‹ De la propriété [microform]Chapitre 25 sur 60 · CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

CHRÉTIENS

Que le communisme est mie imitation à contre-sens de (a vie monastique, impliquant des contradictions qui la rendent impossible.

Il a cependant existé dans le monde un exemple de la vie commune, dont je ne puis m’empècher de dire quelques mots pour faire ressortir le contre-sens que commettent les tristes imitateurs de cet exemple unique ; je veux parler du couvent chez les chrétiens.

Le seul être dans la création qui attente à sa propre vie, qui commette le suicide, le seul, c’est l’homme. C’est le terme extrême de cette liberté que Dieu a mise, en lui en y mettant la pensée. H y a des moments, en effet, ou cette pensée, exaltée par la douleur, se peijiiiant faussement l’univers, n’y voyant que souffrance tandis que Dieu y a mis aussi la jouissance , prenant pour permanente une extrémité passagère, tandis que sur cette scène mobile tout passe, le plaisir comme la peine ; la pensée se révolte, et, surmontant l’instinct puissant de la conservation , pousse l’homme à se plonger un fer dans le sein, (^aton, croyant éternelle la fortune de César, se déchire les entrailles, et ne sait pas se conserver pour le jour ou

T)V COMMUNISME

Brutus et Cassius relèveront l’étendard de la liberté romaine. Triste erreur d’un instant! Aussi, deux mille ans après, un autre César, dont la fortune non plus ne fut point éternelle, honteux d’avoir un moment songé au suicide, adressait , du haut du rocher de Sainte-Hélène, cette leçon profonde à Caton : a Si »vous aviez pu, lui dit-il, lire dans le livre du » destin , si ^ ous aviez pu y voir César frappé de » vingt-trois coups de poignard au pied de la sta- )) tue de Pompée , Cicéron occupant encore la tri- )) hune aux harangues et y faisant retentir les phi- » lippiques contre Antoine , a ous seriez-vous percé le » sein ? »

Mais la leçon, malgré sa profondeur, n’empêchera pas dans l’avenir quelque vaincu glorieux ou quelque joueur vulgaire, d’enfoncer encore un poignard en son cœur. Le christianisme, connaisseur profond de la nature humaine, a substitué à ce suicide criminel un autre suicide innocent qui ne détruit pas l’être, mais qui l’arrache à la société pour le consacrer à la bienfaisance, à la prière : ce suicide, c’est le cloître.

La vie monastique, en effet, n’est autre chose que le suicide chrétien, substitué au suicide païen de Caton, de Brutus et de Cassius.

Le christianisme saisit au passage ce désespéré, qui allait attenter à sa vie, arrête son bras, l’emmène, le conduit dans la solitude, l’arrache à cette vie agitée des cités, à ces sensations infinies, tour à tour délicieuses ou poignantes, qui le troublaient sans cesse, l’enferme dans ces cloitres silencieux et tristes, où,

MVRK H.

dans un espace étroit, entre les quatre faces d’un portique uniforme, il se lèvera, priera, travaillera, prendra ses repas, se couchera tous les jours aux mêmes heures, n’entendra que la cloche du couvent, n’aura d’autres événements que le lever et le coucher du soleil , et sentira son ardeur s’éteindre dans la sublime et douce uniformité de la prière, remède puissant et unique pour l’agitation morale, capable de calmer jusqu’à l’àme tendre et passionnée d’Héloïse et de La V^allière. Ce désespéré, le christianisme amortit ses passions physiques par la privation et une vie sobre ; il amortit ses passions morales par l’abstinence du monde. Et comme il subsiste dans le cœur le plus désolé un reste indestructible des penchants humains, la sociabilité, que vouloir détruire ce reste serait impossible, le christianisme, toujours profond dans ses vues, accorde à l’homme la compagnie de l’homme, à la femme la compagnie de la femme, se garde de mêler ces êtres si prompts à s’aimer de nouveau , les sépare avec soin, et, de même qu’il n’a plus laissé à leur corps qu’une sobre et chétive nourriture, suffisante à peine pour le soutenir, il ne laisse à leur àme qu’une froide et paisible amitié qui ne peut plus l’exalter, l’agiter, la troubler. On les conduit ainsi jusqu’à leur heure dernière, entre la prière, la contemplation, la bienfaisance, et on a converti la mort prompte et criminelle en une mort lente, paisible et innocente , mêlée d’actes utiles à l’humanité. Mais le christianisme a été conséquent. C’est une mort qu’il a voulu substituer à une autre mort, et c’est une tombe

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