‹ De la propriété [microform]Chapitre 37 sur 60 · CI · texte numérisé non relu

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L’industrie des raines n’a cessé de souffrir ; elle s’était relevée, elle l’etombe dans la détresse. Tous ces faits révèlent une fort belle loi de la nature, qu’on avait

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négligé d’observer, et qui est constante, c’est qu’a l’entrepreneur seul appartiennent tous les risques de la concurrence, entre le public qu’il faut contenter, et l’ouvrier dont il faut obtenir les bras. Etre intelligent et courageux , c’est à lui , placé entre une double exigence , à s’ingénier pour les satisfaire toutes deux ; et, soit qu’il triomphe de la difficulté, soit qu’il y succombe , le résultat finit toujours par être au profit du plus grand nombre.

Il s’ensuit, il est vrai, des jours de crise, pendant lesquels l’industrie est arrêtée, l’ouvrier condamné au chômage , et très-malheureux , s’il n’a pas amassé quelques économies pour ces moments difficiles (prévoyance qu’il importe de lui enseigner , et qui lui sera plus utile que tous les faux systèmes imaginés de notre temps). Mais ces crises passées, la progression reprend, l’ouvrier retrouve le prix des objets de consommation singulièrement réduit , son salaire peu à peu rétabli , bientôt même augmenté.

La conciirrence est donc loin de peser sur lui , bien qu’elle amène des perturbations momentanées dont il souffre, et qui sont à l’industrie manufacturière ce que la grêle, l’inondation, la sécheresse, les mauvaises récoltes sont à l’industrie agricole* Mais enfin a-t-on découvert un moyen de faire marcher le monde sans soubresaut et sans secousse? Supprimez le goût du mieux, supprimez le désir de surpasser son voisin j et aucun des procédés abréviateurs qui ont procuré cette abondance de laquelle vit le pauvre, de laquelle seule il peut vivre, car le bien-être n’arrive à lui qu’en dé-

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bordant, aucun de ces procédés abréviateurs n’eût été inventé. Sans ce stimulant, on filerait, on tisserait encore à la main , on aurait des chevaux pour tourner des roues , on aurait la machine de Marly au lieu de la machine à vapeur, l’industrie ne serait composée que de monopoles sommeillant doucement les uns à côté des autres. Quoi! vous avez déclamé trente années contre les monopoles , vous les avez poursuivis de cris de réprobation sous toutes les monarchies , vous avez soutenu que la concurrence pouvait seule nous en garantir, vous l’avez demandée comme la liberté même, et vous venez nous proposer les monopoles sous la République! Vous ne me surprenez pas, moi vieux témoin de plusieurs révolutions ; mais prenez donc garde d’éclairer le monde à force de contradictions ! Ainsi des associations industrielles dotées par l’État s’entendraient entre elles pour ne pas trop produire , ou pour produire à tel prix plutôt qu’à tel autre , s’assureraient de la sorte le moyen de réaliser des bénéfices suffisants, de ne pas ruiner le eapitaliste qui leur aurait prêté des fonds , et de salarier les ouvriers travaillant doucement sous leur propre et bénévole surveillance , ne travaillant que dix heures , neuf heures, même moins, et dédommagés de l’égalité des salaires par des dividendes ! Cette fois je le reconnais, on a fait preuve de génie pratique, et j’accorde sans hésiter que sous ce commode régime le capital des associations ne serait point compromis , que leur anarchie intérieure, leur paresse seraient compensées, qu’il y aurait rémunération certaine pour

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le capital, dividende infaillible pour les ouvriers, si peu, si mal qu’ils travaillassent, je l’accorde sans hésiter! Prenez dix fabricants, cent, peu importe le nombre , accordez-leur la faculté de s’entendre entre eux , quant à l’étendue de la production , de manière qu’ils ne puissent l’augmenter à volonté, oh! alors ils seront maîtres des prix , car les prix ne baissent que par les trop grandes quantités jetées sur le marché ; ils pourront être aussi maladroits, aussi paresseux qu’ils le voudront, ils pourront s’en aller à la campagne, laisser un commis chez eux, et ils n’en feront pas moins de grandes fortunes, car les bénéfices dépendent des prix , et les prix de la quantité produite. Si telle est la découverte, je m’incline profondément devant le génie de ses auteurs. Voilà effectivement la première , entre toutes celles du temps , qui présente un résultat concevable. Oui, à ces conditions les associations d’ouvriers auront réussi, et je ne m’inquiéterai plus ni du sort de leur capital, ni de la forme de leur gouvernement! Mais est-ce bien là ce que l’on veut ?

J’exagère, dira-t-on, pour rendre ridicules les philosophes mes contemporains. Je déclare que cela n’est pas , car cette manière d’argumenter serait indigne de la gravité des circonstances. Mais je demande comment on s’y prendrait pour agir autrement que je ne viens de l’indiquer. De quoi se plaint-on, en effet? De ce que chacun, livré à lui-même, fait baisser les prix par une concurrence effrénée. Est-ce de cela, oui ou non? Comment dès lors y porter remède? Kaisse-

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rait-on chacun produire autant qu’il le. voudrait, comme par le passé? Mais alors le mal serait exactement le même. On n’en aurait rien retranché, absolument rien. Peut-être dira-t-on que dans les bénéfices de l’association , il y aurait une part réservée pour traverser les mauvais temps du bas prix. Je répondrai que , dans le système du bas prix , résultant de la liberté accordée à chacun de produire sans mesure , il n’y aurait aucun moyen de faire une telle réserve ,

I puisque l’industrie, aujourd’hui gouvernée par l’au-

torité absolue du propriétaire, trouve à peine le moyen de vivre, et qu’il n’est pas admissible qu’une association anarchique et paresseuse trouvât à gagner ce que ne gagne pas une autorité absolue, servie par une activité incessante. Dans ce cas, au surplus, ce serait un simple palliatif qu’on aurait apporté à la concurrence, et il ne faudrait pas afficher la superbe prétention d’avoir fait cesser le combat à mort que se livrent les industriels. Veut-on au contraire arrêter véritablement le mal, il faudrait que les associations, associées entre elles , s’entendissent par le moyen d’un gouvernement général, pour limiter la production. Alors on aurait réellement atteint un résultat. Mais sur quelle base s’appuierait-on pour dire : 11 y assez de toile de coton , assez de drap , assez de fer ? Sur une seule , i celle du prix, car il est impossible , dans une société

de vingt, trente, quarante ou quatre-vingts millions d’hommes, de savoir s’il y a ou s’il n’y a pas assez de vivres, de vêtements , de logements. On n’a qu’une ‘ manière d’en juger, c’est par ce qu’on appelle l’exa-

gération ou l’avilissement des prix. Le seul élément de décision pour limiter la production serait évidemment le prix. Vous auriez par conséquent décidé de votre opinion propre, cette question insignifiante, cette question de si peu d’importance, qu’on appelle le prix des choses ! Oui, voilà la conséquence certaine, infaillible du système de l’association : ou vous n’auriez rien fait, rien absolument, que de projeter une réserve que les fabricants actuels ne parviennent pas à se procurer sur leurs bénéfices , ou vous auriez contracté l’engagement de fixer le prix de tous les produits ; et, en effet , qui est-ce qui fixe ce prix dans la société libre? La concurrence. Si vous la supprimez, il faut bien le fixer vous-même.

Telle est donc la société que vous voudriez constituer : un immense monopole , en pleine république , après la chute de plusieurs monarchies , qu’on a renversées pour crime de monopole , monopole de l’élection , monopole de la publicité, monopole de l’impôt! Tel serait le dernier mot de la nouvelle fraternité !

Mais les malheureux paysans qui ne pourraient pas ('iitrer dans le système de l’association , les ouvriers de tout genre qui travaillent, soit individuellement, soit à trois ou quatre , et qui n’auraient pas le bénéfice du monopole, que feraient-ils? Ils donneraient le pain , la viande, les meubles , le logement au prix de la concurrence, conservée pour eux seulement, et quelques ouvriers des villes, abusant de la force de l’agglomération, qui leur a ouvert pour quelques jours les portes du Luxembourg, feraient payer aux pre-

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miers tous les produits manufacturés , le coton , le drap , le fer des charrues, à un prix qu’ils détermineraient eux-mêmes. Et c’est là de la justice , de l’amour du peuple! Les inventeurs de l’association ne sortiront pas de l’alternative dans laquelle je les enferme ici : ou le capital que les ouvriers associés auraient reçu , et qu’ils ne pourraient recevoir que de l’État, serait compromis, perdu par le principe anarchique inhérent à toute entreprise collective , ou ils pourraient limiter les quantités, fixer les prix , ce qui alors sauverait le capital et assurerait leurs bénétices , en condamnant les neuf dixièmes de la population à payer tous les produits manufacturés à un prix arbitraire. Ou une spéculation absurde , dont la masse des contribuables fournirait on ne sait pourquoi le capital , ou une spéculation certaine, dont la masse des contribuables payerait les bénéfices exagérés , et tous les progrès de l’industrie immolés au monopole , tel est au vrai le svstème de l’association !

Ainsi en présence de la population des campagnes dont la vie ne cesse jamais d’être dure , en présence d’une grande partie de la population des villes qui vit de salaires fixés par la concurrence, on aurait pourvu, dit-on , au bien-être du peuple, en constituant le monopole de quelques grands ateliers , où les ouvriers ont l’avantage d’être réunis mille ou deux mille à la fois! Nouvelle aristocratie , ayant pour titre principal l’agglomération des bras. Et ce que j’avance ici n’est pas une chimère , car si on parcourt la liste si triste à considérer des malheureux condamnés à la transpor-

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tation, on y verra qu’il s’y trouve, outre beaucoup d’étrangers , des ouvriers appartenant à des ateliers où l’on gagne depuis 3 jusqu’à 10 francs par jour. Que diront nos paysans, si la véi’ité leur arrive, que diront nos paysans qui gagnent 30 sous par jour, en apprenant qu’on se révolte à Paris parce qu’on y gagne depuis 3 francs jusqu’à 10 francs par journée ?

.le dénie donc aux inventeurs de l’association le titre d’amis du peuple. Loin d^être ses véritables amis, ils sont les flatteurs de quelques classes d’ouvriers , dont ils se serviraient pour dominer le gouvernement et pour opprimer la République, s’ils réu.ssissaient. Voilà l’exacte vérité. Qu’on déclame tant qu’on voudra, elle restera telle que je viens de la présenter.

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