CH \PITRE IV
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humaine.
Le communisme tue le travail , car en éloignant le but, il détruit l’ardeur à l’atteindre; il fait plus, il supprime la liberté.
Qu’est-ce donc que cette société chimérique , dans laquelle , de peur que l’homme ne se trompe , ne s’égare, ne réussisse pas ou ne réussisse trop, ne reste pauvre ou ne devienne riche , on l’oblige a tra> ailler
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pour la commimauté, on le fait nourrir, vêtir, entretenir par elle, dans laquelle on lui assigne sa vocation, on le déclare, par ordre , agriculteur, forgeron, tisserand , lettré , mathématicien , poète , guerrier , dans laquelle il est, par ordre, tantôt appelé aux jouissances délicates, tantôt relégué dans les jouissances vulgaires , à moins que , pour prévenir la difficulté de ces classifications, on ne le retienne dans la grossière égalité du pâtre ? qu’est-ce que celte société ? Ah ! je vais vous le dire : c’est une ruche ou une fourmilière.
11 y a en effet dans la nature des animaux qui vivent en communauté et qui présentent toutes les apparences de la société humaine. Voyez les abeilles , par exemple; elles travaillent avec une activité continuelle, voltigent sur les arbustes du voisinage, ne se trompent jamais dans leur choix, et reviennent avec leur petite provision de sucs recueillis dans le calice des fleurs. Rentrées dans la ruche , elles y travaillent eu architectes infaillibles, ne commettent jamais d’erreur dans la dimension de leur cellule, avec la cire font le mur, dans ce mur déposent le miel, élèvent la nouvelle famille qu’elles lancent ensuite dans 1 air, ou dans le monde, comme nous dirions, humainement parlant, pour aller y fonder
une nouvelle colonie, c’est-à-dire une nouvelle ruche.
Parmi ces mouches industrieuses , il n’y a jamais ni diligent ni paresseux , ni riche ni pauvre, ni ver-
, tout est ce qu’il
doit être : savez-vous pourquoi ? Parce que tout est gouverné par un guide infaillible, l’instinct. Votre j
communauté, savez-vous ce qu’elle serait? Une ruche d’abeilles. L’homme , tel que vous voudriez le faire , î
savez-vous ce qu’il serait? Un animal , descendu au rang de l’animal esclave de l’instinct.
En un mot, la liberté manquerait, et la liberté consiste à pouvoir se tromper, à pouvoir souffrir.
Erreur et vérité, souffrance et jouissance, telle est l’âme humaine !
L’abeille ne se trompe pas ; elle va d’un arbuste à un autre arbuste, s’agite dans l’air et la lumière, jouit sans doute, mais sans les vives émotions propres à notre nature ; et , rentrée dans sa ruche , tournant sur elle-même, faisant compas de ses petites pattes, cette machine infaillible ne se trompe pas plus que celle de Vaucanson, parce que son Vaucanson c’est Dieu luimême. L’homme est tout autre : sa ruche, c’est Athènes, Rome, Florence, Venise, Londres, Paris.
Les mouvements qu’il est obligé de se donner sont bien différents ! Il n’a pas à courir d’un arbuste à un antre arbuste, presque sans aucune chance de méprise. Il lui faut juger les rapports les plus vastes et les plus compliqués; il lui faut créer par les arts les plus raffinés les aliments dont il se nourrit; il lui faut amener de toutes les parties du monde les produits les plus divers, ne pas s’abuser sur leur valeur, les faire arriver à propos et à des conditions avantageuses.
Pour aller les chercher, il faut qu’il ait appris à étudier la marche des astres, des vents, des saisons;
qu’il les défende en route avec le génie des Ruyter, des Jean Bail, des JNelson. Dans toutes ces opérations, il peut deviner juste ou non. S’il ne pouvait pas se tromper, s’il voyait la vérité, nécessairement, infailliblement, d’un seul regard de son esprit, il ne serait pas libre. 11 serait ou cette abeille, qui, limitée à de peüts actes qu’elle accomplit sans erreur, est une maeliine vivante, gouvernée par ces ressorts infaillibles de la nature animée qu’on appelle instincts, il serait cette mouche laborieuse, ou Dieu., Dieu lui-même,
le concevoir, lequel, en présence de la vérité éternelle, la voit sans intermédiaire et sans interruption , car il est cette vérité meme. Ou machine, ou Dieu, tei serait i’ètre qui ne se tromperait pas. L’homme peut donc saisir le vrai ou ne le pas saisir, et c’est là ce qui constitue sa
liberté : il y arrive par l’attention soutenue, par le travail enfin.
C est là son esprit , mais ce n’est pas encore son ame tout entière. 11 lui faut plus que cette perception des objets qui consiste à les discerner bien ou mal , promptement ou lentement, sûrement ou inexactement; il lui faut des impulsions. Si la vue des choses le laissait indifférent, il serait curieux peut-être, mais mactif. Pour qu’il agisse, il lui faut des motifs d’agir. Pour qu’il s’approche ou s’éloigne des choses , il faut qu’elles l’affectent fortement; il faut qu’elles lui causent ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal : c’est la son attraction à lui. La lune, en étant attirée autour de la terre, la terre autour du soleil, ont leurs motifs
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dénués de sentiment. L’homme , attiré vers tel ou tel objet , porté à tel acte ou à tel autre, a son attraction : c’est le plaisir ou la douleur. S’il ne les éprouvait pas, il serait cette lune , cette terre , qui , bien que plus grosses que lui un nombre infini de fois, n’ont pas la dignité morale qu’il reçoit de cette qualité d’être sentant et pensant. Pour se mouvoir donc , il faut qu’il soit attiré ou éloigné , qu’il jouisse ou souffre, suivant qu’il a réussi ou échoué dans ses actes. 11 peut se tromper, il peut souffrir : voilà la- double liberté de son àme- Toujours discerner le vrai, toujours éprouver une même sensation , fût-elle douce , ce serait ne pas discerner, ne pas sentir; ce serait, en descendant bien bas, devenir abeille, polype, végétal, pierre, et, en allant plus bas encore, aboutir au néant; ou bien, en remontant cette échelle des êtres , en la remontant jusqu’à l’infini , arriver à Dieu, tel que nous essayons de le comprendre. Ainsi, pouvoir se tromper, pouvoir souffrir, mais pouvoir le contraire aussi, voilà la liberté , voilà ce qui place l’homme au-dessus de l’animal gouverné par les instincts, mais au-dessous de cet Être que nous nous efforçons de concevoir, en lui retranchant toutes les imperfections de notre nature bornée , et que nous appelons Dieu.
Ame sublime de l’homme, ame obtuse ou clairvoyante , sentant prolbndément la peine ou le plaisir, flambeau que Dieu plaça en nous pour nous inciter et nous conduire, àme libre, faut-il donc vous éteindre comme une flamme importune qui nous fatigue et nous dévore ! Quoi ! vous voulez donc souffler sur
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elle, puisque vous voulez nous ôter cette liberté, et nous faire descendre à l’état d’abeille ou de fourmi ! Quoil de peur que je ne me trompe, que je n’échoue dans mes combinaisons, que je ne sois ce que vous appelez riche ou pauvre, que je ne souffre le froid, la faim, la misère, vous allez m’enfermer dans une ruche, me tracer ma tâche, me nourrir, me vêtir à votre goût, mesurer ma force, mon appétit, mon génie, me placer ici ou là, m’assigner telle étude ou telle autre I Et, lorsque vous craignez que je ne me trompe, et que, pour éviter cç danger, vous prétendez décider de tout pour moi, 'vous ne craignez pas, législateur infatué , de vous tromper vous-même, en m’assignant ainsi mon rôle, en déterminant mes besoins, en vous chargeant d’y satisfaire! Vous vous êtes grossièrement abusé ; au milieu de l’immensité de la création, vous m’avez pris pour ce que je n’étais pas , vous m’avez pris pour le castor qui construit , pour le cheval qu’on attelle. De peur que je ne tombe, vous m’avez rabaissé; de peur que je ne m’égare, vous m’avez fait esclave; de peur que je ne souffre, vous m’avez ôté la vie, car en supprimant les accidents de ma vie, vous avez supprimé ma vie elle-même.
La vieille , réternelle société que la nature a faite , traite l’homme autrement. Travaille, lui dit -elle, travaille tant que tu voudras, tant que tu pourras, comme tu sauras, bien ou mal, avec ou sans intelligence , avec les moyens que tu as reçus à ta naissance. Ce que tu gagneras sera pour toi. Tu es vieux, travaille encore, car cc que tu gagneras sera pour tes
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enfants. — La société , outre qu’elle dit à l’homme : travaille , travaille sans mesure , lui laisse de plus le choix de l’art dans lequel il s’exercera. Il suit son instinct. S’il se trompe , il sera obligé de changer et de descendre. Mais, en s’essayant, il finira par trouver, et une fois sa voie trouvée, il la parcourra comme l’aigle traverse les airs. Voici un mauvais médecin, qui était sans le savoir un grand architecte : il se ravise, et construit la colonnade du Louvre. Voici un médiocre architecte qui s’aperçoit qu’il était né pour les armes : il revient à sa vocation, et gagne la bataille d’ Héliopolis. Chacun ainsi travaille, travaille ardemment, librement, suivant son aptitude particulière. Le père qui est devenu riche, fait ses enfants riches, et les place au-dessus de lui. Ces enfants prêtent les capitaux créés par leur père à d’autres qui ont besoin de travailler, en tirent un revenu , payent avec ce revenu les produits les plus recherchés de l’industrie, et, élevés par le travail, salarient le travail à leur tour. S’ils sont dignes de leur père, ils restent où il les mit : ils montent même plus haut encore; sinon, ils retombent, redeviennent pauvres, et on les voit mendier à la porte des palais où fut nourrie leur enfance. Comme le travail de leur père fut récompensé en eux , leur oisiveté est punie en eux , et dans leur postérité. H naît de là mille contrastes moraux, il nait cette suite d’accidents qu’on appelle le spectacle du monde. On voit sur la soie un pauvre ouvner ne sur la paille; on voit sur la paille un grand seigneur
né sur la soie. On voit celui qui, simple serviteur,
travailla, servit dans la maison d’un enfant opulent, protecteur aujourd’hui de cet enfant autrefois dédaigneux, maintenant humilié, mais relevé par celui (pi’il dédaigna. Ou voit un aventurier sans fortune revenir avec les trésors de l’Tnde, prodiguant ses bienfaits autour de lui, et, immédiatement après, ses héritiers dispersés et dépourvus du nécessaire. On voit non-seulement les accidents de la richesse, mais ceux aussi de la puissance, car la fortune capricieuse se joue avec toutes choses, avec les trésors comme avec les couronnes. On voit le soldat devenu souverain, Jean Sforce, duc de Milan, et ses petits-fils empoisonnés par un tyran; un officier d’artillerie, maitre du monde, puis privé d’air et d’espace dans une ile, les membres de sa famille dispersés, quelquefois condamnés à l’indigence; des princes, héritiers d’une longue suite de rois, proscrits, inaitres d’école, puis rois, puis encore proscrits, et mangeant dans l’exil un pain qui suffit à peine à leurs besoins. On voit ces jeux confus, et mille vertus contrastant avec mille vices, quelquefois des riches au cœur sec, mais quelquefois aussi des riches au -cœur plein de bonté, répandant autour d’eux les dons de la fortune, et celui qui réussit dédommageant ainsi de son infériorité celui qui ne sut pas réussir ; partout des contrepoids, l’habileté opposée à la maladresse, l’activité à la paresse, la bonté au malheur, et toujours, enfin, les facultés humaines en action poussées au plus haut point de développement! Ces hasards, ces contrastes si frappants, ces facultés humaines si excitées, ces
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vices, ces vertus, ces biens, ces maux, c’est la liberté : ce n’est pas l’animal, c’est l’homme.