‹ De la propriété [microform]Chapitre 9 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DE l’inégalité des BIENS.

Que de V inégalité des facultés de V homme , nait forcément V inégalité des Mens,

Il résulte de l’exercice des facultés humaines, fortement excitées, que ces facultés étant inégales chez chaque homme, l’un produira beaucoup, l’autre peu^ que l’un sera uiche, l’autre pauvre, qu’en un mot l’égalité cessera dans le monde. Il est bien entendu que *je ne parle pas de cette égalité qui consiste à vivre sous les mêmes lois, à obéir aux mêmes autorités, à encourir les mêmes peines, à obtenir les mcknes récompenses, à subir enfin les mêmes conditions sociales, et qu’on dppelle l’égalité devant la loi, mais de cette égalité qui consisterait à posséder la même somme de biens , qu on eût été habile ou malhabile, laborieux ou paresseux , heureux ou malbeuveux dciïis son trcivoil. Lsi prcniièro 6st nécGSsaiic , incontestable , et toute société où elle n^anque n est que tyrannie. Voyons ce qu’il faut penser^de la seconde. ^ D’abord revenons au premier fait dont nous sommes partis. Ces facultés inégales , consistant en plus de force musculaire, ou plus de force intellectuelle, en c^'taines aptitudes du corps ou de 1 esprft , quelque-

LIVRK PREMIER.

fois de l’un et de l’autre , comme chez ce mécanicien adroit qui de ses mains ajuste si bien les ressorts d’une machine, chez ce sculpteur habile, qui taille si exactement dans le marbre l’image qui est dans sa tète, chez ce guerrier qui joint à un coup d’œil si prompt, si sûr, un grand courage, une forte santé, ces facultés à la fois physiques et morales sont à l’homme à qui Dieu les donna. Il les tient de Dieu, de ce Dieu que je nommerai comme il vous plaira , dieu, fatalité, hasard, auteur enfin quel qu’il soit, auteur des choses, les laissant faire ou les faisant, les souffrant ou les voulant. Vous avouerez qu’il est le .principal coupable, le principal auteur du mal, si mal il y a., dans les inégalités dont 'vous seriez disposé à vous plaindre. Même avant que le temps , de longs travaux accumulés , les transmissions de générations en générations, aient ajouté aux premières inégalités naturelles de nouvelles inégalités conventionnelles, vous avouerez que , même à l’état sauvSge, l’homme bien doué a de grands avantages. S’agit-il de chasser? il est plus adroit, il a deux fois plus à manger que son voisin. S’agit-il de se défendre? il est plus fort , il a deux fois plus de moyens de résister. L’inégalité parait donc au début même de l’existence sociale , <^lle se montre au premier jour, et les . inégalités iiltdi'ieures de la société la plus riche ne sont que l’omhre allongée d’un corps déjà bien élevé.

Quand il s’agit de droit, un peu ou beaucoup ne font pas une différence appréciable. L’égalité des biens est ou n’est pas le droit de l’humanité : si «Ile

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est ce droit, l’égalité serait aiftant violée aux premiers jours des sociétés, quand le Sauvage plus adroit, plus intelligent, est plus riche en produits de sa chasse ou de sa pêche , mieux pourvu des moyens de se défendre ou de soumettre les autres , que lorsque I plus tard , ce Sauvage devenu membre d’une société

civilisée, est un seigneur immensément riche, à côté d’un pauvre homme privé du nécessaire.

Mais moi, qui m’en rapporte aux faits visibles pour augurer des volontés de Dieu , c’est-à-diré des lois de ' la création, je déclare que puisque l’homme est iné-

galement doué , Dieu a voulu sans doute qu’il eût des jouissances inégales, et que quand il a donné à l’un une ouïe, une vue, un odorat très-fins, à l’autre les sens les plus obtus; à celui-ci le moyen de produire et de manger beaucoup à celui-là des bras et un estomac débiles ; que quand il a fait de l’un le brillant Alcibiade, doué de toutes les facultés à la fois, de i l’autre le crétin, idiot et goitreux de la vallée d’Aoste,

il a fait tout cela pour qu’il en résultât des différences dans la manière d’être de ces individus si diversement dotés. Lorsque , étendant encore plus ma vue , je vais de l’homme au cheval et au chien, du cheval et du chion à la taupe, au polype, au végétal; lorsque, dans une même forêt , je vois à côté du chêne superbe une humble fougère , entre les chênes eux-mêmes quelques-uns plus heureux , que la terre , la pluie , le soleil ont favorisés, qui ont grandi entre tous, puis entre eux un plus heureux encore qui a échappé au fer du bûcheron ou aux éclats de la foudre , et qui

élève au milieu de laCorêtsa tête majestueuse, je me dis que ces inégalités furent probablement la condition de ce plan sublime , qu’un grand génie a défini l’unité dans la variété , la variété dans l’unité.

Mais ce pittoresque de l’univers qui vous séduit, me dira-t-on, pourrait bien être une iniquité, car César, dans l’ordre moral , peut être fort intéressant a considérer, il n’en est pas moins un tyran, tyran séduisant, plein de génie, mais un tyran.

Je comprends l’objection.

Quoique bien certainement on soit fondé à rapporter à la création elle-même le principe de toute inégalité humaine , cependant il est vrai que Dieu nous livre quelquefois son œuvre, en nous chargeant de la modifier, de la régler, comme un maître livre à son apprenti un travail commencé à terminer. Ainsi il a permis qu’il y eût un César, c’est-à-dire un être plus fort , capable d’opprimer les autres , mais il nous a prescrit de contenir cet être , de lui opposer des lois. Soit : mais voyons si ce penchant à travailler beaucoup , par suite à posséder beaucoup , est l’un de ces penchants despotiques , nécessaires à contenir, à réprimer. Là est toute la question.

Cet homme qui travaille activement et accumjile, fait-il du mal à quelqu’un? Il laboure avec ardeur, avec constance , à côté d’un autre qui creuse à peine la terre. 11 a des greniers pleins, à côté de son voisin qui les a vides, ou à demi pleins. A-t-il fait du mal à ce voisin? Son abondance lui a-t-elle été dérobée? Oh ! dans ce cas il y aurait larcin, violence, mal causé

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à autrui. Mais il a travaillé, travaillé plus ou mieux qu’un autre. Il n’a donc pas nui comme celui qui usurpe ou opprime. 11 y a un peu plus de grains sur le sol , un peu plus de richesse dans la société, et voilà tout. Quel tort en s’enrichissant lui-même a-t-il fait autour de lui ? Aucun assurément.

Quel intérêt la société aurait-elle à l’empêcher? Aucun, elle serait insensée, car elle aurait, sans nul profit , diminué sur le sol la masse des choses utiles ou nécessaires à l’homme.

Il n’y a donc poiiït de mal , ni pour vous , ni pour elle , et elle doit laisser fhomme exercer ses facultés tant qu’il lui «plaira.

Il est vrai toutefois que cette opulence vous cause un mal , c’est celui de la comparaison. Elle vous offusque, elle excite votre envie. C’est un mal certainement , et bien cruel , j’en conviens , maig qui n’est pas s. ns compensation, et la société, toutes choses mûrement examinées , déclare la compensation tellement grande , que dans tous les temps , dans tous les pays , elle a cru sage de laisser l’envie souffrir, et la prospérité des individus s’accroître, en raison de leur habileté ou de leur application au ti’avail. Cette compensation du reste la voici. ^

C’est par la voie de l’échange que les hommes se procurent Ia»plupart des objets dont ils ont besoin. Ainsi ils ne font pas tous toutes choses. Ils en font certaines, auxquelles il^ s’appliquent exclusivement, et arrivent ainsi à les mieux faire. Ils donnent ensuite une partie de celles qu’ils ont produites , pour se pro-

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curer celles qu’ils ont laissé à d’autres le soin de produire , et il en résulte ce qui suit. Quand il y a plus de grains, par exemple, ou plus de tissus, les uns et les autres sont à meilleur marché. Il y en a plus pour tout le monde. Celui donc qui se livrant à son goût, à son habileté pour le travail, s’expose, en devenant plus riche , à choquer votre envie , a contribué à la prospérité commune , et notamment à la vôtre. Si , grâce à ses efforts , il y a plus de grains , ou plus de fer, ou plus de tissus, ou plus d’outils, ou plus d’argent , il y a plus de tout cela poqr tous. L’abondance qu il a contribué à créer est au profit de l’humanité, et la société lui permet de grandir, en r^ultàt-il une inégalité par rapport à d’autres qui travaillent moins bien , elle le lui permet parce que la prospérité générale grandit avec sa prospérité à lui. Elle arrêterait l’individu qui voudrait opprimer ses semblables, mais celui qui Anploiera ses facultés à multiplier sur le sol les objets utiles à l’homme, aliments, vêtements, habitations, qui rendra ces objets plus abondants, meilleurs, plus sains, dùt-il, pour lui ou ses enfants, convertir ses aliments en mets recherchés, ses vêtements

en pourpre, sa maison en palais, elle l’autorise , 1 encourage, sans s’inquiéter du contraste, sans compatir aux peines del’envieux, car l’envieux lui-même paye

son pain, s(^ habits, son logement à n^cilleur marché , et s’il veut à son tour produire , il payera l’inté-

rêt de l’argent à plus bas pri.v Le travail lui sera plus

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firme donc en rien le principe de la propriété , quelque inégale que celle-ci puisse devenir par la Supériorité du travail de l’un sur l’autre , et jusqu ici du moins la chaîne de nos raisonnements s’allonge sans s’affaiblir.

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