‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 12 sur 62 · DE LA QUESTION DU DROIT AU TRAVAIL · texte numérisé non relu

DE LA QUESTION DU DROIT AU TRAVAIL

Le Créateur a placé l'homme sur la terre dans un état de nudité complète, dépourvu de défenses organiques, sans abri et assujetti à une foule de besoins instantanés, sans autres précautions que de mettre à sa portée, à l'état élémentaire , les objets qui peuvent servir à l'alimenter, k le vêtir, à Tabriter, à le défendre.

Le sol, dont il a fait le théâtre des actions de l'homme, se développe montueux dans sa plus grande étendue, et, dans une partie notable de cette étendue, se présente hérissé de montagnes d'un accès presque impossible.

De plus, et comme s'il eût eu la pensée de maintenir dans l'isolement les diverses races dont il a peuplé le globe, il les a séparées par l'immensité des mers destinées, ce semble, à opposer un obstacle infranchissable à toute communication, car nulle trace de direction possible sur cette masse si mobile.

Enfin, dans l'immense réservoir atmosphérique, source de vie, qui satisfait aux besoins de la respiration , le Créateur a introduit des éléments pernicieux, qui se combinent souvent de manière à devenir de puissantes causes de destruction ; tels les

ourai^ans, les tempêtes, la foudre; souvent même l'atmosphère se trouve empoisonnée par des princii)es délétères.

Il est vrai que le Créateur a mis à la disposition de l'homme les animaux dont la chair, les dépouilles, servent à sa nourriture, lui fournissent des vêtements; mais parmi ces animaux, les uns sont redoutables, d'autres sont ou doués d'une force supérieure, ou pourvus d'une agilité capable de déjouer tous les efforts dans les limites des forces individuelles; un grand nombre ne lui sont qu'incommodes, et tous enfin, à l'état sauvage, sont impatients du joug de la domesticité.

Lorsque l'on s'arrête à considérer avec quelle soucieuse prévoyance le Créateur a pris soin de pourvoir aux vêtements, aux moyens de défense selon ses vues providentielles, des autres êtres de la création ; de leur procurer des abris qui conviennent à leur nature, de mettre à leur portée une nourriture propre à leur alimentation, on serait tenté de croire que l'auteur de l'univers a voulu faire de l'homme le paria de la création. Et pourtant il n'en est rien.

Non, l'homme n'est pas l'être disgracié delà nature; s'il eût été le plus fort, le mieux pourvu d'armes organiques de tous les êtres créés ; s'il eût trouvé sous sa main les moyens de pourvoir facilement à ses rares besoins au moment opportun ; si le Créateur, en un mot, eiit fait pour lui ce qu'il a fait pour tous les animaux, l'homme ne serait sorti de l'état de végétation et de torpeur, ses besoins satisfaits, que lorsque Taiguilion de la faim ou le besoin de la propagation de son espèce l'auraient forcé de secouer ce brutal engourdissement : repu, il se serait accroupi dans la somnolence, et sa famille n'aurait étél'objet de sa sollicitude que pendant le temps nécessaire au développement de la force physique.

Le moment venu où le jeune sujet peut se suffire à lui-même, le lien social de famille auraitété rompu, parce qu'auraientcessé les causes éphémères qui le rendaient nécessaire, et ce lien, si fragile entre les individus que devait attacher la parenté du sang, ne se serait jamais formé entre ceux que cette cause accidentelle n'aurait pas réunis. L'état social n'aurait donc pas

plus existé pour la race humaine qu'il n'existe pour les différentes espèces d'animaux.

A la misère native de Thomme se rattache donc une condition puissante de sociabilité, celle au moins du lien de famille, déjà si féconde en ramitications.

Mais ce bienfait, tout important qu'il soit, n'aurait qu'une valeur secondaire sans les autres biens que le Créateur a mis à la disposition de Tétre qui paraît si oublié.

De la surface de ce sol, où l'homme semble comme exilé, Dieu a fait un immense chantier divisé en vastes ateliers surabondamment fournis de riches matériaux; au sein de ce sol sont pareillement amoncelés de nombreux éléments de richesses, dont les uns, par leur dure consistance, deviennent un irrésistible moyen d'action, dès l'instant qu'on sait en maîtriser la forme résistante, et dont les autres, par leur nature essentiellement propre à la combustion, fournissent à la fois, et une chaleur vivifiante et les ressources nécessaires pour dompter les premiers et les réduire h un état de malléabilité susceptible d'affecter les formes les plus délicates.

Sous les couches superficielles du sol se ravivent sans cesse les ferments de toute végétation, tandis que sur le sol lui-même s'agite une diversité innombrable d'animaux doués d'une puissance de reproduction inépuisable.

Non moins que la superficie solide du sol, le sein des mers nourrit de précieux végétaux et une population d'animaux tout aussi utile, tout aussi féconde, tout aussi nombreuse et tout aussi variée.

Inépuisable réservoir de fluides aqueux ou aériformes , les mers fournissent à l'atmosphère les conditions fertilisatrices du sol, celles de la vie des êtres animés et des végétaux, et celles de Faccouplement ou de la séparation des substances minérales. Enfin, le Créateur a couronné cette grande œuvre d'une éclatante voûte parsemée de foyers étincelants, d'où s'épanchent et la lumière et le calorique. Témoignage éblouissant de puissance et d'immensité, cette voûte étale aux regards de la race humaine un tableau somptueux et magique, qui révèle à Fàme la haute

mission de la créature douée de la faculté de comprendre l'auteur de tant de prodiges.

Et à l'homme fait pour comprendre, Dieu a dit : « Yoilà ton domaine. »

Mais comment, dans son dénûment, le suzerain de cet immense domaine pourrail-il rendre la terre docile à ses pratiques, asservir la brute impatiente ou féroce, déplacer les masses qui recouvrent les métaux, maîtriser, faire tourner à son avantage les propriétés destructrices de l'atmosphère, pénétrer dans les abîmes des mers et jalonner la route qui doit, sans erreur, le conduire aux termes de ses courses sur la vaste plaine des océans? Quel levier aura-t-il donc à sa disposition pour déplacer, pour manier tant de colossales résistances?

Le Créateur y a pourvu; l'homme a reçu de lui l'intelligence et la parole, la parole, émanation de la force divine, et en lui donnant ce double levier, il lui a dit : « Travaille. »

Et l'homme, agissant dans sa puissance collective, s'est rais en train d'accomplir sa tâche, et il a réalisé des travaux immenses, il a en quelque sorte participé à l'œuvre de la création ; car, si de ses mains il n'a pas fait la matière, il Ta du moins transformée d'une manière si absolue que le Créateur disparaîtrait devant le résultat, si le résultat même de la transformation ne mettait en relief, d'une façon plus saisissante encore l'origine, la source de la puissance du transformateur.

Que l'on cherche, en effet, sur ce papier, dans ces lignes que parcourt le regard, un indice de la matière rudimentaire ; qu'on s'évertue à reconnaître dans cet ensemble, et les semences qui ont germé et donné naissance à la plante filamenteuse convertie en longs cordons entrelacés ensuite, d'une manière merveilleuse, pour former le tissu d'abord élégant et moelleux qui a paré la beauté et qui, plus tard, passé à l'état de lambeaux,a fini par être transformé en ces feuilles minces et collées, parfaitement propres à recevoir l'empreinte de caractères ayant pour mission de dessiner la pensée, de la rendre saisissable à l'œil et de la propager jusque dans les régions les plus lointaines et dans l'avenir le plus reculé ;

Que Ton cherche à y démêler la forme de ces végétaux dont les sucs ont coloré la matière liquide qui rend comme saillante Tempreinte de ces caractères ;

Qu'on y démêle la substance de ces rudes métaux rendus malléables au gré de Tingénieux artiste et transformés ensuite en une multitude de tiges dont chacune a reçu pour couronne une de ces figures qui composent des mots alignés dans ces pages ;

Qu'on y démêle enfin les combinaisons qui entrent dans la composition de la machine productive de ces empreintes diverses devenues le moyen moral, le moyen gouvernemental, le moyen social le plus puissant !

Avec les instruments immatériels qu'il a reçus du Créateur, l'homme a donc enfanté des prodiges, et il s'est fait, dans la création, une place d'autant plus éminente que l'infériorité de sa condition organique native paraît plus humble.

Cette nécessité du travail, qui le distingue d'une manière si tranchée des autres créatures ', a donc fait de lui le souverain fort et puissant de la création.

Yoilà comment l'homme accomplit la tâche que le Créateur lui a fatalement imposée ! ! î

Quoi qu'il en soit du relief que lui donnent ses œuvres, l'homme ne peut donc éluder la loi providentielle qui le condamne au travail : s'efforçât-il de se rebeller contre sa condition native, la punition ne se ferait pas attendre; se soumet-il, il accomplit une obligation, et cette obligation c'est sa destinée.

Or, remplir une obligation ce n'est pas exercer un droit, c'est obéir à un devoir.

L'exercice d'un droit est facultatif; Taccomplissement d'un devoir ne l'est pas.

' a Qu'est-ce qui distingue l'homme de tous les autres êires vivants, et qu'est-ce qui constitue sa supériorité sur eux?» A cette question, que pose M. Emile de Girardin dans son livre du Droit, déjà cité, page 30, il répond : «C'est la faculté de raisonner, c'est la force immatérielle dont il est exclusivement doué.» Notre pensée, croyons-nous, se réfère à celle de M. de Girardin, car le travail, c'est l'action de la force dirigée par l'intelligence. L'intelligence intervient donc dans l'action comme force immatérielle.

( )n pourrait doulor qu'un individu eût le droit de s(; soustraire à une oblii^ation qui lui serait imposée; mais mettre en doute son droit d'user des moyens d'accomplir ce qui est exigé, c'est demander si celui qui est obligé de marcher a le droit d'avancer alternativement ses jambes.

C'est donc le renversement de toute idée rationnelle que de douter qu'un individu ait le droit de travailler; en d'autres termes, qu'il ait droit au travail.

Or, n'est-il pas bien étonnant que, de nos jours, le droit au travail ait été mis en question?

On dira peut-être que l'état de la civilisation conduit à ce renversement d'idées. Si cela est, la situation est déplorable; car la solution affirmative ou négative de la question aboutit ou à une naïveté, comme nous venons de le voir, ou à l'absurde.

Raisonnons.

La question du droit au travail se traduit identiquement en ces termes : l'homme qui n'a d'autre capital que sa force et son intelligence, c'est-à-dire son aptitude au travail, a-l-il le droit d'exercer cette aptitude ?

Mais comme les résultats de cet exercice sont pour cet homme le seul moyen de soutenir son existence, la question finit par se formuler ainsi : l'homme qui n'a d'autres ressources pour vivre que son aptitude au travail a-t-il droit à la vie ?

Or, toute question se résout par l'un de ces deux monosyllabes : oui, non.

Si la solution négative est adoptée, il en résulte cette conséquence forcée que celui qui vit sans avoir droit à la vie a usurpé ce droit; et, si l'on veut être logique encore dans l'application des principes, il faut l'en déposséder comme on dépossède du droit de propriété celui qui a usurpé la jouissance, en maître absolu, d'un immeuble.

Nous voilà dans l'absurde.

Si l'on adopte l'autre solution, si l'on décide que l'aptitude au travail donne droit au travail, il sera logiquement impossible de repousser le travailleur qui se présentera pour demander d'être admis à l'exercice de son droit, à moins que le

droit ne soit conféré abstraction faite de Texercice, ce qui ne serait autre chose qu'une amère dérision. l^'iSi, au contraire, il est entendu que l'exercice du droit n'est pas séparé du principe, il faudra mettre le principe en pratique dans toutes ses conséquences, et, pour que le travail produise des résultats utiles, se préoccuper de la spécialité d'aptitude de celui qui vient en demander l'emploi.

Or, si lÉtat prend à tàclie de satisfaire à cette demande, il se trouve dans la position d'établir autant d'ateliers qu'il y a de spécialités dans les demandes, c'est-à-dire autant qu'il y a de besoins sociaux. Yoilà donc, si la chose était possible, lEtat devenu fidDricant, commerçant, car il faudra bien quil s'occupe de l'écoulement, du transport des produits; le voilà établissant une concurrence désastreuse avec l'industrie privée, ce qui aboutit à la ruine du pays.

Se fit-on illusion sur ime conséquence aussi déplorable , il faut bien que l'on reconnaisse que le travail agricole ou autre n'étant possible qu'à l'aide d'un capital passif et d'un capital industriel, il faudrait tout d'abord que l'État possédât un capital passif en terrains, usines, etc. , assez important pour occuper, tous les oisifs, et puis, qu'il eût à sa disposition un capital industriel suffisant pour alimenter toutes les industries. Et où l'État prendrait-il le capital passif? où prendrait-il le capital commercial? Déposséderait-il? Impossible; et cela suffirait pour arrêter l'effet de la combinaison. Créerait-il de nouveaux impôts? mais le fardeau de l'impôt est déjà bien lourd pour le contribuable; et, au surplus, ajouter à cette charge, ce serait porter atteinte à la partie déjà insuffisante du capital commercial dont dispose ce contribuable, et, par conséquent, tarir la source du travail d'un côté pour l'alimenter de l'autre. Singulière compensation! Et la consommation?...

Si l'État ne peut satisfaire, par ses propres ressources, aux conséquences du principe légalement proclamé du droit au travail, ce sera donc aux propriétaires, aux commerçants, aux tabricants, dans toutes les spécialités, que s'adressera le travailleur pour réclamer l'exercice du droit que lui confère la loi;

et il n'y aurait certes pas k le repousser si l'Ktat mettait, eu proclauiaut le principe, un capital industriel à la disposition des producteurs de toute sorte, des commerçants en général.

Que Ton commence donc par constituer ce capital, et puis que le droit au travail soit hardiment proclamé, si tant est qu'alors on estime que cette mesure soit nécessaire; si l'on croit qu'il soit nécessaire de contraindre les producteurs de tout genre de spécialités à user des moyens mis à leur disposition pour augmenter leur bien-être, leur fortune, pour parvenir à la richesse.

L'institution du crédit foncier est donc la seule solution que l'on puisse donner à la question du droit au travail, si toutefois elle ne rend cette question illusoire.

Mais comme c'est la société qui pourvoit à l'établissement de cette institution, il est de toute justice qu'elle intervienne dans les cas où il y aurait nécessité de prévenir ou réprimer les abus qui pourraient se glisser dans l'usage des ressources qu'elle a mises à la portée de chacun.

Pour bien apprécier le rôle que la société est appelée à remplir dans cette grande œuvre de la richesse sociale, il suffit d'examiner quels devoirs l'usage de ses bienfaits impose aux possesseurs des deux capitaux, actif et passif.

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