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sème dans une terre grasse qui les rendra plus nourrissants encore, et que par la culture il les convertisse en froment. Au prix de ces soins l’homme finit par exister, par exister supportablement , et Dieu aidant , beaucoup de révolutions s’opérant sur la terre, les empires croulant les uns sur les autres, les générations se succédant, se mêlant entre elles du nord au midi, de l’orient à l’occident, échangeant leurs idées, se communiquant leurs inventions, de hardis navigateurs allant de caps en caps, de la Méditerranée à l’Océan, de l’Océan à la mer des Indes, de l’Europe en Amérique , rapprochant les produits de l’univers entier, l’espèce humaine arrive à ce point, que sa misère s’est changée en opulence, qu’au lieu de peaux de bête elle porte des vêtements de soie et de pourpre , qu’elle vil des aliments les plus succulents , les plus variés , produits souvent à quatre mille lieues du sol où ils sont consommés, et que sa demeure, pas plus élevée d’abord ([ue la cabane du castor, a pris les proportions du Parthénon, du Vatican, des Tuileries.
Cet être si dépourvu qui n’avait rien , se trouve dans l’abondance. Par quel moyen ? par le travail, le tra— \ail opiniâtre èt intelligent.
11 est nu , privé de tout , en paraissant sur la terre ; mais il a des facultés , des facultés inégalement réparties entre les êtres de son espèce ; il les emploie , et par cet emploi il arrive à posséder ce qui lui manquait, à être maître des éléments, et presque de la nature. L’homme a donc ses facultés pour s’en servir, non pour en jouer, comme l’oiseau joue de ses ailes.
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de son bec ou de sa voix. Le temps du loisir viendra un jour; cette voix, il en fera celle d’un chanteur mélodieux ; ces pieds, ces mains, les pieds, les mains d’un danseur agile, mais il faut qu’il travaille durement, longtemps, avant d’en arriver à ces loisirs. 11 faut qu il travaille pour exister. Voilà où conduit l’observation de son être, comme l’observation du castor , du mouton, du lion, conduit à dire que l’un est un animal constructeur, l’autre un herbivore, le troisième un carnassier.
Poussons plus avant. Il faut que 1 homme tia\ aille. \ H le faut absolument , afin de faire succéder à sa misère native le bien-être acquis de la civilisation. Mais pour qui voulez-vous qu’il travaille ? pour lui ou pour
un autre ?
Je suis né dans une île de 1 Oceanie. Je me nouriis de poisson. J’aperçois qu’à telles heures du joui, le poisson fréquente telles eaux. Avec les brins tordus d’un végétal je forme des fils, puis de ces fils un filet, je le jette dans l’eau, et j’enlève le poisson. Ou bien je suis né en Asie-Mineure, dans ces lieux ou l ou dit que s’arrêta l’arche de ISoé, et que le grain appelé froment se montra pour la première fois aux hommes. Je me voue à la culture. J’enfonce un fer en teire. Je présente cette terre ainsi remuée à l’air fécondant; j’y jette du grain , je veille autour pendant qu’il pousse ; je le recueille quand il est mùr, je le broie , je le soumets au feu, j’en fais du pain.
Ce poisson que j’ai pêché avec tant de patience , cc
pain que j’ai fabriqué avec tant d’effort, à qui sont-
ils? A moi qui me suis donné tant de peine, ou bien
au paresseux qui dormait pendant que je m’appliquais à la pêche ou à la culture ? Le genre humain tout entier répondra que c’est à moi , car enfin il faut que je vive, et de quel travail vivrai-je, si ce n’est du mien? Si , au moment où je vais porter à ma bouche ce pain que j’ai fabriqué, un paresseux se jetait sur moi et me l’enlevait, que me resterait-il à faire, sinon à me jeter à mon tour sur un autre, à lui rendre ce qu’on m’aurait fait ? celui-ci le rendrait à un ti’oisiême , et le monde au lieu d’être un théâtre de tra^ ail deviendrait un théâtre de pillage. De plus comme piller est un acte prompt, et facile si l’on est fort, tandis que produire est un acte lent, difficile, exigeant l’emploi de toute la vie , le pillage serait préféré à la pêche , à la chasse, à la culture. L’homme resterait tigre ou lion, au lieu de devenir citoyen d’Athènes, de Florence, de Paris ou de Londres.
Ainsi l’homme n’a rien en naissant, mais il a des facultés variées, puissantes, dont l’emploi peut lui procurer tout ce qui lui manque. Il faut qu’il les emploie. ^lais quand il les a employées , il est d’une équité évidente , que le résultat de son travail lui profite à lui , non à un autre , devienne sa propriété , sa propriété exclusive. Cela est équitable, et cela est nécessaire , car il ne travaillerait pas , il s’occuperait à piller, s’il n’était pas sûr de recueillir le fruit de son travail ; son semblable en ferait autant, et ces pillards, se rejetant les uns sur les autres, ne trouveraient bientôt plus à piller que la nature elle-même. Le monde resterait barbare.
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Les arts , en effet , même les plus imparfaits, exigent au moins pour un temps la certitude de la possession. Le poisson dont \itle Sauvage pêcheur ne se montre qu’à quelques époques de l’année dans les para<^es où on le pèche. Le huffle ou le castor, dont vit le°sauvage de l’Amérique, ont aussi des habitudes passagères , dont il faut profiter et savoir épier le retour. Enfin , la terre ne produit qu’une moisson qu i faut attendre pendant une année. Que résulte-t-il de ces conditions de la nature des choses? C’est qu’il faut que l’homme puisse accumuler les fruits de sa peche . de sa chasse, de sa culture, et que personne dans l’intervalle ne puisse les lui enlever, car autrement il ne se donnerait pas la peine de les produire. Il ne ferait que ce qui serait nécessaire pour vivre au moment même où il serait sollicité par la faim. Il ne cultiverait aucun art , il vivrait toute l’éternité de ce qui pourrait se cueillir rapidement , 'et s’ensevelir a l’instant même dans l’asile inviolable de son estomac, c’est-à-dire de glands , ou de quelques oiseaux tues avec une pierre et une fronde. Mais tout art qui exige du temps , de la réflexion , de l’accumulation , il y renoncerait , s’il n’avait la certitude d’en recueillir les produits. Il y en a un surtout, le premier de tous, l’agriculture, qu’il abandonnerait à jamais, si la possession de la terre ne lui était assurée. Car cette terre féconde , il faut s’attacher à elle , s’y attacher pour la vie, si on veut qu’elle réponde par sa fécondité a votre amour. Il faut y fixer sa chaumière , l’entourer de limites, en éloigner les animaux nuisibles, brûler les
ronces sauvages qui la couvrent , les convertir en une cendre féconde , détourner les eaux infectes qui croupissent sur sa surface pour les convertir en eaux limpides et vivifiantes, planter des arbres qui en écartent ou les ardeurs du soleil ou le souffle des vents malfaisants, et qui mettront une ou deux générations à croître , il faut enfin que le père y naisse et y meure , après le père le fils, après le fils les petits-fils 1 Qui donc se donnerait tous ces soins, si la certitude qu’un usurpateur ne viendra pas détruire ces travaux , ou sans les détruire s’en emparer pour lui , n’excitait , ne soutenait l’ardeur de la première , de la seconde , de la troisième génération ? Cette certitude , qu’est-elle ? sinon la propriété admise, garantie par les forces de la société ?
Ces exemples sont tous empruntés à l’état primitif des sociétés. Mais en se développant l’homme ne change pas. 11 a beau se mieux vêtir, se mieux loger, se mieux nourrir, il a beau se couvrir d’or et de pourpre, vivre dans les palais construits par le Bramante , y savourer les mets les plus recherchés , il a beau élever son âme jusqu’à Platon , il a toujours le même cœur, il est exposé aux mêmes misères , et il lui faut les mêmes mobiles pour en sortir. S’il s’arrêtait un instant dans son effort sur la nature , elle redeviendrait sauvage. On avait négligé quelques jours, par une criminelle jalousie de peuple à peuple, la prodigieuse route qui traverse le Simplon, et la nature , roulant incessamment des blocs de glace , des torrents de neige, même de simples filets d’eau, sur
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ce plan continu attaché au flanc des Alpes , 1 avait bientôt rendu impraticable. S’il suspendait un seul moment ses efforts , l’homme serait vaincu par la nature ; et si un seul jour il cessait d’être stimulé pai l’attrait de la possession , il laisserait retomber nonchalamment ses bras, et dormirait à côté des instiu-
ments de son travail abandonné.
Tous les voyageurs ont été frappés de 1 état de lan- <^ueur, de misère, et d’usure dévorante, des pays ou la propriété n’était pas suffisamment garantie. Allez en Orient où le despotisme se prétend propriétaire unique, ou, ce qui revient au même, remontez au moyen âge , et vous verrez partout les mêmes traits : la terre négligée parce qu’elle est la proie la plus exposée à l’avidité de la tyrannie, et réservée aux mains esclaves qui n’ont pas le choix de leur profession ; le commerce préféré , comme pouvant échapper plus facilement aux exactions ; dans le commerce, 1 or, l’argent, les joyaux recherchés comme les valeurs les plus faciles à cacher; tout capital prompt à se con- * vertir en ces valeurs , et quand il se résout à se prêter, se donnant à un taux exorbitant, se concentrant dans les mains d’une classe proscrite , laquelle affichant la misère, vivant dans des maisons hideuses au dehors , somptueuses au dedans , opposant une constance invincible au maître barbare qui veut lui arracher le secret de ses trésors , se dédommage en lui
faisant payer l’argent plus cher, et se venge ainsi delà >
tyrannie par l’usure.
Au contraire , que par les progrès du temps, ou la
sagesse du maître, la propriété soit respectée, à l’instant la confiance renaît, les capitaux reprennent leur importance relative, la terre valant tout ce qu’elle est destinée à valoir redevient féconde , l’or, l’argent, si recherchés , ne sont plus que des valeurs incommodes et perdent de leur prix; la classe qui les détenait, restée hahile , a recouvré la dignité avec la sécurité ; elle ne cache plus sa richesse, elle la montre avec confiance, et la prête à un intérêt modique. L’activité est universelle et continue; l’aisance générale la suit, et la société , épanouie comme une fleur à la rosée et au soleil , s’étale de toutes parts aux yeux charmés qui la contemplent. Et si on voulait attiibuer cet état prospère des sociétés civilisées à la liberté , dont Dieu me préserve de contester la vertu bienfaisante I je répondrais que c’est à la propriété respectée qu’on doit ^ ces beaux résultats, car Venise n’était pas libre, mais ses tyrans respectant le travail, elle était devenue la plus riche esclave de la terre.
,Te me résume donc, et je dis : L’homme a une première propriété dans sa personne et ses facultés ; * il en a une seconde , moins adhérente à son être, mais non moins sacrée , dans le produit de ces facultés , qui embrasse tout ce qu’on appelle les biens de ce monde , et que la société est intéressée au plus haut point à lui garantir, car sans cette garantie point de travail , sans travail pas de civilisation , pas même le nécessaire, mais la misère, le brigandage et labar- .barie.
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