‹ De la propriété par m. A. ThiersChapitre 32 sur 56 · IM LIVRE III · texte numérisé non relu

IM LIVRE III

monde? Dans les vignobles de Champagne, de Bourgogne , de Bordeaux , où un champ vaut quelquefois un ou deux millions , où l'on a jusqu'à trois, quatre, cinq récoltes accumulées, où le plus souventon laisse les vins vieillir, et où l'on spécule autant et plus que l'on ne cultive , des journaliers associés feront-ils cette spéculation? En leur supposant même les connaissances nécessaires, obtiendront-ils de l'État le prêt d'un capital de trois ou quatre cent mille francs, ou d'un banquier le crédit indispensable pour suffire à de telles avances? D'ailleurs la solvabilité d'un fermier est l'une de ses qualités principales , ou plutôt la principale. Fbrcera-t-on la confiance du propriétaire en faveur d'une association d'ouvriers qui ne présentera aucune responsabilité? Sera-ce encore l'État qui, après avoir fourni le capital, fournira la caution?

Plus tard je dirai quelques mots du rôle assigné à l'État dans ces diverses combinaisons, mais . en attendant, je prie de remarquer que c'est toujours lui qui est le deus in macMnd , le capitaliste inépuisable fournissant tes capitaux, supportant les pertes, parant à tous les accidents, suppléant à tout ce qui manque, chargé enfin de résoudre toutes les difficultés. Nous additionnerons, quand il en sera temps, ses charges et ses bénéfices, et nous verrons si le commerce qu'on lui destine est de nature à durer:

Je n'ai pas fait mention, d'une foule de difficultés plus insolubles tes unes que les autres. Je n'ai pas parlé des bois , par exemple , où il n'y à ni fermier , comme en Brie, ni journalier travaillant pour le

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compte du propriétaire, comme à Bordeaux , et où il y a tous les ans soit un vingtième, soit un trentième des arbres a abattre , sans autre travail que celui de garde , d'abattage et de transport. Comprenez* vous pour les bois un mode quelconque d'association ? C'est pourtant une part considérable du sol, et en y ajoutant la vigne, le quart au moins du produit total de noire territoire.

L'association est donc non pas difficile,, mais absolument inadmissible en agriculture, car la terre en général est divisée de manière à rendre inutile le concours d'une réunion quelconque d'exploitants, ou. possédée en propre par le cultivateur lui-même. Enfin dans la partie du sol où le concours d'un certain nombre de bras conviendrait, dans les fermes un peu considérables, il faudrait fournir un capital d'exploitation montant peut-être à plusieurs milliards , forcer la confiance du propriétaire, ou rendre le trésor public responsable d'une spéculation en vins. De telles combinaisons sont extravagantes, et leur idée seule, dans un état sain des esprits, n'aurait valu à ses inventeurs que d'immenses risées pour tout accueil.

J'accorde cependant que sur un terrain nouveau, qu'on viendrait d'arracher à l'Océan avec les capitaux de l'État ou d'une compagnie fort riche, comme c'est le cas en Hollande pour la mer de Harlem , j'accorde qu'on pourrait confier à des associations de cultivateurs le soin d'en exploiter une partie. Encore si on voulait qu'ils vécussent en commun pour rendre l'association possible, faudrait-il renoncer à en réunir

beaucoup ensemble, car autrement le terrain qu'ils exploiteraient serait si étendu qu'Us passeraient une partie de leur temps sur les Toutes , afin de rejoindre tous les soirs le centre de la colonie. Du reste combien ya-t-il de mers 'de Harlem à dessécher en Europe? Combien y a-t-il de marécages à assainir en France? On comprend quelques colonies agricoles, destinées à recueillir des ouvriers sans travail , et fondées sur le principe de l'association ( principe ruineux comme on le verra bientôt) , mais si on conçoit quelques établissements de bienfaisance fondés sur ce principe, l'État en supportant tous les frais , ce système n'est point concevable appliqué a un vaste pays dans lequel les terres sont anciennement distribuées, clôturées, bâties , sur le principe de la famille isolée , aidée tout au plus d'un OU deux journaliers .

Ainsi l'association est inapplicable à l'agriculture, c'est-à-dire à vingt-quatre millions de travailleurs en France. Quoi, du premier coup, il faut mettre hors du système la plus grande, la plus intéressante partie de la population , la plus constamment souffrante ! Le système est donc fait pour quelques-uns, exclusivement pour eux ? Poursuivez cet examen, et vous en serez encore plus convaincs.

Dans la plupart des autres professions il en est encore de même , car dans le plus grand nombre d'entre elles l'ouvrage est tellement divisé, détaillé , accidentel , qu'il ne se prête ni au travail commun , ni à des appréciations exactes, ni à des comptes-rendus réguliers , tels qu'il en faut dans une association

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qui veut voir clair dans ses affaires. Ainsi l'ouvrier à qui un marchand de meubles a commandé une table, des chaises, ou, ce qui est plus fréquent, a qui ce marchand en a donné à réparer ; le maçon, le menuisier qui exécutent dans une maison telle ou telle réparation isolée; le porteur d'eau, le portefaix, le domestique à gages, qui vous rendent des services ou accidentels ou constants , mois individuels , peuvent ils mettre en commun un concours d'efforts que l'œuvre dont ils sont chargés ne réclame pas î Tous les hommes à gages, servant non-seulement dans la maison du riche, mais dans la boutique de l'artisan , l'aidant de quelque façon que ce soit, ne peuvent être associés évidemment, car il yen aun, deux, trois tout au plus, réunis dans la même famille , et le cas où ils sont beaucoup plus nombreux est extrêmement rare. Supposez au surplus dans une maison riche plusieurs domestiques, dans un magasin plusieurs garçons de boutique, que mettraient-ils en commun ? Leurs gages, pour se les partager ensuite par tète 1 Autant aurait valu ne pas faire cette confusion et cette répartition ultérieure, puisque le résultat devrait être si parfaitement semblable, à moins que les gages ne fussent inégaux, auquel cas on ne comprendrait pas chez les mieux payés ta raison de s'associer à ceux qui lé seraient moins bien.

Ainsi on voit, l'une après l'autre, toutes les professions se montrer impropres ou rebelles à l'association. Ce système ne reste concevable que pour les grands établissements industriels , tels que filatures ,

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forges, ateliers de machines, mines, qui présentent plusieurs centaines d'ouvriers réunis, et dans lesquels on travaille en commun. Quant aux établissements de ce genre , l'association n'est pas moins ruineuse pour les associés , inique pour l'Etat chargé de supporter les pertes, mais enfin elle peut être matériellement essayée, et elle l'a été au grand détriment de ceux qui en ont eu la pensée.

Impossible au point même de ne pouvoir être tentée pour trente-quatre millions d'hommes sur trentesix, elle peut être essayée en faveur d'un ou de deux millions d'ouvriers tout au plus. Oui , dans quelques grandes filatures, danB quelques vastes usines où l'on fabrique des machines à vapeur, auprès de quelques mines d'où l'on extrait la houille , sur quelques chemins de fer où plusieurs milliers d'employés sont réunis pour le même serviee, dans iraelques imprimeries, peut-être aussi sur quelques chantiers accidentellement formés pour remuer un certain nombre de cubes de terre , les ouvriers , persuadés que les entrepreneurs qu'ils servant, ou la compagnie dont ils sont les agents, se partagent de grands bénéfices , se mettront aux lieu et place de leurs maitres, prendront ou recevront de l'État, qui les aura payés avec un papier discrédité, de vastes établissements, et s'en partageront le bénéfice, toujours douteux» mais assurément nul quand.ces établissements seront gouvernés collectivement, et on appelle cela une réforme, qui aura changé le sort des classes laborieuses de la société! C'est tout simplement l'occupation plus ou moins violente

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d'un certain nombre de propriétés, nu profit de quelques milliers d'ouvriers agglomérés sur divers points, dans les grandes villes notamment , ayant dans leur agglomération même un moyen de se révolter, et de tyranniser ou ceux qui tes emploient, ou l'État luimême , dans tes moments où celui-ci est trop faible pour se faire respecter. Ce n'est pas autre chose, et c'est manquer à la vérité , imposer au peuple, que de lui dire qu'on opère une réforme conçue dans son intérêt! On a obéi aux passions d"une classe d'ouvriers, abusant de la force physique pour dicter leurs volontés, ou plutôt les volontés des meneurs qui les exploitent, travaillant pour ces meneurs plus que pour eux-mêmes , et ne représentant pas le trentième de la population totale du pays. On n'a donc rien fait pour le peuple , pas plus en cédant à cette force aveugle , que lorsque , deux Ou trois siècles auparavant , on gouvernait sous l'influence de quelques centaines de privilégiés qui composaient la cour. Encore ces privilégiés étaient-ils beaucoup plus éclairés dans leur égoisme , car après tout la commission du Luxembpurg n'a fait que- nous sachions rien qui raille les règnes de Louis XIV ou même de Louis XV, dans leurs plus mauvais jours, ' ' ■ ;

Vingt-quatre millions de cultivateurs mènent en France une vie pénible, trois ou quatre millions d'ouvriers industriels sont quelquefois , pu* suite de. chômages , privés de travail , voilà le mal , et pour remède on a songé à livrera quelques ouvriers fileurs, u mineurs , les établissements dans lès-

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quels ils étaient employés, et à changer pour eux toutes les conditions de l'industrie (d'une manière, je le répète , ruineuse pour eux-mêmes) , et on prétend qu'on a découvert un moyen de changer le sort dit peuple I On trompe, je le redirai sans cesse, et Je lieu, le moment où ce système a été produit le prouvent avec évidence. Il l'a été dans un temps où ces ouvriers agglomérés venaient de concourir à une révolution, au sein d'une grande capitale qu'ils dominaient. On a voulu les flatter, se servir d'eux; on leur a causé beaucoup de mal, et on s'en est fait beaucoup à soimême. C'est une entreprise exclusive , dans des vues exclusives, qui a abouti où doivent aboutir toutes les tentatives de ce genre. Il ne s'agit donc plus du peuple, mais d'une très-petite partie du peuple, qui avait le triste avantage d'être réunie , de pouvoir dès lors faire sentir sa force, et la mettre aux ordres de ceux qui voulaient s'en servir pour euxmêmes.

Ge système d'association étant ramené- à sa véritable portée, reste à voir s'il a même une valeur pour les classes d'ouvriers auxquelles il est applicable". , ■

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