‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 16 sur 62 · DES DEVOIRS DES REPRÉSENTANTS DL CAPITAL ACTIF · texte numérisé non relu

DES DEVOIRS DES REPRÉSENTANTS DL CAPITAL ACTIF

Les représentants du capital actif se subdivisent ainsi : les patrons en général, et les ouvriers ou travailleurs. Nous examinerons quels sont les devoirs auxquels doivent satisfaire les travailleurs, après avoir fait apprécier l'importance des devoirs imposés aux patrons : 1° envers la société, 2° envers les travailleurs.

PREMIÈRE SECTiox.— Des devoirs des patrofis cnvcrs la société.

Les moyens d'assurer l'action continue du travail dans toutes les branches de l'industrie, autres que celle de l'agriculture, ne paraissent pas. au premier aperçu, aussi facilement praticables envers le patron qu'envers le propriétaire foncier. D'abord la société ne mit pas directement le capital industriel entre les mains du fabricant, du commerçant; elle n'a fait que constituer une combinaison, qu'adopter un mode qui rend ce capital trèsfacilement accessible.

De plus, elle ne prend aucune mesure pour garantir contre les chances commerciales ce capital, qui demeure toujours propriété privée. Elle ne peut donc s'arroger un droit de surveillance, sinon contre la fraude, sur le sort de ce capital.

Or, pour forcer le détenteur ou le possesseur du capital industriel à le mettre à la disposition absolue du producteur, du commerçant, il deviendrait indispensable de pourvoir à la double garantie : 1° du remboursement; 2^ de la fructification au profit du bailleur de fonds. Mais même, sous le régime du crédit foncier, les chances commerciales rendent impossible l'institution de cette dernière garantie, si tant est que ce régime ne les résume pas toutes, et quant à la première, il ne faudrait rien moins que l'établissement social d'assurances contre les faillites, duquel chaque producteur, chaque négociant, chaque commerçant deviendrait tributaire, ou bien dune Banque commanditaire, dont

le capital serait fourni par la réunion de tous les capitaux privés, pour autoriser un système de surveillance salutaire dans chaque industrie et assurer une compensation, en i,^énéral, à des pertes ])arlielles.

JMais, indépendamment de la constitution de l'un ou l'autre de ces établissements qui satisferaient bien à la première, mais non peut-être h la seconde condition de garantie, nul n'aurait le droit, quelle que fût l'habileté et la probité qui présidât à l'administration d'une opération commerciale, de contraindre le détenteur à livrer le capital.

Or, si, d'un côté, la société ne fournit pas directement au producteur, au commerçant, le capital suffisant pour qu'il puisse imprimer au travail tout l'essor possible ; si même, d'un autre côté, en constituant les institutions les plus rassurantes, elle ne peut parvenir à imposer une contrainte à la confiance de celui entre les mains de qui se trouve ce capital; si, enfin, son intervention n'est pour rien dans la fructification de ce capital engagé dans des opérations commerciales, peut-elle imposer à ceux quil'utilisent des obligations d'un intérêt social?

Cette question, examinée en dehors de rétablissement du crédit foncier, ne peut que recevoir une solution formulée par une négative. Mais Tinstitution de ce crédit constituera nécessairement un ordre de choses qui doit donner à la question une tout autre portée, car elle comporte identification des intérêts de l'industriel et des intérêts du bailleur de fonds; cette institution doit même faire disparaître entièrement l'opportunité de la question.

Nous allons voir.

De nos jours, la partie du capital consacré aux opérations des manufactures, de construction, du commerce, de toute industrie en général, autre que l'industrie agricole, est celle, en grande partie, dont on ne peut trouver le placement avec garantie par hypothèque.

Or, comme ce capital n'est pas assez important pour suffire à tous les besoins, le possesseur, se prévalant de l'insuffisance, ne le livre qu'à des conditions onéreuses.

Ces conditions sont même d'nntnnt plus lourdes, que le louage est plus recherché pnr ces emprunteurs qui peuvent offrir la garantie de l'hypothèque.

Cet état de choses établit un antagonisme acerbe entre le capital commercial et le travail, antagonisme dont celui-ci est toujours la victime, car ce capital lui est imposé comme un moteur h une usine , tandis que le travail n'impose pas ses produits. Les produits du travail, pour être recherchés, doivent s'offrir à des conditions très-favorables au consommateur. Or, comment les faire descendre à ces conditions, lorsque les charges du louage de cet élément de production, dont il faut bien tenir compte dans le prix de vente, demeurent élevées et inflexibles?

L'institution du crédit foncier change complètement la situation :par suite de la destination des nouveaux capitaux, dont rémission constitue une somme énorme, les capitaux remboursés ne trouvant pas d'emploi en prêt sur hypothèque, il ne reste plus d'autre moyen de placement que celui que leur offre Tindustrie. L'effet de leur circulation sera évidemment de faire concurrence au capital industriel déjà employé au même, usage, et de celte concurrence doit résulter virtuellement l'abaissement du taux de Tintérôt.

Dans cet état de choses, le détentenr du capital commercial ne peut isoler ses intérêts de ceux du travailleur, sous peine de voir la fructification de ses valeurs réduite à une somme insuffisante, tandis que la condition du travailleur s'élève audessus de celle de son rival de toute la hauteur constituant la mesure inverse de la position infime où il se trouvait placé antérieurement.

Alors, ce sera au tour du capital de subir les conditions d'une transaction.

Cependant , comme le travailleur ne peut se procurer ses moyens de subsistance sans l'emploi de ses facultés industrielles, emploi toujours dépendant du capital; comme d'ailleurs il ne peut attendre pour pourvoir à ses besoins sa part dans Téclosion ou le prix de vente des produits , tandis que le posses-

seur (lu capital, sous peine de le consommer sans profit, il est vrai, peut subsister avec ses propres ressources; la position du capitaliste sera toujours assez iorte pour qu'il n'ait pas h subir une condition humiliante.

La transaction aura donc pour résultat une conciliation honorable, et les deux adversaires se tendant cordialement la main , cette transaction ne pourra évidemment se formuler qu'en des termes qui constitueront une association dont l'équité dictera les conditions ^

De ces conditions résultera nécessairement le principe de solidarité entre les deux éléments de l'industrie, inséparables d'ailleurs pour atteindre le but commun, la production ou la négociation. Ainsi, de même que le capitaliste aura intérêt à maintenir Taclion libre et par conséquent soutenue du travailleur, de même le travailleur aura intérêt à ce que le capitaliste trouve son compte dans le résultat du travail. En d'autres termes : le capitaliste s'identifiera au sort du travailleur qui l'enrichit, et le travailleur s'identifiera au sort du capitaliste qui fait son bien-être.

De cette véritable solidarité doit résulter forcément pour l'avenir l'impossibilité des faillites.

En effet, à part la mauvaise foi, la prodigalité, l'incapacité dans la direction d'une entreprise commerciale qui répond convenablement aux besoins sociaux, quelles sont les causes qui amènent les faillites?

Ces causes se résument en ceci :

1^ Insuffisance du capital industriel;

2^ Cherté du louage de ce capital;

5^ Défaut ou difficulté d'écoulement des produits.

Eh bien !

1° Sous le régime du crédit foncier, l'abondance des capitaux sera toujours à la hauteur des besoins de toute industrie ;

2° Quant à l'usure, en matière commerciale, elle n'est possible qu'à la condition de la rareté du capital commercial, et

1 Voir la Politique universelle, par M. Emile de Girardin, page 123, cliapitre III, Constitution de la corporation.

non dans le cas où ce capital aura à solliciter un emploi; qiron nous passe l'expression ;

5° Si ce capital est toujours abondant, et si le louage, à la faveur des effets de Tassociation, a lieu dans des conditions bonnes pour la production , il est évident que le travail développera considérablement son action , qu'il la développera même d'autant plus que les matières premières coûteront moins cher en raison de leur grande abondance, et qu'il enrichira à la fois et le travailleur et le capitaliste : c'est dire toute la société.

Dès lors, en même temps qu'il y aura plus de moyens de consommation à la disposition de tous, les produits seront à meilleur compte, et les limites de la consommation deviennent difficiles à déterminer.

La consommation intérieure ne suffit-elle pas pour écouler tous les produits , il est évident que les bas prix auxquels ces produits pourraient être livrés leur ouvrirait un débouché facile sur tous les marchés du monde, car la concurrence ne serait plus possible pour les opérations commerciales auxquelles notre régime de crédit n'aurait pas prêté ses ressources.

Avec ces causes favorables d'écoulement des produits , les manufacturiers, les négociants en général, seraient donc à l'abri des méventes, de ces ventes faites dans des conditions intempestives, qui entraînent la ruine de l'industrie , parce qu'elles entraînent la nécessité de faire des capitaux à tout prix.

Mais la mauvaise foi, l'incapacité, la prodigalité?...

Dans l'état présent du régime industriel, impossible, pour la plupart du temps, d'obvier aux inconvénients de la mauvaise foi, de l'incapacité, de la prodigalité. En effet, sous ce régime, l'antagonisme, nous le répétons, entre le capital commercial et le travail est flagrant. Dans ce mauvais ménage, ces deux éléments de la richesse publique vivent dans l'état d'isolement : chacun tire de son côté, et si l'industrie éprouve quelque gêne, et ne se soumet, avec la plus rigoureuse exactitude, aux exigences de son conjoint, si même, par quelque

cnuso (|!ie ce soit, elle éveille seulement qnel([iies soupçons dans I c^m[ (le SOI) tyran, celui-ci, n'nyaiiL souci ([ue pour lui seul, rcliio impitoyablement ses faveurs, au risipie même de grands préjudices , et la ruine de Tindustrie est complète : singulier moyen de remédier au mal!

Mais, sous un régime qui ne fait qu'un intérêt de celui du capital commercial et de celui de l'industrie, qui unit par le bien étroit de l'association le bailleur de fonds et le travailleur, qui organise les choses de telle manière quils ne peuvent prospérer l'un sans Tautre, qui établit entre eux une solidarité telle que chacun d'eux a l'œil sur rintcrét commun, et que, par conséquent, la surveillance de chacim profite à tous: sous ce régime d'association, disons-nous, les mômes abus ne sont plus possibles, car, surveillée de près, la mauvaise foi serait bientôt démasquée, l'incapacité facileuient écartée de la direction des affaires, la prodigalité à temps refrénée.

Si donc le capital commercial devient toujours suffisant pour les opérations d'une entreprise judicieusement conçue ; si le taux du louage de ce capital se fond dans la communauté d'intérêts entre le capitaliste et le travailleur; si la consommation assure Técoulement opportun des produits; si, par conséquent, l'industriel n'est pas forcé de faire des ventes intempestives et ruineuses, pour satisfaire aux exigences rigoureuses du banquier; si, enfin, il devient facile de découvrir et de corriger ou réprimer les fautes de la direction des affaires , nous ne voyons pas que sur une voie ainsi aplanie, ainsi déblayée, une entreprise ne puisse avancer sans faire un faux pas, ou, au pis aller, sans disparaître dans le gouffre des faillites.

Donc, plus de faillites sous l'institution de notre crédit, ou du moins ces cas de sinistres seront-ils excessivement rares ; et dès lors, il deviendrait très-facilement praticable d'en annuler les effets sans que les sacrifices se fissent très-fortement sentir.

Il n'est pas merveilleux que, pour conjurer les effets désastreux des faillites, des tentatives d'assurances mutuelles soient de nos jours restées sans succès. Quels sacrifices n'aurait-il pas fallu imposer aux assurés en présence d'une masse de sinistres,

dont le nombre ne s'élève pas à moins de deux mille trois cent cinquante-neuf, terme moyen par année, et dont le passif n'est guère moins que la somme de '254, 545, 700 fr.^ .

Sous le régime du Crédit foncier, il y aura, au contraire, à peine lieu à songer à la garantie du capital par la voie des assurances, ou tout autre.

Nous avons donc eu raison de dire que, sous ce régime, la question des devoirs des patrons envers la société manciuerait totalement d'opportunité. Sous ce régime, le patron n'est qu'un associé, et il n'a pas un autre intérêt que le bailleur de fonds. Or, est-il besoin d'autres garanties que l'émulation entre ces deux intérêts, visant au même but, pour assurer le droit de la société? Non, la voie qu'ils auront à suivre pour arriver étant au surplus déblayée de tout obstacle, l'on verra s'il sera nécessaire de stimuler leur allure.

On comprendrait l'opportunité de la question si, sous le régime du crédit foncier, il était possible de concevoir les opérations d'un industriel comme complètement isolées, et son intérêt comme tout à fait privé, et encore que n'aurait-il pas à faire pour répondre à toutes les faveurs que la société lui a si généreusement prodiguées? Eh bien! la société ne lui demande en retour que d'appliquer tous ces avantages au développement de l'action du travail, dont le résultat tourne d'ailleurs si directement au profit de l'individu.

Mais admettant que la suggestion de son intérêt propre eût assez d'empire sur les actions d'un producteur isolé pour le pousser à utiliser ces ressources, il arriverait encore que, ne pouvant faire au capital les mêmes avantages que le régime d'association, le capital lui ferait défaut ; que ne pouvant faire aux travailleurs les mêmes avantages matériels et moraux que les régimes d'association, les travailleurs lui feraient défaut ; il arriverait donc que ses opérations souffriraient sensiblement, et, sans doute, jusqu'à la détresse de ce double délaissement. Eh ! qui donc , de gaieté de cœur , peut courir vers cette déplorable fin?...

' Voir Compte rendu de la justice en France, année 1850,

Ainsi donc, en isolant même les intérêts du patron, son concours, sous le régime du crédit foncier, est assuré à l'ordre social, car il serait impuissant à résister au courant des affaires ; mais l'isolement est-il possible, lorsque Ton considère les conditions faites au capital industriel par ce système de crédit? Non, l'association en est virtuellement la conséquence. Dès lors le travail a sa destinée dans ses mains; le chômage n'est donc pas à craindre.

DEUXIÈME SKCTioN. — Des dcvoirs des patrons envers les travailleurs.

L'association devenant, dans notre système, le régime normal des opérations industrielles, il est évident que les devoirs des patrons envers les ouvriers se simplifient considérablement : l'ouvrier n'est plus un mercenaire. Intéressé au succès par les bénéfices et par esprit de corps, il remplit sa tâche avec ardeur et dignité, et le patron, désormais le directeur des œuvres de Tassocialion, aura peu à faire pour le stimuler. Les moyens d'ailleurs changeant de caractère, comme la condition de l'ouvrier; l'harmonie entre celui-ci et son chef sera d'autant plus assurée que la question de salaires sera virtuellement résolue.

Si, de nos jours, cette question brûlante, qui préoccupe si gravement les esprits, et, avec d'autant plus de raison, que de sa solution a souvent dépendu et peut dépendre encore l'ordre social; si, disons-nous, cette question n'a pas été résolue, c'est que la pratique actuelle des opérations commerciales rend toute solution impossible. Nous allons justifier notre opinion à ce sujet.

La question des salaires n'a jamais fourni, que nous sachions du moins, matière à contestation dans les intérêts qui se rattachent au travail agricole.

Les habitudes simples, sobres, solitaires des habitants de la campagne les abritent contre les exigences de besoins tyranniques et dispendieux , et le petit nombre de modiques besoins auxquels ils ont à pourvoir sont satisfaits à peu de frais.

D'un autre côté, Tindustrie agricole ne se trouvant qu'indi-

rectement atteinte par ces crises financières qui, trop souvent, jettent la perturbation dans les autres industries, la vie matérielle des populations rurales est toujours à peu près assurée , car l'action du travail, un peu plus ou un peu moiiis aclif, est toujours indispensable. L'harmonie entre le propriétaire rural et le sobre travailleur des champs ne subit donc presque aucune cause de troubles.

Il en est autrement dans les industries manufacturières et celles qui ont pour ohjet l'exploitation des mines, et cela tient à plusieurs causes.

Ces industries opérant au sein ou h proximité des villes populeuses, ou devenant un point central autour duquel se groupe une population d'ouvriers souvent nombreuse, les travailleurs, soit qu'ils se trouvent en contact avec les grands centres d'agglomération d'individus, soit qu'ils forment eux-mêmes une agglomération importante, contractent facilement les habitudes dispendieuses \ conséquence inévitable du relâchement des mœurs ; et si, d'un côté, le nombre des besoins augmente, de l'autre, la difficulté de les satisfaire devient plus grande, en raison du prix plus élevé des objets de consommation.

Au surplus, la question des salaires touche à quatre intérêts, auxquels il faudrait que satisfit la solution, ce qui est bien difficile.

1° L'intérêt de la société;

^^ L'intérêt du fabricant;

3° L'intérêt du capital commercial représenté spécialement par le banquier ;

4° L'intérêt des travailleurs.

Ce sont là des intérêts égoïstes difficiles à concilier.

Quanta l'intérêt de la société qui, malheureusement,pendani

1 «Ce mal (l'intempérance, la prodigalité, l'imprévoyance, rimmoralité), dit M. Villermé (t. II, page 351, Condition des ouvriers), n'est pas nouveau, mais il est plus grand que jamais. Il résulte principalement de la réunion habituelle des ouvriers dans les grands ateliers, espèces de caravansérails où les sexes et les âges se trouvent mêlés, et de leur séjour dans les villes, surtout dans les grandes villes, que les manufactures multiplient en créant des agglomérations de population, »

lro[) longtemps, n'est intervenue dans le (liflérciulque i)ar la voie (le la ié[)iessi()n, il lient de la spéenlalion par le pioiit iprelle relire de l'iniportation des matières prendères ou déjà ouvrées. Toutefois, ce qui l'affecte le plus dans cette division entre les intérêts du patron et du travailleur, c'est que les conséquences ont pris, plus d'une fois, des proportions inquiétantes pour la sécurité publique, et que rinfluence latente de ce désaccord entretient des craintes qui compriment l'élan des industries.

Afin d'empêcher que cet antagonisme n'éclate d'une manière funeste pour Tordre, la société n'a encore imaginé rien de plus salutaire que l'institution des prud'hommes; mais cette institution, dont on ne peut, du reste, méconnaître le bienfait, ne peut que pallier le mal, sa puissance ne s'étend pas jusquà l'application de moyens radicaux.

Tant que la société n'interviendra pas autrement, les trois autres intérêts que nous avons signalés resteront en présence avec leurs dispositions à une lutte acerbe.

Le banquier d'abord. Le cours de l'escompte établi, le banquier demeure inflexiblement maître absolu du capital commercial; il exagère même toujours ses prétentions en raison de la pénurie : selon ses caprices, dans les cas de panique, le banquier hausse ses exigences et elles sont subies ; c'est à prendre on à laisser, et il faut prendre pour courir après les chances si incertaines de compenser le sacrifice par des ventes favorables.

Rude condition pour le fabricant, surtout si, aux époques des échéances, le cours l'oblige à donner ses produits à des prix qui compensent à peine le prix de revient : oui, rude condition ! car de telles opérations lui enlèvent souvent une partie de réserves qu'il a faites à rencontre des faillites, dont l'atteinte peut, dans un instant, renverser l'édifice d'une fortune qui a coûté à élever toute une vie de travail et de tribulations.

Gomme possesseur d'une partie du capital commercial, le fabricant prétend bien rester, autant que possible, dans les conditions du banquier, et s'il est forcé, dans les cas difficiles, à se relâcher de ses prétentions, il n'en démord nullement lors-

que récoulemeiU des produits se l'ait avec faveur. Pour atteindre ee but; pour compenser les pertes, en cas de méventes ou de désastreux sinistres; pour retrouver sur le prix de la vente des produits ses avances en compensation du montant de la location de l'usine, des frais d'entretien, du payement des impôts de toute nature, le fabricant, cpii ne peut devenir l'arbitre du marché dans l'achat des matières premières, n'a d'autres ressources que de viser le plus qu'il peut à bonifier sur la maind'œuvre, sans porter cependant atteinte à la qualité du produit : par conséquent, tout en exigeant un travail soigné, il s'en prend et ne peut s'en prendre qu'au salaire.

Ainsi, voilà le prix du travail grevé des charges ou des éventualités et du capital industriel et du capital passif. C'est donc sur le plus actif des éléments de production que retombe, le plus généralement, le fardeau de la fabrication.

De cet état de choses résulte que le salaire est à peine suffisant pour fournir, dans les circonstances les plus favorables, aux besoins réels ou factices qui tiennent à la position des ouvriers des manufactures et des usines; et que, dans les temps difficiles, ou lorsque survient le chômage, ces ouvriers se trouvant sans ressources, leur misère esta son comble. Or, la misère ne se pique pas de justice : elle est et fut toujours tracassière, malesuada famés, aussi s'en prend-elle au patron, à tous, pour obtenir un soulagement ; aussi la trouve-t-on toujours prête à servir d'instrument à l'ambition des partis.

Il est donc facile de voir que, sous un régime où tant d'intérêts divers demeurent rigoureusement égoïstes dans leur concours pour atteindre le même but, une transaction soit impossible. Et il faut désespérer, lant que cet état de choses se maintiendra, de voir se conclure entre eux une paix durable !... Quelques trêves, au plus...; la concorde sincère et soutenue, jamais. Non, la paix ne pourra se ûiire , la sympathie ne viendra jamais la cimenter, si le traité ne se signe sous la tente de l'établissement du crédit foncier.

Sous le régime de cette institution, en effet, la part h faire aux faillites est illusoire ;

La pari à taire aux chances des uiéverites ne l'est pas moins.

La part à l'aire au capital comiuercial, indépeiidaninieui même des effets de Tassocialion, est considérablement réduite, d'autant plus que l'écoulement des produits n'ayant pas de cause de stagnation, le remboursement du capital emprunté arrive à point et sans sacrifices, et, dans le cas d'association, ce capital fructifiera au moyen d'un travail continu, et dans les mêmes conditions que le travail.

Or, si la vente est toujours assurée dans de bonnes conditions ;

Si les cas de sinistres, en matière commerciale, n'entrent plus en ligne de compte, du moins quant aux faits du commerce intérieur, et si le capital industriel peut facilement se dédommager, par suite des opérations intérieures, des pertes que pourraient lui faire subir de fâcheuses opérations avec l'étranger, il restera bien peu à prélever sur les profits au préjudice du lot attribué au travail.

Quant au prélèvement destiné à satisfaire à l'impôt, à compenser le prix de location de l'ushie et les frais d'entretien du matériel, outre que l'impôt tendra de plus en plus à s'alléger, les autres charges seront partiellement supportées par chacun des nombreux roulements du capital commercial, et le poids en sera moins incommode.

Qui donc, alors, profitera de tous ces avantages? Pour répondre à cette question d'une manière convenable, examinons les causes d'équité dans le partage.

Un produit quelconque exige le concours de quatre éléments de production, savoir : l'usine, instruments compris; le capital commercial; l'intelligence et la force, ces deux derniers opérant sur le quatrième élément, la matière brute. Le produit n'est que la transformation de la matière première. L'œuvre des agents de production se résume donc dans la transformation, et c'est sur le prix seul de cette transformation que se trouvera le lot de chacun des agents.

Or, le prix de la matière brute à part, la valeur de la transformation devrait être partagée entre les autres agents, savoir :

prélèvement proportionnel d'abord pour location, impôts et entretien du matériel, et le reste en deux portions égales; Tune pour le capital commercial, l'autre pour le travail.

Cependant, en raison de l'importance que la coopération d'un des agents aurait donnée à la plus-value de la transformation, il paraîtrait juste qu'un prélèvement eût lieu en sa faveur.

Établi sur cette base, un contrat d'association; dans les conditions de prospérité où le régime du crédit foncier doit placer chaque opération industrielle, ne peut manquer de satisfaire tous les intérêts, parce quil satisfait tous les principes de justice.

Ainsi se résoudra, comme d'elle-même, cette terrible question des salaires, dont l'effusion même du sang n'a pu encore donner la clef.

TROISIÈME SECTION. — Des devoivs des travailleurs .

Nous osons espérer que tout homme de bonne foi reconnaîtra que l'économie de notre système assure au travail un développement d'action exclusif du chômage. Il n'est donc pas d'individu doué de plus ou moins d'intelligence et de force, qui, après l'inauguration de ce système, ne trouve l'emploi de son aptitude dans quelqu'une des spécialités de travail.

Si alors le chômage n'a plus de raison d'être, et si le travailleur reçoit une rétribution équitable et dont l'importance soit en rapport avec les profits presque infailliblement certains de l'entreprise à laquelle il prête son concours d'associé, il est hors de doute que non-seulement les moyens de vivre ne lui soient assurés, mais encore que la voie qui lui est ouverte ne puisse le conduire à un état de bien-être et même à la fortune.

Ce n'est pas ainsi que les choses se passent de nos jours. «Le plus grand nombre d'entre eux (des ouvriers), dit M.Cazaux, dans son rapport sur les sociétés de secours mutuels, ne gagnent pas assez pour subvenir aux besoins les plus

indispe^mibles , tels que la nourriture, riiabillement et le logement '. »

Le cœur se brise lors([n'on pense que tant de misères sont eu grande partie le résultat d'une oisiveté involontaire, d'un chômage dévorant.

L'ère du crédit foncier constituerait donc un immense bienfait pour le travailleur; de ses œuvres seules dépendrait et son bien-être et celui de sa famille, car le champ du travail serait à sa disposition.

Si, de nos jours, un sentiment de commisération, qui se traduit par des actes de charité, se rattache au sort de l'individu en proie à la misère, il ne pourra assurément en être ainsi à une époque où la misère, sauf les cas d'invalidité, n'aura d'autre cause que la paresse : si, alors, la société se montrait sévère envers les hommes qui déserteraient le champ du travail, ce ne serait que justice, car la paresse conduit à la débauche, la débauche à la misère, la misère qui provient d'une telle source aux habitudes dégradantes, et la dégradation aux actes les plus répréhensibles.

Au surplus, ce n'est pas pour être, lui et sa famille, à charge aux autres, que l'homme a reçu en partage, du Créateur, des forces pour produire, dans l'exercice de son aptitude, au delà de ce qui peut suffire à sa consommation *. Pour qui donc l'excédant, si ce n'est pour la société? C'est donc un vol fait à la société que de la priver d'une coopération qui lui profite en proportion du travail de chaque individu.

Si Thomme vaUde, qui n'a d'autre capital que son aptitude

1 Nous extrayons du Résumé statistique de la situation des sociétés de secours mutuel pendant l'année 1854, travail de M. Cazaux, inséré dans le Moniteur, le passage suivant: « Lors même que leur instruction (l'instruction des ouvriers) serait plus développée, et qu'ils comprendraient les avantages que la mutualité pourrait leur otFrir, il n'en est pas moins certain qu'ils ne pourraient en profiler, pui^tiue le plus grand nombre d'entre eux ne gagnent pas assez pour subvenir aux déi)enses les plus indispensables, telles que la nourriture, l'habillement et le logement. » (Voir la Presse du 8 octobre 1855.)

« Nous aurons occasion de revenir sur ceUe vérité, en développant le système d'éducation.

au travail, en refuse l'exercice, quel droit a-t-il à ce que d'autres lui sacrifient une partie des produits qu'ils retirent de la fructitîcaliou de leur capital? et quel compte lui tenir d'une consommation eu haillons, à laquelle personne ne pourvoierait qu'en détournant la tête?

Lorsque notre système d'éducation aura mis en pratique les moyens de discerner et d'appliquer les aptitudes aux spécialités professionnelles, alors, sans aucun doute, il n'y aura pas de position sociale dans laquelle l'individu puisse se croire dispensé d'apporter au bien-être commun le tribut d'uti travail qui ne sera que l'exercice de ses facultés et de ses goûts, sans compter l'attrait des profits.

Mais, en attendant que l'application de ce système ait étendu ses bienfaits jusqu'à produire ce résultat ; en attendant que l'association soit devenue le régime normal de toute opération industrielle, il n'est pas hors de propos de prendre des mesures propres à obvier aux conséquences funestes de la paresse, d'autant plus que ces mesures peuvent tourner au profit de ces travailleurs qui, voyageant pour compléter leur instruction, comptent pour vivre sur les ressources que peut leur procurer le travail.

Les moyens que nous proposons nous semblent devoir facilement atteindre ce double but.

Nous proposons donc de tenir, dans chaque commune, dans chaque ville manufacturière, partout enfin où le besoin s'en fera sentir, un registre où sera inscrite toute offre et toute demande de travail, quelle qu'en soit la spécialité.

Ainsi, le travailleur, soit résidant qui ne fait pas partie d'une association locale, soit nomade, pourra facilement savoir où son concours sera nécessaire, tandis que le patron ou l'association à qui un supplément de forces sera opportun trouvera sous sa main les moyens d'augmenter le personnel de ses travailleurs.

Avant de quitter une ville où il aura résidé dix jours, l'ouvrier qui voyage sera tenu d'aller prendre, au bureau du registre, lui certificat constatant qu'il a travaillé dans cette ville : il

sera fait mention de ce certificat sur le passe-port du voyageur : le certilicat ferait connaître, s'il y avait lieu, les causes ({ui l'ont enipeclié de travailler.

Si le nom d'un ouvrier voyageur ou d'un ouvrier résidant, se trouvant sans emploi, ne figure pas sur le registre, ou si, nonobstant l'inscription de son nom, cet homme reste inoccupé tandis qu'il résulte de l'état du registre que des offres de travail sont permanentes, dans l'un et l'autre de ces cas, il y a flagrance du délit de paresse.

Dès lors l'autorité municipale, après s'être assurée que l'individu ne possède pas des ressources suffisantes pour vivre oisif, s'empressera de déférer la conduite de celui-ci à l'appréciation du conseil des prud'hommes.

Si la flagrance du délit de paresse est constatée par l'état du registre, le conseil, après une admonestation sévère, indiquera au comparant où il trouvera à s'occuper.

S'il survenait que le travailleur ne tînt compte de l'indication du conseil, alors, à la requête du maire de la localité, il serait cité devant le tribunal civil, chambre de police correctionnelle, et condamné, après débats, à Vinactiviiéy pendant un mois, dans une chambre cellulaire de la maison de correction...

Mais si l'oisiveté du travailleur n'avait pas pour cause son penchant à la paresse; qu'elle ne tînt qu'à un état d'invalidité ou au manque d'emploi dans sa spécialité, alors, le conseil des prud'hommes déterminerait le nombre de jours pendant lesquels, sauf le cas d'invalidité, et de nouvelles offres de travail, il recevra des secours de la caisse établie à cet effet, dans chaque chef-lieu de canton '.

Dans le cas d'invalidité passagère, le travailleur étranger ou indigent serait envoyé à l'hospice, pour y être soigné jusqu'à parfait rétablissement de ses forces.

Ainsi, le travailleur voyageur, qu'il soit valide ou non, trouvera facilement travail ou secours; le travailleur résidant aura les mêmes avantages; mais l'un et l'autre ne pourront, qu'à

1 Nous avons fait connaître ailleurs avec quelles ressources on pourrait pourvoir à ces charges.

leur corps défendant, refuser capricieusement leur coopération à la richesse publique.

En indiquant cette mesure, nous faisons, comme on le conçoit bien, une immense concession à la pratique de nos jours, car lorsque l'association sera devenue l'état normal en matière d'industrie; lorsque le travailleur valide reconnaîtra qu'en prêtant son concours, il profite, de son côté, du concours de tous ses associés; lorsqu'il aura pour stimulant le profit, l'exemple du bien-être de ses frères ; lorsque la misère sera un motif de réprobation pour l'homme valide, comme la lâcheté est une cause de mépris, de punitions mêmes dégradantes pour le soldat qui déserte au moment de la bataille; soldat de l'industrie, il se gardera de faillir à sa tâche, alors surtout que cette tâche répondra à sa force, à son intelligence, à son penchant judicieusement appréciés , développés par un système d'éducation dont les principes sont exposés dans le livre suivant.

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