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pareil arrive aujourd’hui, même après les plus horribles guerres 1
Et ne croyez pas que je veuille dire que le mal a disparu , qu'il n’y en a plus , moi qui vais au contraire vous prouver qu’il y en a une part , une part inévitable , toujours subsistante , et que cette part est la plus rude à supporter; ne croyez pas, dis-je, que je vous fasse ce tableau du mieux , pour engager ceux qui gouvernent les peuples à s’arrêter , à s’endormir, à s’imaginer qu’ils ont assez fait. Non , Dieu m’en préserve! Je veux seulement calmer le désespoir qui n’est jamais bon ; je veux ensuite vous montrer qu’il y a une incontestable amélioration due à la marche du temps, due à l’ardeur avec lacjuclle tout le monde travaille, et contribue par son travail à la prospérité générale en même temps qu’à sa prospérité particulière. Ainsi , depuis soixante ans l’argent vaut 4 pour cent au lieu de 6 , le vêtement ^aut moitié moins, et la journée de l’ouvrier moitié plus. Pourquoi ? parce qu’on a beaucoup travaillé , parce qu’il y a plus de ble, plus de toile, plus de drap, plus de matériaux de construction. Énervez le travail , et tout s’arrête. Or ces richesses répandues çà et là au sommet de la société, pour servir d’appât au travail, pour exciter son ardeur, ainsi réunies en quelques amas sensibles, le frappent, l’animent, lui font produire tout le bien qui s’est produit. Partagez au contraire ces richesses entre tous, elles n’ajouteront , pas une miette au pain du pauvre. Manquant à l’homme comme récompense, comme stimulant , elles le laisseront découragé, inac-
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tif , et cette activité qui nous a amenés des inisères atroces du moyen âge à la misère adoucie du temps présent, sera atteinte. Vous vous trompez donc sur les moyens. Ce n’est pas par une misérable distribution entre tous de ce qui sert à exciter l’activité humaine que vous réussirez, c’est bien plutôt en redoublant cette activité pour en doubler les produits. Donnons de meilleures lois à l’agriculture et au commerce , répartissons autrement, s’il est possible, les charges sociales , organisons la bienfaisance publique , excitons la bienfaisance particulière, contribuons tous pour notre part à faire ces choses , et nous obéirons aux lois de notre être , qui sont de viser sans cesse au perfectionnement. Le stationnement c’est la mort : la société doit être ce Juif-Errant qui marche , marche éternellement vers un bien inconnu. Oui, marchons, mais en marchant évitons les abîmes, ne tournons pas le dos au but qu’il s’agit d’atteindre , et enfin n’ôtons pas à la société le courage de continuer sa route en la poussant au désespoir.
Maintenant, même dans l’état des choses, ne restet-il pas beaucoup de mal, et assez pour navrer le cœur des honnêtes gens? Oui sans doute. Eh bien I entre les systèmes nouvellement inventés, y en a-t-il un seul qui pourrait guérir ce mal, le convertir en bien? Est-ce le communisme , qui , en le supposant praticable, en supposant le genre humain disposé à se laisser dépouiller et enfermer au phalanstère , est-ce le communisme qui diminuerait de moitié , de trois quarts la somme du travail humain, en supprimant le
motif qui pousse l’homme à travailler ? Est-ce l’association du Luxembourg , inventée pour un million d’individus sur trente-six, qui consisterait à fournir à ce million le moyen de spéculer avec l’argent de trente-six, produirait ainsi que le communisme le refroidissement de l’activité humaine , introduirait l’anarchie dans l’industrie , et qui enfin, si elle réussissait, aurait pour effet d’attribuer un monopole à quelques classes d’ouvriers, et de faire payer à toutes les objets de leur consommation au double ? Est-ce cette singulière réciprocité, qui aurait pour but de créer le bon marché , en réduisant par décret le prix des choses , et parce que l’or et l’argent ne se donnent qu’en échange de valeurs réelles, prétendrait leur substituer un papier qui se donnerait probablement à qui en voudrait , et vaudrait ce qui se donne pour rien ? Est-ce le droit au travail , qui aboutirait tout simplement, ou à constituer l’État filateur, tisserand, bijoutier, fabricant de meubles, marchand de modes, ou à payer à 40 sous par jour, et aux dépens de la masse des contribuables, ceux qui font, défont et refont les révolutions ? Serait-ce enfin en bouleversant les impôts , en ruinant les finances , en faisant renchérir le pain pour faire baisser le vin et l’eau-de- N le , qu’on pourrait supprimer les souffrances populaires? Huit mois de misère n’ont-ils pas répondu à ces vaines théories ? Ne voit-on pas à travers l’impossibilité naturelle à ces projets léur secret à tous , le secret naïvement factieux , de llatter une classe trèspeu nombreuse, aux dépens de l’universalité du peu-
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pie ? 11 y a vingt-quatre millions d’agriculteurs dont la vie se passe en privations, cinq ou six millions d’ouvriers , d’artisans dont la vie moins dui’e , semée de temps en temps d’abondances passagères , est ex- !
posée à des interruptions de travail désolantes , puis des hommes de tous les rangs que la fortune délaisse, beaucoup d’enfants de la bourgeoisie qui, pourvus quelquefois de grands talents, quelquefois aussi en manquant tout à fait , se pressent à l’entrée de toutes les carrières libérales , et pour remède on nous propose de satisfaire un million d'ouvriers des manufactures , tantôt de leur fournir un capital , tantôt de créer un monopole en leur faveur, tantôt de les payer à tant par jour,- et si on sort un moment de cette classe privilégiée , si on étend un peu cette sollicitude bienfaisante, c’est pour dire aux locataires, aux fermiers, aux débiteurs, de ne pas payer ce qu’ils doivent. Et on appelle cela favoriser le peuple^ améliorer le sort des masses , accomplir une révolution sociale !
Au milieu de cet étalage d’’inventions nouvelles , qui donc a découvert le moyen de faire que le paysan mangeât du seigle au lieu de châtaignes, du froment au lieu de seigle , de la viande au lieu de lard? que l’ouvrier des villes n’essuyàt jamais un chômage? que les fils de la bourgeoisie trouvassent tous des emplois conformes à leurs talents ? Qui a découvert le moyen de doubler le prix de la journée? Personne, car ce secret n’est qu’aux mains de Dieu , et Dieu jusqu’ici n’a dispensé le bonheur qu'on poursuit pai des moyens si étranges , qu’aux pays sages , bien
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gouvernés , respectant les lois de la nature et de la raison.
Nous avons vu avec le temps les maux de la société diminuer, le bien succéder au mal, et ce changement s’opérer plus vite depuis cinquante années, parce que la paix est venue joindre ses bienfaits à ceux de l’égalité civile proclamée par la révolution française. Nous avons vu le travail affranchi de beaucoup de chaînes , éclairé par la science , devenir plus actif, plus fécond, l’intérêt des capitaux descendre de fi à 4 , les objets de consommation diminuer de prix , le salaire de l’ouvrier s’accroître, et le goût de l’économie commencer chez lui. I.a voie du bien n’estelle donc pas tracée? Et cette voie quelle est-elle? Un redoublement d’activité dans le travail agricole, commercial, industriel, qui amène la prospérité générale , et qui ne peut résulter que de la sagesse dans le gouvernement , de l’ordre dans l’État , de la paix entre toutes les classes de la société. N’y a-t-il aucun bien inaperçu , négligé jusqu’ici, à ajouter aux améliorations déjà réalisées? Sans doute il en existe. A ces malheureux chômages , qui sont la véritable plaie de l’industrie, n’y a-t-il aucun remède à apporter? Oui, je crois qu’il y en a. Sans faire du gouvernement un bijoutier ou un marchand de dentelles , on peut , en sachant réserver pour les moments de détresse industrielle les grands travaux de l’État, créer de l’emploi aux bras inoccupés. Enfin il est possible de pourvoir à la vieillesse de l’ouvrier infirme et malade. Oui, essayons ces changements, et la société se sera honorée
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en les essayant, ne dùt-elle pas réussir complètement. Mais tout cela n’entraîne aucun bouleversement dans les éternelles lois de la société humaine, et ce ne sont pas les socialistes qui l’ont inventé. Enfin l’homme des champs , tant négligé parce qu’il n’est pas l’instrument des factions , ne faut-il rien faire pour lui ? Oui; mais par quel moyen? En diminuant l’impôt foncier au lieu de diminuer fimpôt des boissons.
Qu’on entre avec nous dans cette voie, et nous serons tous d’accord. Mais même quand nous aurons fait de notre mieux, quand nous aurons réussi, il restera toujours à faire, et, de même qu’ après tous les biens de la première révolution française actuellement réalisés, on vient, après quarante ans d’améliorations certaines, incontestables, nous assaillir d’un cri de malédiction, nous dire que l’humanité souffre, expire dans la douleur, et qu’elle va se soulever contre nous si nous ne la soulageons immédiatement, de même eussions-nous, dans cinquante ans, doublé les salaires par des moyens légitimes, diminué encore des trois quarts le prix des choses nécessaires à la vie, répandu le froment et la viande dans les campagnes, neutralisé le chômage dans les villes, comme nous avons déjà presque neutralisé les disettes dans f agriculture , qu’on trouverait encore assez de maux pour fournir à des perturbateurs des prétextes suffisants de dire tout ce qu’ils disent au-
jourd’hui, car avec moitié plus de bien-être qu’en 1789, on invective cent fois plus contre la société tj
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condition sociale un fonds irréparable de mal , dont il faut tenir compte, et qu’il ne faut pas exagérer, si on ne veut pas pousser l’homme au désespoir, la société au suicide !
Le principal malheur du temps, veut-on savoir quel il est? C’est qu’on a trompé ce peuple sur la nature du mal qu'il éprouve. Tout ce qu’il ressent, tout ce que le riche ressent comme lui , et plus que lui souvent, la maladie, la fatigue, la privation, le désir contrarié , la déception aj)rès le désir satisfait , la vieillesse , la mort , toutes ces souffrances , on lui persuade qu’il pourrait ne pas les endurer, qu’elles pourraient lui être épargnées, ({ue l’état social actuel en est la cause, cet état social fait pour les riches et par les riches, que tout le bonheur enfin dont il est privé, dont il croit qu’il pourrait jouir, on le lui refuse méchamment, afin d’en garder pour soi une plus grande part. Alors la colère se joint à la souffrance, il tue, se fait tuer, et il décuple ses maux. Ces riches qui ne lui veulent aucun mal , qui étaient prêts au contraire à l'employei*, s’enfuient oii se cachent, dérobent leurs trésors, lui refusent le salaire^ et il expire de faim et de rage à la porte de ces palais mornes, déserts, où il s'imagine que réside la félicité, où il n’y a que tristesse au contrairCj qu’effroij que désespoir aussi, car en pi^ésence du pauvi'e qui se croit opprimé, le riche ^ se sentant opprimé à son tour, songe à se défendre, et comme il n’est pas moins brave que le pauvre, car l’éducation augmente le courage loin de le diminuer, il est prêt à rendre
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la mort à qui veut la porter dans sa demeure. Horrible confusion, semblable à celle où les soldats d’une même armée s’égorgent entre eux, trompés par la nuit et par un ennemi perfide, qui poussant dans les ténèbres le cri d’alarme les a portés à se précipiter les uns sur les autres. La nuit, ce sont vos sophismes ; l’ennemi perfide, c’est vous, vous qui attaquez l’ordre social sans le comprendre !
Certainement il y a du mal , beaucoup de mal , il faut en diminuer la somme. Il faut convertir ce pain noir en pain blanc, ces lugumes arrosés d’un peu de lard en viande , ces haillons en un bon vêtement, cette chaumière fétide en une maison bien bâtie, cette ignorance brutale en douce intelligence des choses, cette stupide envie en une fraternité sincère , mais il faut en prendre le temps, et y procéder par des moyens éprouvés, ce qui n'exclut pas les moyens nouveaux. Il faut pourtant ne pas laisser ignorer à ce peuple, que même après avoir opéré tous ces changements, son cœur restera plein de douleurs quelquefois inftlérables. N’est-il pas cent fois mieux que dans le moyen âge, au temps de la lèpre, des contagions, des disettes générales, cent fois mieux que sous Louis XIV, sous Louis XVI, sous Napoléon? Eh bien, entendez les cris de douleur qu’il pousse de toutes parts , entendez-les I supprimez même ces cris , et il restera encore un long et continuel gémissement. Mais ce gémissement quel est-il? C’est celui du cœur humain. Remontez dans les siècles , allez de la féodalité à l’empire romain, sous l’empire romain choi-
bissez la félicité des Antonins, le loDg repos d’Auguste, allez en Grèce, visitez ses villes si opulentes, la brillante Athènes et la riche Corinthe, redescendez les temps, parcourez les deux hémisphères, de chez l’indolent Indien, de chez le laborieux Chinois, qu’un peu de riz alimente, revenez chez d’autres peuples, passez l’Océan, parcourez d’un pôle à l’autre ces Amériques , s’avançant comme deux grandes îles entre les deux océans, suivez dans ses courses ce sauvage qui, dans les Savanes, n’a d’autre risque à courir que d’atteindre ou de manquer le bison dont il mange la chair, et qui, plaçant sa patrie dans les os de ses ancêtres, qu’il porte avec lui enfermés dans des fourrures , a tant réduit les hasards de la vie ; revenez sur les bâtiments de l’Américain ou de l’Anglais, admirez l’opulence assise sur les bords de la Tamise ou du Zuiderzée, venez voir enfin les pâtres de rOberland, observez en un mot l’universalité du genre humain, écoutez tous les cœurs : n’y a-t-il pas une douleur commune au fond de tous? Entre tant d’hommes si divers, lequel a ce qu’il désire ?*Lequel n’a pas quelque chose à regretter , quelque chose à craindre? Lequel n’a pas dans le cours de sa vie perdu son père, sa mère, sa femme, son enfant? Lequel n’a pas devant soi ou les peines de la vie qui commence , qui est pleine de labeurs , qui n’a pas encore donné les succès, ou les peines de la vie qui décline vers la mort, comme le soleil vers l’horizon, et aux désirs prêts à s’éteindre joint les vagues appréhensions de la fin qui s’approche, appréhensions
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amères chez l’être borné , seulement tristes chez l’esprit élevé, mais pour celui-ci mêlées de mille autres chagrins que l’être borné n’a pas? Si vous voulez vous en convaincre, laissez le pauvre qui grelotte, qui a faim, qui a soif; allez chez le riche qui n’a pas faim, qui n’a pas froid, qui couche sur la soie, marche sur la laine émaillée de mille couleurs. 11 n’a pas froid, il n’a pas faim, c'est vrai. Il est repu, soit. Mais voyez son front soucieux: savez-vous ce qu’il fait ? Il désire , il désire ardemment , plus ardemment que celui qui n’a pas mangé. Il désire avec douleur, quoi, direz-vous? Non pas du pain, non pas des mets délicats, non pas des champs fertiles et riants ; il a de ces choses à n’en savoir que faire, car ces mets il les goûte à peine, ces champs il les néglige : mais il désire de nouveaux trésors, de la puissance qu’on lui dispute, peut-être l’honneur qu’un outrage lui a ravi. Ou bien tout ce qu’il avait, il va le perdre. Un coup de vent a précipité sa fortune dans l’Océan. Une fausse spéculation l’a détruite à la Bourse. La faveur publique l’a abandonné. Chagrins peu intéressants, direz- vous, mais chagrins enfin I En voici de plus dignes de votre intérêt. Il a perdu une fille chérie, une femme qu’il aimait. Croyez-vous qu’il aime moins parce qu’il est riche? L’observation de la nature humaine prouve qu’il souffre plus fortement, car son âme moins attirée au dehors par les souffrances physiques, est plus en dedans, et s’y agite, s’y tourmente davantage. Moins on souffre du corps, plus on souffre du cœur.
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Cet heureux en apparence, vous ne voulez pas vous intéresser à lui , parce qu’il regrette de l'argent et du pouvoir. J’y consens. Mais le voilà qui commande des armées, qui exerce le noble métier des armes. 11 meurt comme Épaminondas à Mantinée, après avoir vaincu à Leuctres; il meurt comme Gustave- Adolphe à Lutzen, après avoir vaincu à Leipzig; ou bien comme Gaston de Foix, à l’entrée même de sa carrière, il meurt à Ra venue, au milieu du plus beau triomphe. Heureux guerrier, tu meurs, tu meurs jeune, tu es heureux de mourir, car tu meurs sur un lit de drapeaux. Mais ce vieux Charles-Quint , à qui tout a réussi, vainqueur de François 1", ditesmoi pourquoi il abdique et finit eonsuméde tristesse? Annibal, vainqueur vingt ans, le voilà vaincu à Zama, vaincu par qui? Par un jeune homme. Et ce jeune homme, ce Scipion, qui, au début de la vie, a eu cette grande gloire, gloire immortelle, qui n’a jamais été effacée , de vaincre Annibal , ce jeune homme, il passe le reste de sa vie à être jalousé , à déplorer d’avoir un mauvais fils , à se tenir éloigné de Rome en maudissant sa patrie. Et ces heureux que l’histoire appelle Louis XIV et Napoléon , ces heureux qui remplirent l’univers de dépit, l’un pendant cinquante ans, l’autre pendant vingt ans, le premier devenu vieux , de la tendresse de La A^allière passé a la triste domination de madame de Maintenon , des Dunes, de Rocroy à Malplaquet, de Turenne et de Condé à Villeroy, dit un jour à ce dernier : Monsieur le marérhal'à notre âge on n est plus — L’autre, de
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Rivoli, de Marengo, d’Austerlitz, de Friedland , passe à Leipzig et Waterloo, des Tuileries, de l’Escurial, de Schœnbrunn, de Potsdam, du Kremlin à Sainte- Hélène ! Il meurt seul , sans une épouse, sans un fils, lié comme Prométhée sur son rocher. Et vous qui avez vu tomber Charles X et Louis-Philippe, tomber branche sur branche, trône sur trône, croyez-vous donc qu’il n’y ait pas de douleurs en haut, en bas, partout, et plus en haut qu’en bas I Inutile divagation , me direz- vous , à travers le champ des douleurs universelles 1 Je vous parle des douleurs de la bure, et vous me répondez par celles de la pourpre. Ah 1 votre vue serait bien courte , si vous ne voyiez pas que cette pourpre, cette bure sont un voile insignifiant jeté sur l’âme humaine, et que sous l’éclat éblouissant de l une, sous la couleur terne de l’autre, il y a une terrible égalité de souffrance. Dieu mit dans tous ce meme ressort de l’âme humaine, qui, pressé par le monde, résiste, plie, se relève, plie encore, ne cesse de gémir dans ces mouvements divers, mais agit toujours , et fait avancer l’humanité à travers une épreuve visible, vers un but invisible. Soit, me dira-t-on, l’auteur de tout cela est un tyran, et ce régime imposé a tous
c’est l’égalité de la tyrannie.
Tyran , si l’on veut , mais la tyrannie est égale en
tout cas, et s'il est un tyran , loin de nous diviser sous sa tyrannie, unissons-nous au contraire pour la surmonter. Cette tyrannie, si tyrannie il y a (je demande pardon d’un tel blasphème), se manifeste par la nature extérieure qu’il faut combattre, vaincre, soumet-
tre à nos besoins, adapter à notre bien-être. Unissonsnous donc pour la vaincre , au lieu de nous égorger sur son sein. Au lieu de ravager ces moissons pour nous les disputer, unissons-nous pour les défendre, et en assurer la possession à celui qui les fit naître. Demandons-lui la part du pauvre, sans la lui arracher.
Mais ce prétendu tyran , auteur universel des choses , qui sait ? vous ne l’avez peut-être pas compris. Cette douleur par lui imposée à tous, c’est une épreuve peut-être, épreuve inévitable, nécessaire, et suffisamment récompensée ailleurs. Arrêtons-nous un instant devant lui , et il se pourra que nous soyons plus justes à son égard , comme nous le sommes davantage pour l’ordre social après l’avoir examiné et compris.
Il faut trois angles à un triangle : ceci est inévitable, comme il est inévitable que l’espace soit étendu. Ce Dieu ne serait , il me semble , ni impuissant , ni méchant , parce qu’il aurait ou institué , ou admis ces conditions de la nature des choses. Si , pour lui , deux et deux font quatre , en est-il moins puissant , moins bon? Eh bien, ne se pourrait-il pas que ce fût une condition de même nature que celle de la douleur pour l’ame humaine? Qu’est-ce en effet que sentir? Est-ce éprouver une sensation indifférente, comme serait celle d’une couleur succédant à une autre, et ne causant à celui qui la voit aucun sentiment de plaisir ou de peine ? Mais alors je ne remuerais pas , je resterais inactif, .le ne commence à sentir véritablement que si je suis affecté , agréablement ou désagréablement; alors il y a peine, mais plaisir aussi; il y a mou-
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vement pour fuir la peine , pour atteindre le plaisir , il y a action , il y a vie. Dites -moi que mieux vaudrait ne pas être , ou être moins , et descendre , pajexemple , de l’homme qui sent beaucoup à l’abeille qui ne sent qu’en proportion du mobile nécessaire à sa vie , de l’abeille au polype , au végétal , à la pierre , au néant. Je l’admets, mais c’est du suicide. Ou bien me direz-vous qu’il faut , au lieu de descendre , monter plus haut , s’élever là où l’on ne sent plus le mal , où l’on se repose dans le sein de Dieu. Je l’admets encore. Néanmoins je vous dirai : C’est trop tôt. La religion allant plus loin que la philosophie, la religion tirant des besoins de l’àme humaine une sublime conjecture, qui est un désir pour celui qui ne croit pas complètement , une certitude pour celui qui a la foi entière , la religion vous dit : Souffrez , souffrez avec humilité, patience, espérance, en regardant Dieu qui vous attend et vous récompensera. — Elle fait ainsi de toute douleur l’une des traverses du long voyage qui doit nous conduire à la félicité dernière. Et alors la douleur n’est plus qu’une des peines de ce voyage inévitable , et si elle fait souffrir , elle est suivie d’une consolation immédiate , qui est l’espérance. Aussi cette puissante religion qu’on appelle le Christianisme, exerce-t-elle sur le monde une domination continue , et elle le doit , entre autres motifs , à un avantage que seule elle a possédé entre les religions. Cet avantage , savez-vous quel il est? C’est d’avoir seule donné un sens à la douleur. L’esprit humain a eu plus d’une contestation avec elle sur ses dogmes, mais aucune
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sur sa morale , c’est-à-dire sur sa manière d’entendre le cœur humain. Le paganisme ne put pas résister au premier regard de Socrate ou de Cicéron, car cette religion consistant en légendes fabuleuses, gracieuse poésie plutôt que religion, histoire des passions, des amours , des plaisirs, des chagrins des dieux , n’était qu’une histoire de rois placée dans les deux. Comme histoire elle n’était qu’une fausse chronique , comme morale un scandale. Mais celle qui vint et qui dit : 11 n’y a qu’un Dieu, il a souffert lui-méme, souffert pour vous ; celle qui le montra sur une croix, subjugua les hommes , en répondant à leur raison par l’idée de l’unité de Dieu , en touchant leui’ cœur par la déification de la douleur. Et chose admirable, ce Dieu souffrant, présenté sur une croix dans les angoisses de la mort , a été mille fois plus adoré des hommes, que le Jupiter calme, serein , et si majestueusement beau de Phidias. Les arts l’ont rendu sublime, bien autrement sublime que le Jupiter des anciens. Et c’est là tout le secret de la différence qui existe entre l’art ancien et l’art moderne : le premier supérieur par la forme, le second par le sentiment ; l’un doué d’un corps , l’autre d’une àme.
Aussi , tandis que le paganisme n’a pu supporter un moment l’examen de la raison humaine , le christianisme dure après que Descartes a posé le fondement de la certitude , après que Galilée a découvert le mouvement de la terre , après que Newton a découvert l’attraction , après que Voltaire et Rousseau ont renversé les trônes. Et tous les politiques sages, s.ins
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juger ses dogmes, qui n’ont qu’un juge, la foi, souhaitent qu’il dure.
Parlez donc au peuple comme la religion. Sans affaiblir en lui le juste sentiment de ses droits, sans flatter l’inertie ou la mauvaise volonté de ceux qui le gouvernent , dites-lui cependant qu’il y a pour tous une somme inévitable de douleur , qui est dans l’essence même de l’àme humaine, que le riche ne lui a pas envoyée, que Dieu seul mit en lui comme le ressort qui devait le tirer de l’inaction , pour le précipiter dans l’action, c’est-à-dire^ans la vie. Dites-lui cela, si vous ne voulez doubler sa douleur et la changer en une fureur impie, qui se retournera contre lui, comme une arme plaeée dans une main imprudente détruit et ceux qu’elle frappe, et ceux qui s’en servent. Ce n’est pas l’indifférence aux maux du peuple que j’invoque, c’est la juste appréciation de ces maux , et le discernement, l’application des vrais remèdes.
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