‹ De la propriété par m. A. ThiersChapitre 21 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DU COMMUNISME PAE BAPPOBT AU TBAYÀIL.

Que le communisme éteint toute ardeur pour le

travail. :

Il est bien évident qu'en voulant empêcher ta propriété, c'est-à-dire empêcher que l'un ait peu, l'autre beaucoup, il ne faut pas d'inégalité dans les salaires:, L'on comprend que lorsque je parle d'égalité ou; d'inégalité de salaire, j'entends parler d'égalité ou d'inégalité dans la même profession, car si le com-i munisme classe les professions, et les traite différent ment , ce qu'il faudra qu'il fasse pour avoir des arts ,. il existera une inégalité de traitement entre les diverses professions, qui n'est pas celle dont il s'agit ici. Je parle du salaire dans la même profession.

Tel laboureur peut être robuste et intelligent , tel autre ne l'être pas, ainsidu forgeron, du tisserand, etc. Les payer inégalement serait les exposer à posséder inégalement. Il faut donc les traiter d'une manière, égale, et pour éviter ou la paresse ou l'économie, les, récompenser en leur donnant pour salaire la vie com-s

us 1 1 viir 11.

mune. Quoi qu'il en soit, celui qui fera bien ou mal , peu ou beaucoup, sera trait* comme les autres; sa récompense sera ou la prospérité générale, ou l'honneur. Je ne veux pas faire perdre le temps à mes lecteurs , et j'affirme, sans fournir les preuves qui abondent dans l'esprit de tout le monde, que ces ouvriers, mus par la prospérité générale ou l'honneur , ne travailleront pas. Vous figurez-vous un mécanicien à qui on dira : Travaille, mon ami , deux, trois heures de plus par jour, et dans dix ou vingt ans, la société française sera plus riche. — Je ne prétends pas qu'il soit insensible à ce résultat, mais je doute qu'il travaille ces deux heures de plus. Si au contraire son maître lui dit : Cette pièce de machine que tu exécutais en dix jours , et que je te payais cinq francs par jour , ce qui te rapportait cinquante francs , je te la donne à exécuter à la tâche ; tu la feras en tel temps que tu voudras , et je te la payerai de même cinquante francs : si son maître lui dit cela, il l'exécutera en six, sept on huit jours , pour gagner huit, sept ou six francs. Oh alors , il ne ménagera ni ses bras, ni son temps , ni ses nuits , et il cherchera à gagner davantage, soit pour lui, soit pour ses enfants. S'il en était autrement , le travail à la tâche n'aurait pas été inventé.

Vous niez, dlra-t-on, les plus nobles mobiles. C'est vous, répondrai-je , qui les employez mal. Je crois , moi, que si vous dites a cet ouvrier : Travaille beaucoup, et tu n'auras ni plus ni moins de traitement, mais la France dans vingt ou trente ans sera plus

DU COMMUNISME

riche, cet ouvrier lèvera les épaules, car on lui parle argent, et il faut un argument approprié au sujet. Mais si vous lui dites : Meurs pour que la France soit sauvée, il vous écoutera peut-être, et si vous avez su par de nobles institutions militaires élever son cœur, y développer le sentiment de la gloire, il mourra à Austeriltz, à Eylau, ou sous les murs de Paris. C'est que l'homme est plus paresseux que lâche , et que pour chaque genre d'effort il faut des stimulants différents. Pour l'exciter au travail , il faut lui montrer l'appât du bien-être ; pour l'exciter au dévouement , il faut lui montrer la gloire. Quoil l'honneur pour deux ou trois planches de plus rabotées dans une journée, pour une pièce de fer mieux limée I Vous blasphémez! L'honneur pour d'Assas, Chevert, Latour-d'Auvergne : le salaire, c'est-à-dire la satisfaction de bien vivre, lui et ses enfants, pour celui qui a laborieusement et habilement travaillé, et de plus l'estime, s'il est sage et probe, car il faut aussi des satisfactions morales à cet honnête ouvrier. Raisonner autrement ce n'est pas connaître la nature humaine, c'est tout confondre , sous prétexte de tout réformer.

Le dévouement exalté qui fait braver la mort, on l'obtient d'un enthousiasme momentané, habilement excité. Mais cette application constante à une tâche obscure, qu'on appelle le travail, ne s'obtient que par la perspective du bien-être. Sans doute ce travail opiniâtre peut conduire quelquefois à la gloire, s'il s'agit des recherches de Newton, et c'est un stimulant de plus ; mais la masse du travail dont la société vit ,

ISO LIVRE II.

ne s'obtient qu'en offrant au travailleur la certitude d'un salaire matériel. Quand l'homme s'obstine sur la nature pour lui arracher les matières dont il se nourrit ou se vêtit, il s' obstiné pour ces objets mêmes, il faut les lui donner, il faut récompenser le travail conformément au but qu'il se propose , et pour l'exciter autant que possible, lui donner ni plus ni moins qu'il n'aura produit, mais autant. Il faut de plus rapprocher le but de ses yeux , et pour cela lui présenter non le bien-être de tous , ni même celui de quelques-uns, mais le sien et celui de ses enfants. Outre qu'il y aura justice à en agir ainsi , il y aura excitation la plus haute possible. Qui fera beaucoup, aura beaucoup; qui fera peu, aura peu ; qui ne fera rien, n'aura rien. Voilà la justice, la prudence, la raison. Ce n'est pas détruire les nobles mobiles, c'est les réserver pour les nobles Uns auxquelles ils sont propres. Le salaire sera pour le travail , la gloire pour les dévouements sublimes , ou pour le génie. Cet homme travaille toute sa vie pour nourrir lui et sa famille, payez-le, payez-le bien. Il se dévoue une fois jusqu'à braver la mort, décernez-lui la gloire du soldat. Il fait une découverte, décernez-lui la gloire de l'inventeur. Mais à chacun suivant ses œuvres. • - •

Ainsi sans salaire personnel , proportionné au travail , à sa quantité et à sa qualité , point de zèle à ce travail. Votre communauté , avec le traitement général et commun , mourrait de faim avant peu. C'est tout au plus si la société où la propriété est admise, où le travail profite à celui qui s'y consacre, à lui seul, à

RU COMMUNISME

ses enfants, c'est tout au plus si elle arrive à procurer du pain à tous, et souvent de mauvais pain. Qu'en serait-il, si aucun ne travaillait pour soi, et si tous ne travaillaient que pour la généralité? La répartition fût-elle différente, le résultat serait le même, car, ainsi que je l'ai déjà dit, on sait, par un calcul facile à établir , que la réversion de la richesse des plus riches sur les plus pauvres, ne produirait pas une augmentation sensible pour ces derniers. Elle n'ajouterait pas un centime à la journée de chacun , et elle aurait diminué de moitié , des trois quarts peut-être , la masse de la production générale. Tous mourraient de faim : c'est l'unique bien qu'on leur aurait fait.

Page 1