DES SOUFFRANCES SOCIALES
Quelles sont les véritables souffrances sociales auxquelles il serait désirable de pourvoir.
Je ne nie pas le mal qui existe dans la société actuelle , comme dans toute autre ; je le connais , et il me navre le cœur, lorsqu’il s’offre à moi sous la forme de ces malheureux ouvriers ou de leurs femmes tendant la main pour obtenir la subsistance qu une peiturbation profonde leur a ravie. H me touche profondément, et je n’en suis pas moins ému , parce que je ne fais pas étalage d’une ambitieuse sensibilité. Mais ce mal, quel est-il? Il faut s’en rendre un compte exact , afin de juger à quel point sont chimériques les
moyens imaginés pour y remédier.
Portons nos regards sur la campagne et la ville , sur les classes laborieuses travaillant de leurs mains, sur les classes moyennes travaillant de leur corps et de leur intelligence tout à la fois , sur les classes plus élevées travaillant de leur esprit seul , car enfin le mal
peut être partout.
Dans là campagne le paysan qui ne se plaint pas , et qui est peut-être le plus à plaindre , travaille sans relâche, hiver, été, toujours courbé sur la terre, mange
lü.
un pain noir, quelquefois de la pomme de terre ou de la châtaigne, des légumes avec un peu de lard, et de la viande pas souvent. Il a des sabots pour chaussure, un gros tissu de laine, point foulé, pour vêtement, et il est rare que son sort se ressente des prospérités de l’industrie et du commerce. Sa vie est constamment dure, mais en retour il n’est pas exposé comme l’ouvrier des villes aux chômages accidentels venant des excès de production. Le peu qu’il a, il l’a toujours. Son sort s’améliore toutefois, mais lentement. Ce sort, en effet , depuis deux siècles , et surtout depuis cinquante ans, est infiniment changé. Le paysan est mieux logé, mieux vêtu, mieux nourri. Sous Louis XIV, à la fin de la guerre de la succession, beaucoup de champs ruinés par l’impôt étaient abandonnés; des populations entières fuyaient , et allaient mourir de faim d’une province dans une autre. Nous n’avons pas vu de pareils exemples, une seule fois, même à la fin des longues guerres de l’empire. Si on remonte plus haut encore dans notre histoire, on voit des disettes emporter des générations entières, les moyens de pourvoir aux mauvaises récoltes par la variété des cultures n’ayant pas encore été imaginés; on voit les maladies contagieuses emporter d’un seul coup jusqu’à un cinquième, ou un quart de la population entière, comme il arrive aujourd’hui encore en Orient. La malpropreté, la misère étaient alors les agents actifs du fléau. Il reste beaucoup de mal , et beaucoup trop, mais il y en a moins. Nous sommes témoins depuis trente ou quarante ans d’un changement notable, dans
DU SO( I\LISME.
. l’aspect des champs où la jachère ne se montre presque plus, dans l’aspect des villages où la pierre remi place la terre battue, et la tuile le chaume. Enfln le
! salaire, expression de tous ces changements, a aug-
menté d’un quart, d’un tiers dans les provinces agri- * coles où les progrès ont été plus marqués , et d’une
|l certaine quotité dans toutes. En un mot , le sort du
I paysan est rude , constamment rude , s’améliore len-
tement, s’améliore toutefois, mais n’est pas exposé aux affreuses crises qu’on appelle chômages, et qui affligent, désolent souvent les populations vouées à = l’industrie.
L’ouvrier des villes est dans une situation différente, meilleure et pire tout à la fois. Les mouvements de l’industrie ont été prodigieux depuis cinquante ans. Les moyens mécaniques ont remplacé partout la main de l’homme. Ou a substitué la filature mécanique à la filature à la main, pour le coton, pour la laine, et j récemment pour le lin lui-même, malgré l’indocilité
j de cette dernière matière. Le métier à tisser s’est per-
! fectionné aussi , et on est arrivé à fabriquer mécani-
I quement les tissages ornés des dessins les plus variés. Dans la peinture des tissus opérée par l’impression , on a substitué le rouleau qui tourne sans cesse , à la planche qui ne s’appliquait sur la toile que par coups successifs. Dans la métallurgie on a substitué au marteau manié par la main de l’homme , la pression du laminoir. Enfin toutes ces machines nouvelles on les a mises en mouvement, au moyen d’un moteur nouveau, infini dans sa puissance, infatigable dans son
action , la vapeur. Ce moteur appliqué à la locomotion a permis de traverser les mers en marchant même contre le vent , et de parcourir la terre avec une rapidité décuple. Le résultat de ces perfectionnements a été d’amener à la fois un grand renchérissement dans la main-d’œuvre, et un grand abaissement dans les produits. Les ouvriers dans l’industrie ont eu un rôle beaucoup plus élevé que celui qu’ils avaient jadis. La fonction de la force est restée aux machines , tandis que celle de l’intelligence leur a été réservée. Aussi tous les salaires depuis 1814 sont-ils augmentés d’un quart, d’un tiers, de moitié. Partout où s’est introduit le travail à la tâche ils sont plus que doublés. En même temps le bas prix des produits a rendu la vie de l’ouvrier plus facile. Il s’habille de manière à ne pouvoir, certains jours, être distingué de son maître, et à un prix moindre que lorsqu’il portait un mauvais vêtement. La nourriture, il est vrai , est un peu plus chère, d’abord parce qu’elle est devenue meilleure, et ensuite parce que le prix de la viande est légèrement augmenté. La dépense du logement, d’ailleurs très-assaini , a augmenté plus sensiblement. En somme la condition de l’ouvrier dans les villes s’est beaucoup améliorée depuis 1789, et surtout depuis 1814. Malheureusement ses besoins ont grandi plus rapidement encore que ses ressources. Les cités, dans lesquelles il vit , ont mis à sa disposition et sous ses yeux des jouissances auxquelles il n’avait jamais participé auparavant ; et si ses moyens sont accrus , ses désirs le sont bien davantage. Ces jouissances nou-
DU
SOCIALISME
velles, je ne les lui conteste pas. Dieu m’en préserve I je suis charmé qu’il y participe, mais je crains que le séjour des villes produisant chez lui une excitation générale dans tous les sens , n’ait amené des désirs qui se sont plus rapidement développés que les moyens d’y satisfaire. Cependant , malgré cet éternel penchant de l’homme à jouir encore plus qu’il ne travaille, à vouloir plus qu’il ne peut, malgré ce penchant, les choses ne se passent point mal quand il n’y a pas crise. Mais cette grande fougue de production amène bientôt de déplorables résultats. On produit avec tant d’ardeur, qu’il y a souvent du trop plein, qu’ alors la vente s’arrête , le travail aussi ; et comme l’imagination de l’homme, se mêlant à tout ce qu’il éprouve, exagère ses sensations de mal ou de bien, l’exagération du découragement succède à l’exagération de la confiance, l’exagération de l’inertie à celle de l’esprit d’entreprise. Alors les capitaux se retirent et se refusent , les faillites se précipitent , les manufactures se ferment, les travaux s’interrompent, les ouvriers, naguère pourvus de travail plus qu’ils n’en pouvaient exécuter, demeurent sans ouvrage, et désolent les Grandes cités de leur inaction et de leurs souffrances.
Ont-ils été sages, prévoyants, jusqu’à placer quelques économies dans les caisses d’épargne, ils viennent, en retirant leurs dépôts, joindre leurs besoins aux besoins de tout genre qui accablent les finances de l’État. Ont-ils été imprévoyants, ils tendent la main , obtiennent à peine le nécessaire par l’aumône , quelquefois se révoltent , et à un mal purement indus-
UVRK III.
triel ajoutent un mal politique, mal plus grave, plus durable , plus difficile à guérir.
Ainsi l’ouvrier des villes a des jours de grande prospérité, des jours où il gagne quatre ou cinq fois ce que gagne le paysan en travaillant d’un soleil à un autre, et appliqué à un labeur infiniment plus rude ; mais il est exposé à de cruels revers. Il est des jours pour lui où la vie semble s’arrêter tout à coup , avec les mouvements d’une société compliquée, et où il se trouve plein de besoins surexcités , avec des ressources ou diminuées ou entièrement détruites.
Enfin, si on veut s’élever au-dessus de ces classes qui travaillent de leurs mains, on rencontre dans toutes les carrières des sujets qui n’ont réussi dans aucune , qui sont spéculateurs maladroits ou malhonnêtes en industrie, avocats sans clients au barreau, médecins sans malades en médecine , écrivains sans talent dans les lettres, tous persuadés que ceux qui ont réussi au barreau , dans la médecine ou dans les lettres , ont des réputations usurpées, que ceux qui gouvernent sont des scélérats ou des sots , qu’eux seuls sont gens de génie, dignes de tout, et néanmoins privés de tout, victimes en un mot d’une société barbare, qui les opprime au nom de la naissance , de la faveur, de la propriété ; et ce qui est plus triste, on aperçoit souvent aussi parmi eux de jeunes hommes pleins d’un vrai talent, mais dépourvus de savoir, impatients de parvenir, ignorant ou ne voulant pas croire que la société est ouverte à tous, qu’un peu plus tùt, un peu plus tard , tout mérite se fait jour, qu’entre le mérite se-
condé par la faveur et le mérite repoussé, il n’y a pas une ou deux années de différence dans la date des succès, car enfin le sage, le modeste, l’agreste Vauban, l’homme le moins fait pour réussir, réussit aussi bien que le vain, l’étourdi La Feuillade, enfant gâté de la cour, et parvint même à plaire à Louis XIV beaucoup plus qu’aucun homme du temps. Ils ne veulent pas le croire, et faute d’assez de patience, de raison ou de génie, font de leurs talents une torche incendiaire. Les travailleurs de cette dernière catégorie, avocats sans clients, médecins sans malades, écrivains sans libraires , gouvernants sans Ii^tats à gouverner, m’intéressent beaucoup moins que l’ouvrier des manufactures, et surtout que le paysan; mais ce sont aussi des ouvriers sans ouvrage , car le travail des bras n’est pas le seul qu’il faille considérer en ce monde , et fe travail de l’esprit en est bien un aussi, digne de quelque sollicitude. N’allez pas croire d’ailleurs qu’ils ne constituent pas une partie du mal social. Ils en composent la partie la moins intéressante, mais la plus aiguë. Se retournant vers ceux qui souffrent, ils les excitent , et en se plaignant plus haut qu’eux , ils rendent le mal commun plus sensible, et plus insupportable.
Quoi qu’il en soit, le mal existe, il est grand, il est divers , il est incontestable , et quelquefois déchirant. Des paysans ayant un sort habituellement dur, sans intermittence de mieux ou de pire , et sans la consolation d’une amélioration rapide; des ouvriers des villes, passant d’une élévation de salaire qui surexcite leurs