirghiz, le passage de la vie pastorale à la vie agricole et chez les Cosaks, il a pu voir comment le partage périodique de la terre à cultiver s’imposait à l’origine. On trouve ainsi réalisées les étapes successives que l'humanité a franchies1.
Les Germains, au moment où les Romains les ont rencontrés d'abord, étaient un peuple de pasteurs qui avait conservé les rmrurs guerrières des chasseurs primilifset qui abordait le régime agricole. 11 parait admis que les tribus de la race aryenne, avant leur dispersion, ne connaissaient pas l'agriculture, car les
1. Dans un ouvrage récent, Deut^ches Wirlhtihaflleben im Millrl'itter, 1886, un des auteurs allemands les plus compétents eu cette matière, Karl Lamprecht, décrit le système de propriété des ancieus Germains dans les termes suivants: « A vaut César les Germains étaient nomades et, quand ils occupent la terre pour leurs troupeaux, c'est à titre collectif. Quand ils commencent A cultiver le sol et qu'ils s'y fixent, la propriété reste commune. Après César la centaine détient la propriété collective. Puis, la propriété privée est introduite, à mesure que la population augmente et que la culture devieut plus iuteusive. ■
termes qui désignent les instruments aratoires et la culture de la terre dilTèrent dans les diverses branches des langues aryennes, tandis que les mots qui se rapportent à l’élève des troupeaux sont semblables. Les Germains, les derniers venus en Europe, ne s'étaient pas encore assez multipliés pour devoir demander une grande partie de leur nourrilure au rude travail qu’exigent le labourage et la moisson. Ce n’est jamais que sous la pression de la nécessité (pie l’homme se résigne a un labeur plus long et plus dur.
Certains auteurs allemands ont soutenu que les Germains, à l’époque de Tacite, pratiquaient l’assolement triennal, consacrant un tiers de la terre arable à une céréale d’hiver, un tiers à une céréale d’été, un autre tiers à la jachère. M. Hoscber a démontré que celle opinion est erronée'. La culture, à cette époque , était au contraire au plus haut point extensive, comme le dit Tacite, en un trait qui peint fidèlement ce mode d’exploitation, — nec enim cum ubertale et amplitudine soli labore contendunt, « ils ne luttent point par le travail avec la fertilité et l'étendue du sol. » César avait déjà remarqué que les Germains s’appliquent li és peu à l'agriculture, agriculturæ minime student, et qu’ils ne cultivent jamais deux années de suite la même terre*. Les magistrats, qui attribuent annuellement aux ramilles la part qui leur revient, les forcent à passer d’une partie à l'autre du territoire. Tacite dit la même chose : Arna per annos mutant cl
1. Ansic/iten der Volkswirlhschaft : Ueber die Landutirlhschaft der acltesten IJeutschen , p. 47. — Une traduction de cet ouvrage a élé publiée chez (iiiillamniu sous b* titre de Hecherchcs sur dites sujets d'économie politique, par M. W. Hoscber. — Voici le passage entier de Tacite : Agri pro numéro cutlorum ab universis per vices occupa ntur, quos mox inter se, secundum dignalionem , parliuntur ; facilitaient parliendi camporum spatia præst mt. Arva per annos mutant , et superest ayer; nec enim cum ubet'tale et amplitudine soli labore conlendunt , ut pomaria conseranl et prata séparent et /endos rigenl : sola terrœ seges irnperatur (Germ. XXVI). — Voy. aussi <». Ilaussçn, Zur Geschiehte der Fetdsgsteme in Iteutschland Tub. Zeits. fur die ges. Staalsw ., XXI, 64; XXII, 386 ; XXIV, 49(i.
2. Mackenzie Wallace, Hussia, 1877, II, p. 21 et 23 . — Neque quisquam aqri r.wdum certnm nul fines habet proprios ; sed magistrat us ac principes in annos singulos, gentibu* rognationibusque hominum , qui una coierunt , quantum et quo loi?u visum est agri attribuant, atque anno post alio transire cogunt {De lleli. gui/., VI, 22). — César en parlant des Suèves dit, IV, I : Sed privait ac separati agri apud ro* nihil est , neque longtus anno t'emanere un o in toco incolendi causa tiret. Seque multum frumento, sed maximum partem lacté atque pecore vivunt, multumque sunt m venaliombus .
LA MARKS GERMANIQUE
superest oger, ils cultivent chaque année d’autres champs, cl il reste toujours une partie du sol disponible.
Pour comprendre ces passages, souvent mal traduits, il faut se rendre compte d’une pratique agricole encore en usage, de nos jours, dans certains villages qui possèdent de vastes communaux, comme dans les Ardennes en Belgique1. Une partie de la bruyère est partagée entre les habitants, qui y obtiennent une récolte de seigle, par le procédé de <• l'essartage » ou écobuage. L’année suivante, une autre partie du terrain communal est partagée et mise en valeur de la même façon. La partie exploitée est abandonnée à la végétation naturelle ; elle redevient pâture commune pendant dix-huit ou vingt ans, et après ce laps de temps elle est de nouveau <« essartée ». Supposez que la population soit assez peu dense pour qu’on puisse attribuer annuellement un hectare à chaque habitant1, et le village pourra subsister au moyen de ce mode de culture primitif, qui était exactement celui des Germains. 11 ne sera pas nécessaire de fumer le sol et d’v engager du capital; l’étendue en tiendra lieu, spolia prœstanl, comme dit Tacite. Dans la Sibérie méridionale, c’est ainsi qu'on cultive. Ce mode d'exploitation, tout barbare qu’il paraisse, est cependant le plus rationnel et le plus économique. car c’est celui qui livre le plus de produit net. Tant que l’étendue ne manque pas, à quoi bon accumuler beaucoup de travail et de capital sur un petit espace? Il est de règle qu’un second capital appliqué à la terre donne relativement moins de revenu que le premier. C’est la densité de la population qui seule rend la culture intensive nécessaire et profitable. On comprend qu'avec un système de culture temporaire, qui ne met en valeur la même terre qu’une année sur vingt, et qui passe d'une partie à l'autre du territoire, le partage annuel des terres est chose naturelle et presque nécessaire. Les travaux de mise en
1. V. mon Économie rurale de la Relgigue, 2e éd., p. 208 et (le nombreux exemples réunis par Itanssen dans son livre cité à la page précédente, XXI, 02.
2. En admettant que l'hectare donne 10 hectolitres de blé. il faudrait pour un village de 200 habitants 200 hectares par an, ce qui exigerait pour une rutatiou de vingt ans un territoire cultivable de 4,000 hectares. Les Germains ayant relativement beaucoup de bétail, il faudrait ajouter encore 1.000 hectares de pâturage et 1 ,000 hectares de forêts. La densité de la population serait réduite à 3 ou 4 habitants par kilomètre carré ou 100 hectares. A ce compte, l'Allemagne aurait pu avoir 2 millions d'habitants.
E. ni Liveleye. li
valeur sont si simples que cette répartition ne peut en aucune façon leur nuire. Le mode de tenure est en rapport avec le mode d'exploitation'.
Les Germains cultivaient principalement la céréale qui occupe le moins longtemps le sol et qui s'accommode le mieux des terrains nouvellement défrichés, l'avoine. Comme il suffit de la semer au printemps, elle échappe aux rigueurs de l'hiver; elle convenait donc au climat rigoureux de la Germanie. Pline dit : « Les peuples de la Germanie sèment de l'avoine et vivent uniquement d'une sorte de brouet qui en est fait. » (Mal. hist. xvm. 149.) C'était également autrefois la nourriture principale des Ecossais, et elle est encore aujourd'hui celle des montagnards des highlands. Les Germains cultivaient aussi l'orge d’été pour en faire, comme dit Tacite, une liqueur fermentée qui ressemble un peu au vin, c’est-à-dire delà bière. L’observation de Pline est exacte en ce qui concerne les céréales; mais c'est aux animaux qu’ils demandaient la plus grande partie de leur subsistance. « Ils mangent des fruits sauvages, du gibier et du lait caillé, » dit Tacite. « Ils vivent principalement, dit César, de lait, de fromage et de viande : Agriculturæ non sludent , majorque pars l'iclïts eorum in lacté, caseoel carne consistit (De Del. gai., I. VI, 22). Ils étaient donc encore chasseurs et pasteurs plutôt qu'ngrieulteurs. Ils avaient des troupeaux nombreux, mais mal entretenus et de qualité médiocre; c’était leur principale richesse.
Pour chasser, il fallait les profondeurs de la forêt commune, où abondaient alors, outre le cerf et le chevreuil, de grands animaux aujourd’hui disparus, l’élan et l’aurochs, et pour entretenir le bétail, le pâturage commun, qui se composait des prairies permanentes situées dans les vallées et les terrains vagues ou jachères, vingt fois au moins plus étendus que le
1. M. Fustel de Coulanges a contesté à différentes reprises ( Recher . sur quelq . probl. d’hist., p. 209, 283 et le Problème des orig. de lu propr. fane , p. 1 Heu. des quest. hist., avril 1889), qu'il ressort des passages de Tacite et de César, l'existence cher les Germains, d’un régime de propriété collective avec partage périodique. J'admets sans restriction la traduction et les commentaires de texte que fait Fustel, mais jamais un juriste ne considérera comme propriété privée, individuelle, la part attribuée A nue personne, dans une répartition renouvelée chaque année, d'un territoire appartenant à une commune ou à un groupe d'hommes.
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terrain cultivé temporairement. Non seulement tout le territoire était la propriété indivise du clan , mais la jouissance collective s'étendait à peu près sur le tout. Une petite partie seulement était l’objet d'une occupation privée pendant un an. La tenure qui caractérise le régime pastoral embrassait encore la superticie presque tout entière. La propriété héréditaire ne s'appliquait qu’à la maison et à l'enclos y attenant, comme b Java et en Russie. Suam guisque ilomum spaiio circumdat, dit Tacite. C’était là la terre salique, terra salica', qui se transmettait par succession aux enfants mâles et aux proches, mais dont les femmes n’héritaient pas. L’enceinte, entourée de haies vives, ne pouvait être franchie par personne contre le gré de celui à qui elle appartenait. Dans ce domaine sacré, il était souverain. En sa demeure, chacun est roi, dit le proverbe anglais.
Le territoire commun du clan s'appelait Mark ou Atlmend, Almennings Maurk * chez les Scandinaves, Folkland chez, les Anglo-Saxons. Parfois elle est désignée aussi par le mot de gau, de même racine que yî), yai’a, terre. Les marken portaient le nom de geraiden en Alsace, de hundschaflen, hunlari, chez, les Alamans. Elles comprenaient les terres cultivées, le pâturage, la forêt et les eaux. A l'origine, elles étaient très étendues et embrassaient des vallées entières comme en Suisse et en Tyrol, et ailleurs de vastes contrées où se sont formés plus tard des Étals comme l'Autriche, la Bavière, la Carinthie, la Carniole, le Brandebourg. Chaque famille avait droit à la jouissance temporaire d'une part dans chacune des divisions de la mark; mais nul n’y exerçait un droit permanent et héréditaire. C’est ce que César et Tacite dirent des Germains’.
Grimm affirme que dans l'ancienne langue germanique il n'a point trouvé de mol qui rende l'idée de propriété privée appli-
I. Advei'tendum in hac lemporum antiquilate Germanos h ah tusse domum quant vocobunt Sat : circa do muni fuisse Salburk seu curtun, galltcè , cour Ul , spaliumve Irt'rœ domui circumdat um et sœpe cinctum spatium ; iilud cli n domo est satitand , scu terra salica qu.e ad solos fitios perlinebat ; tue immerilo, quant filiæ in aliam domutn terramque salicam transirent . Brotier, sur Tacite , cité par M. J. Simonnet, Histoire de la Saisine , p. 54.
3. En Suède ou distinguait le domaine commun do tout le pays Lundi almantungar de celui des communes ligsalmanningar.
3. jVon casus nee fort ui ta conqlobntio turmam aut unieum facit , sed fami lia; et propinquitales ( Gcrm ehap. vu). Cette propinquita» formait l'unité tactique et l'unité économique.
LA propriété primitive.
quée au sol. Le mot Eigenlhum est récent. Il -est né de l'épithète eigen, propriutn, ce qui est propre à un individu. Le domaine individuel apparaît d'abord dans Yallod (deod, bien, et ail, complet) chez, les Saxons (merum propriutn odil ); mais il n’en est question qu'aprés que les Germains furent entrés en relation avec les Romains. Le nom de Sondergut et Sondereigen donné à la propriété privée indique qu'elle était née de la séparation (sonder) de la propriété commune. La partie de la mark occupée par un de ces groupes de même origine, que César appelle eognationes et Tacite propinqui laies ', était désignée sous le nom de gehurscip , vicinium, le viens des Romains, le voysiné ou visuel du moyen âge en France, le vintlue à Liège encore aujourd'hui. On possède un édit de Chilpéric de 581 qui prouve qu'à celte date seulement la propriété héréditaire s'introduisait chez les Francs. Cet édit décide que les Gis et tilles, frères cl sœurs hériteront des biens du défunt de préférence aux co-habitants du village, vicini ’.
A l'époque de la loi salique, la propriété foncière privée parait encore peu développée. Celte loi ne fait mention nulle part du procès relatif à la propriété du sol : elle ne connaît pas la saisie immobilière ; l’exécution ne se fait jamais que sur les meubles dont l'ensemble constitue 1 ’ulodis mot qui ne signifie un bien
foncier que plus tard. Silos biens mobiliers du débiteur sont insuffisants. le créancier perd tout recours, car il ne peut saisir la terre. Quand il s'agit du payement d'un wehrgeld qui ne peut jamais rester en souffrance, on peut forcer le débiteur insolvable à transmettre par la formalité de la chrenecruda ses droits sur le domaine collectif à son plus proche parent, qui par là est obligé de payer ù sa place.
Même quand peu à peu les terres cultivées furent devenues propriétés privées, les forêts cl les prairies demeurèrent propriété commune. Dans les documents du moyen âge il est constamment question des droits à la jouissance de la forêt ou du pâturage, On Icgue ou on vend des manses cum terris cultis et
1. Le -ftvo; grec, la gens romaine comme le village javanais ou hindou, le mir russe ou In gmind slave, n'étaient, également, que le groupe patriarcal basé sur une descendance commune.
2. Voyez Sohm, AlUleutsche Heichs-und-tierichtsver/'assung, I, p. 117.