‹ De la propriété [microform]Chapitre 26 sur 60 · DU CO.M.MUNIS.VIK · texte numérisé non relu

DU CO.M.MUNIS.VIK

qu’il a construite afin d’y faire descendre l’homme qui s’allait détruire, afin de l’aider à y passer tranquillement ses derniers jours. Pour ces religieux, pour ces religieuses, détachés du monde, qu’importent et la fortune et la famille? Ils n’y doivent plus penser, si le vœu qui les a portés à se jeter dans un couvent est resté ferme en leur cœur ; et si au contraire ce vœu est ébranlé, il faut qu’ils sortent, et sortent sur-lechamp du cercueil où ils s’étaient enfermés tout vivants, sous peine des plus affreuses douleurs, des

plus regrettables scandales.

La grande société a besoin d un travail incessant pour subsister, pour s arracher à la misère qui la menace dès qu’elle s’arrête ; car si, tandis que le soleil, ou la pluie, ou le froid passent sur la terre, elle n’est pas prête à y jeter la semence au moment opportun , elle mourra de faim 1 annee suivante. Mais les petites sociétés exceptionnelles, placées par le christianisme dans quelques solitudes mélancoliques et douces, n’ont pas besoin d’être si exactes au travail. Elles doivent avoir peu, pour vivre peu. D’ailleurs, la grande société , qui se prête à ces exceptions , parce qu’elles ne sont pas nombreuses , et qui s attache à poui voii aux maladies morales aussi bien qu’aux maladies physiques, les a dotées de quelques terres, souvent même de riches revenus. Qu’importe alors que le travail y soit médiocrement stimulé , si la grande société supplée à leur inertie par l’ardeur de son propre travail? La famille n’est pas davantage une difficulté dans ces petites sociétés, qui sont la mort et non la vie, qui ne

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doivent ni engendrer ni aimer, qui sont un lieu de repos momentané placé à l’entrée de l’éternité , dans lesquelles même, si on ne veut pas que les passions se réveillent avec violence, un régime moral indispensable ordonne de les éteindre toutes, absolument, irrévocablement ! En y entrant, en effet, on coupe les beaux cheveux de la femme, on laisse pousser sur le visage de l’homme une barbe épaisse ; on recouvre les molles beautés de Tune, la mâle vigueur de l’autre, d’un lourd vêtement informe, incolore, qui cache, efface, fait oublier les attraits que Dieu donna à ces êti-e créés pour se plaire, s’attirer, se, charmer, se désoler en s’attirant. Ohl le christianisme est conséquent ! Peu de travail , peu d’aliments, point de famille, dans cette mort chrétienne substituée à la mort païenne. Tout en cela concorde et se convient. Et cepoîdant , malgré ces précautions, ce cœur désespéré, qui avait cru que la douleur durait éternellement en ce monde, et qui avait voulu se percer d’un poignard ou se précipiter dans le cloître, ce cœur abusé sur la durée des sensations humaines, il lui arrive de se réveiller tout à coup, de se réveiller plein de vie; et en effet on voyait jadis ces maisons religieuses, condamnées à la plus grande rigueur, échapper sans cesse à leur règle. On avait voulu leur interdire la passion de posséder, et elles s’appropriaient des biens immenses! On avait voulu leur interdire les douceurs de la famille, et elles se livraient à de déplorables désordres!

C est que ce vœu d’un moment d’échapper aux lois de la nature, ce vœu s’évanouissait avec le désespoir ou

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avec le dégoût passager qui l’avaient produit, et l'impossibilité de l’esclavage et de l’abstinence, pour des êtres revenus à toutes les ardeurs de la vie, éclatait par de tristes scandales. Si même le vœu de s’immoler peu à peu n’était qu’à moitié démenti, si ces cénobites, hommes ou femmes, restaient chastes, il y avait chez eux une partie du cœur humain qui rarement tenait la parole donnée : c’était l’ambition, passion des cœurs qui n’en ont plus d’autres. Ces cou- V ents étaient des lieux de tracasseries continuelles entre hommes ou femmes qui voulaient régner sur l’étroit et monotone empire du cloître. Les rivalités entre les moines et l’abbé, entre les religieuses et la supérieure, remplissaient des cœurs dans lesquels on s’était efforcé d’éteindre toutes les autres passions. Aussi le christianisme a-t-il reconnu lui-même, par la voix des pontifes qui ont uni la philosophie à la foi, qu’il n’y avait d’admissibles que les lieux dans lesquels une vie dure, sobre, détruit les passions de l’homme et le conduit insensiblement à la mort, tels que les chartreuses, ou bien les maisons hospitalières consacrées à la bienfaisance, dans lesquelles on crée à ces êtres retranchés de la société humaine un célibat tellement occupé au pied des mourants et au pied des autels, qu’ils échappent aux séductions du monde : encore n’est-ce pas toujours sans exception !

La vie commune, l’esclavage du cloitre, pour des êtres qui renoncent à la terre, pour lesquels peu importent et l’activité du travail, et les jouissances du cœur, et les affections de la famille, pour qui même

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tout cela ne doit plus exister, ont été jadis, sont encore , dans quelques cas , des manières d’être possibles, exposées cependant à de redoutables mécomptes.

La froideur au travail y concorde avec le vœu de pauvreté, l’esclavage de la règle avec le besoin d’uniformité, l’absence de famille avee l’anéantissement des affections terrestres , surtout avec le soin laissé à d’autres de perpétuer l’espèce humaine , car autrefois la fille d’une grande maison, qui se condamnait au couvent, léguait à un frère aîné, avec sa part de • biens , la mission de perpétuer la famille. Mais jeter dans l’inaction, dans l’esclavage du cloître, des êtres pleins de passions, pleins du désir de jouir, d’aimer, de se survivre dans leurs enfants , est un contre-sens ridicule , que le christianisme dans sa haute sagesse n’avait pas commis. C’est au lieu de loger, comme il l’avait fait, la mort dans une tombe, y loger la vie.

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