‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 26 sur 62 · DE LA PRÉDILECTION · texte numérisé non relu

DE LA PRÉDILECTION

Prédilection pour la pratique d'une science, d'un art. d'une industrie , d'un travail , cela implique persévérance dans la lutte, attrait passionnel, amour vif et persistant.

Mais d'où viennent ces dispositions spéciales d'un individu?

^ Sous cette loi (la raison même démontrée par le raisonnement ), il ne grandit plus d'hommes qui ne pensent pas, il ne graodtt que des hommes qui pensent; l'enfant qui naît est élevé pour devenir homme, dans la plus haute acception du mot que, relativement à l'étendue de ses aptitudes, comporte ce mot; coaséquemment, il n'y aura plus que des hommes raisonnables. {Le Droit, \idiV M. Emile de Girardin, page 83.)

Elles peuveiil tenir ou à rorganisalioii propre, on à un l'ail accidenlel.

La prédilection peut doue être on natiu'elle ou accidentelle. Examinons-la sous ces deux rapports.

De la prédilection naturelle.

A la suite de longues observations, la science a pu constater que l'organisme, c'est-à-dire Tensemblc de nos organes, dont les fonctions constituent la vie, est loin de présenter, dans tous les individus, la même combinaison.

Les physiologistes anciens et modernes se sont attachés à rechercher, h constater Tinfluence des éléments de l'organisme sur les actions des hommes : nous ne prendrons pas ta tâche d'analyser leurs nombreux traités; nous les trouvons d'aillenrs résumés dans un article remarquable contenu dans le Dictionnaire de la Conversation , sous le mot TEMPÉRAME^•T, dû à la plume de M. le docteur Fourcault. Cet article , auquel nous renvoyons le lecteur, car nous ne pouvons le reproduire ici à cause de son étendue, a ponr objet d'expliquer les causes diverses et les tendances des tempéraments. Ainsi, selon qu'un tempérament peut être classé dans nne de ces neuf catégories : nerveux, ou prédominance du système nerveux; sanguin, ou prédominance du sang ; cellulaire , dans lequel dominent les tissus graisseux ; lymphatique, dans lequel domine la pléthore céreuse ou la polymnie ; scléreux , ou développement considérable des tissus osseux ; musculaire, ou développement énergique des muscles et des articulations; gastrolimique , ou famélique, ou faim canine; gastrophatique ou mélancoHqne , que caractérise une irritation habituelle de l'estomac et des plexus nerveux qui Taniment; enfin erotique; selon la nature du tempérament, en un mot, on remarque dans la manière d'être d'un sujet la prédominance de la sensibilité ou de l'indolence, de la grâce ou de la rusticité, de la finesse ou de la rondeur, de l'activité ou de la paresse, de la pétulance ou de la mesure dans les actions, de la tenue ou de la légèreté, de l'ambition

ou du désintéressement, de l'ardeur ou de la nonchalance, de la colère ou de la mansuétude, de la vivacité ou du calme dans les passions, de la force ou de l'inertie, de la débauche ou de la continence, de l'énergie ou de la mollesse, du courage ou de la couardise, de l'ampleur ou des mesquines proportions des facultés intellectuelles, de l'imagination ou du discernement, etc., etc. Il est donc rationnel de conclure qu'il est impossible que celui qui est né avec une constitution qui le dispose à l'opiniâtreté dans la lutte se contente de concentrer ses actions dans le cercle tracé autour de celui dont la mollesse s'affaisse devant les fatigues et les difficultés ; que l'ambitieux suive la même voie que le désintéressé ; que l'homme doué dune vive imagination applique son esprit aux mêmes travaux que le froid calculateur. Pour sûr, la prédominance de la sensibilité ou de l'indolence déterminera, selon le cas, une divergence complète dans les actes des individus. Ajoutons que jamais le sujet courageux n'agira comme le sujet pusillanime, le sujet jovial comme le sujet morose, et disons enfin que les conditions de l'organisme détermineront toujours et le penchant et la nature des actions qui le caractérisent.

Mais la science reconnaît aussi que des causes accidentelles peuvent agir sur l'organisation, de manière à réveiller la prédominance jusqu'alors assoupie de certains organes et par conséquent influer sur le penchant. Les faits ne manquent pas pour constater les observations de la science. Nous allons en rappeler quelques-uns. qui justifient d'une manière très-significative les prédilections accidentelles.

De la prédilection accidentelle.

Il est incontestable qu'une grande et subite émotion, qu'un sentiment profond accidentellement excité, ont plus d'une fois décidé de la prédilection à\\n individu. Le spectacle de la nature a sans doute déterminé le penchant du naturaliste ; l'imposant aspect de l'Océan manque rarement de réveiller dans l'àme le désir de courses aventureuses; l'amour, cet attrait qui

rapproche les deux sexes, donne de l'essor à rimaginatioii, et plus d'un artiste lui doit la révélation de son génie. Si Tenthousiasme enfante des chefs-d'œuvre, combien d'œuvres sublimes écloses d'une circonstance fortuite qui, en excitant l'admiration, a produit l'amour du beau !

Cette révélation fortuite d'une prédilection n'est pas rare, surtout chez les hommes doués de cette anipleur d'intelligence capable d'embrasser la matière de plusieurs sciences : leur génie universel semble se complaire à s'immerger dans l'océan scientifique , jusqu'au moment où, séduits par l'attrait d'un parage qui avait échappé à leur attention, ils absorbent toutes leurs facultés à en faire l'exploration. Ainsi Newton, frappé des évolutions d'une pomme dans sa chute, applique plus particulièrement sa puissante capacité à constater la gravitation universelle, à pénétrer les secrets du système du monde, et l'on n'ignore pas que c'est dans les fragments d'un spath calcaire, qui se brisa fortuitement à ses pieds, que le savant abbé Ilaùy a trouvé les règles de la cristallographie, science ignorée jusqu'alors.

Il s'opéra comme une transformation en J.-J. Rousseau, lisant dans un numéro du Mercure de France^ que le hasard avait fait tomber en ses mains, l'énoncé de la question que l'Académie de Dijon avait mise au concours : le musicien devint subitement philosophe.

Si un délit de chasse n'avait forcé Shakespeare à la fuite, et à chercher dans la pratique du théâtre un abri contre la misère, il ne serait peut-être pas devenu un des premiers auteurs dramatiques du monde.

Les événements politiques ont aussi exercé une notable influence sur les prédilections.

Sans la révolution de 1789, Moreau n'aurait jamais quitté la carrière judiciaire, pour devenir un des plus habiles généraux de son époque, pourtant si féconde en grands capitaines.

Sans la lutte héroïque, couronnée du laurier de l'indépendance de l'Amérique, Washington n'eût jamais échangé le compas de Farpenteur contre Tépée avec laquelle il sut frayer la route qui

conduisit ses soldats à la victoire : jamais peut-être son intelligence ne se fût élevée à la hauteur du rôle sublime d'un chef de gouvernement des plus estimés.

Mais, pour opérer des transformations dont les résultats ont atteint les plus vastes proportions, il suffit souvent d'un événement de la moindre importance.

Témoin Ignace de Loyola ' : destiné par sa naissance, par son éducation, h la carrière des armes, qu'il embrassa avec ardeur, soutenu dans l'amour de cet exercice par la lecture des romans de chevalerie dont il faisait ses délices, doué d'une fermeté telle que les souffrances les plus aiguës ne changeaient rien à l'impassibilité de son visage, il semble que la violence seule peut l'arracher à sa prédilection pour la vie aventureuse et, en ce temps, un peu licencieuse des camps. Toutefois, pendant que, dans son manoir, il subissait avec impatience les ennuis d'un long traitement appliqué à la guérison d'une blessure grave, une circonstance, en apparence des plus futiles, vint apporter un changement radical dans les goûts du soldat. Cherchant dans la lecture une diversion à ses ennuis , mais privé de livres qui répondissent à ses idées chevaleresques, il se résigna à fixer son attention sur des ouvrages traitant de sujets religieux, les seuls que sa mère pût lui fournir. Un de ces livres, ayant pour titre la Fleur des saints, frappe l'esprit du malade.... Aussitôt Fhomme de guerre se voue aux pratiques les plus austères de la vie religieuse, et la célèbre Société de Jésus trouve en lui son fondateur.

Nous pourrions emprunter à l'histoire des savants, et surtout à l'histoire des artistes, un nombre considérable de faits non moins significatifs, mais nous pensons qu'il suffit de ceux que nous venons de rapporter, pour faire apprécier l'influence des causes accidentelles sur la prédilection.

De ce qui précède, il est donc rationnel de conclure que la tendance prédilectionnelle , qu'elle tienne à l'essence de

1 Ignace de Loyola naquit en Biscaye, en li91, dans un manoir féodal qui appartenait à ses parents; il tit son éducation comme page à la cour de Ferdinand Y, puis il embrassa la carrière des armes.

l'organisme, ou (juVlle soit déterminée par une cause accidentelle, indique toujours, d'une manière j)res(|ue certaine, le genre, la spécialité industrielle à la pratique de laquelle il faut appliquer riutelligence de l'individu. Toutefois, la capacité pourrjiit bien donner un démenti a la prédilection ; aussi est-il indispensable de bien étudier le caractère de la capacité, afin d'ap précier son induence dans le choix d'une carrière professionnelle,

DEUXIÈME SECTION

^j DE LA CAPACITÉ.

Avant de passer à Topération qui constitue le travail d'exécution dans une œuvre quelconque , il est indispensable que l'auteur ait déterminé le but qu'il se propose, et qu'il soit fixé sur les moyens à mettre en pratique pour atteindre ce but. Alors l'œuvre est conçue.

::^ Cependant la capacité de conception serait insuffisante, si elle n'était aidée dans ses opérations par une autre capacité, celle qui a en sa puissance la disposition des moyens, et, suivant les cas, les ressources physiques, pour mettre ces moyens en relief : cette opération est du domaine de la capacité d'exécution.

Quelles sont les fonctions de l'une et de l'autre de ces deux capacités dans les deux opérations qui constituent la production d'une œuvre? Nous allons le dire.

De la capacité de conception.

Le génie * , ce levier irrésistible de la capacité , ne saurait produire rien de véritablement grand , de véritablement beau , rien de complet, si, dans le sanctuaire du recueillement, sa puissance n'agissait avec persévérance sur le sujet qui intéresse sa prédilection. C'est dans ce gynécée qu'éclairé par le flambeau de la méditation , il découvre des principes qui , sans le secours de ce foyer de lumière, seraient restés sans reflet.

Mais à mesure qu'il répand la clarté sur l'objet qui intéresse sa puissance créatrice , il subit à son tour les impressions fé-

« Nous ferons connaîlre bientôt ce que nous enlendons par ce mot génie.

coudes résultant des lueurs qui jaillissent des éléments frappés de lumière, et de cette action réciproque, qui constitue la rê~ flexion, nnît la pénélration qui arrache aux ténèbres les parties les plus mystérieuses du sujet.

Cet effet des opérations successives de la méditation et de la réflexion est donc uni([uement dû à l'action d'une tension ' persévérante , passionnelle , de toutes les facultés intellectuelles, et ce n'est qu'en passant par toutes les phases de cette incubation que le génie obtient le développement du germe, et aboutit à la conception.

Ce n'est donc qu'à l'aide des ressorts que met en jeu une attention opiniâtre que le génie sait ce qu'il doit faire, et comment il faut faire pour atteindre son but ; en d'autres termes , qu'il met judicieusement en œuvre les facultés de Y intelligence.

Mais l'intelligence , cette prédisposition jjrovidentielle de Thomme à la science du but et des moyens; l'intelligence, qui, dans l'ensemble des connaissances acquises , trouve un arsenal où s'arme le génie pour triompher dans la lutte passionnelle qu'il livre aux difficultés encombrant le champ de ses labeurs, l'intelligence ne constitue pas en elle-même une faculté élémentaire ; cette puissance morale n'agit dans toute sa vigueur qu'autant qu'elle est le résultat d'une heureuse combinaison des facultés que nous allons faire connaître.

Qu'on ne s'étonne pas si, pour atteindre notre but, nous dirigeons nos pas à travers les observations que nous fournissent les habitudes de la brute ; la voie de la zoologie a souvent conduit à une heureuse fin dans la solution des questions métaphysiques. Que le lecteur veuille donc bien nous suivre; cette excursion nous ramène à notre sujet.

La brute naît vêtue; les gîtes , les aliments lui sont préparés partout où il lui plaît de se transporter ; son agilité , les armes naturelles dont elle est pourvue, la défendent contre les dangers de sa destruction ; son organisation se prêtant à la rapidité de la locomotion, le rapprochement des sexes se fait

* Adtendere, attendere, d'où adlentio, attentio, altenlioii, qui sigiiiiie leusion des facullés morales vers un objet.

avec une grande facilité» tandis que , pour les espèces chez lesquelles la locomotion est lente, réloignement des sexes est dillicile.

Tout est donc à la portée de la brute pour la satisfaction de ses besoins et de conservation et de propagation de l'espèce ; elle n'a donc que faire de la prévoyance ; il lui suffit, pour satisfaire à sa destinée, de se mouvoir dans le cercle d'actions providentiellement tracé autour d'elle^ et dont l'étendue est déterminée par des besoins très -peu nombreux et faciles à satisfaire.

Nous ne pouvons méconnaître cependant que les herbivores, les moins avisés des animaux, ne choisissent pour satisfaire à leurs besoins le moment des ténèbres, afin de se dérober, à la ftiveur de l'obscurité, aux recherches de leurs ennemis ; que les carnivores ne prennent la précaution de se blottir dans des embuscades pour surprendre leur proie ; que certains même dans les deux genres ne mettent en pratique, en prévision d'un danger imminent ou d'une lutte désespérée, des ruses qui témoignent d'une étonnante sagacité; mais est-ce là de la prévoyance? Point du tout. Les besoins de la brute ne se manifestent que successivement, le nombre en est fort limité, et ces besoins, comme nous l'avons fait observer, étant faciles à satisfaire, les actes industriels des animaux sont concentrés dans un cercle très-resserré; ces actes ne varient que d'une espèce à une autre, suivant la force, l'agilité, la faiblesse des espèces, et aussi suivant la nature des aliments qui leur sont appropriés. Mais le cercle dans lequel sont concentrées les actions d'une espèce est le même pour tous les individus de cette espèce. Tous n'agissent pas autrement que l'un d'eux ; et, ce qui vient à l'appui de ce que nous avançons , c'est que le chasseur expérimenté prévoit toujours facilement les ruses que va mettre en pratique, pour éviter ses atteintes, l'animal dont il veut faire sa proie.

D'ailleurs, tous les individus de l'espèce ont et ne peuvent avoir d'autre besoin que l'un d'eux. Tous, nés dans la même condition, trouvent les mêmes ressources partout; et, pour en

jouir, chacun n'a pas d'autre procédé l\ employer que les autres. A quoi leur servirait donc un iustinct plus subtil?

Si, dans le cercle d'actions tracé autour dune espèce, chaque individu déploie une sagacité admirable, en dehors c'est autre chose. L'éducation dont certains animaux sont susceptibles ne change rien à cette restriction : les actes que l'on obtient d'eux ne constituent qu'une imitation grotesque des actes naturels d'autres animaux, ou de Tliomme même, et le procédé au moyen duquel se produit l'imitation n'a pour résultat que la répétition des actes et non l'extension des facultés instinctives. Il semble bien qu'à l'aide de l'éducation l'on puisse étendre le cercle d'actions de la brute ; mais qu'elle soit livrée à ellemême, les actes de son libre arbitre rentrent dans les limites de l'orbite providentielle, ou ne sortent du moins jamais de l'orbite fictive. Pour que l'éducation eût le pouvoir d'étendre cette orbite, il faudrait qu'elle pût étendre les besoins de la brute, lui en donner de factices, ce qui est impossible. Du reste, cela fût-il possible, la domesticité exclut la prévoyance, car il est pourvu à tous les besoins des animaux qui vivent à l'état de domesticité : or, comme sous l'influence de l'éducation, l'imprévoyance se manifeste de la façon la plus évidente, dès l'instant que les besoins sont satisfaits , alors Tanimal s'accroupit dans un état de torpeur ou de somnolence, sans se préoccuper de l'avenir, et ce n'est que sous l'instigation des sensations renaissantes qu'il recommence les exercices tendant à satisfaire à ses besoins.

L'instinct paternel et maternel semble bien quelquefois étendre Torbite de ces exercices ; mais les besoins de la famille ne sont autres que ceux des parents ; seulement ils deviennent exigeants en raison de l'accroissement par la progéniture ; et puis limités d'ailleurs à une courte durée après laquelle les parents rentrent dans leurs habitudes ordinaires, ces besoins accessoires n'exigent d'autres actes que ceux quj tendent à satisfaire à l'existence matérielle de ces derniers.

Ainsi chez la brute, pour les besoins sociaux même, autan^ que la famille constitue la société de la brute, la prévoyance n'a

pasd'ohjcl; si nous la trouvons chez certains animaux, chez l'abeiHe, la fourmi et (fautrcs, l'acte qui s('m])le la caractériser ne sort pas du cercle instinctif d'actions providentiellement trace autour de l'un d'eux. Cet acte ne constitue donc pas un acte de précaution raisonnée, il n'est qu'un moyen de pourvoir aux besoins par la même pratique imposée à tous dans les voies providciuielles.

Mais Thomme ne se meut pas dans le cercle des actions tracées autour de Fun des individus de l'espèce humaine. D'abord, il n'est pas jusqu'aux besoins de conservation, jusqu'à la pratique, pour satisfaire le même besoin, qui ne diffère chez chaque individu, et, de plus, le mobde de la civilisation- n'agit pas de manière à produire les mêmes effets et les mêmes actes de la part de chaque sujet. Chacun agit donc d'une manière spéciale pour pourvoir à la satisfaction de ses besoins individuels.

D'ailleurs, Une suffit pas a l'homme, pour atteindre ce but, de faire usage des éléments à l'état de nature, et puis, ces éléments ne sont pas à la di position de chacun; souvent n)ême ils sont hors de la portée de la société dans laquelle vit celui qui doit en faire usage. Que de soins, que d'industrie, que de prévoyance individuelle ne faut-il donc pas h chacun pour ne pas souffrir du manque de choses nécessaires!

Au surplus, rinstantanéité des besoins, plaçant l'individu dans la condition de ne pourvoir qu'accidentellement par ses œuvres h ses besoins personnels, sa prévoyance doit s'étendre au delà du cercle de ses besoins particuliers, puisqu'il y a nécessité qu'il pourvoie, par ses œuvres, aux besoins des autres. Il y a donc dans la nature de l'homme condition absolue de prévoyance individuelle, et, suivant la position de certains, nécessité de prévoyance sociale.

Or, que de souffrances particulières et générales endurées faute d'avoir prévu! Que de souffrances à endurer faute de prévoir, que la faute tienne à l'indifférence ou à l'incapacité!

Aussi la prévoyance, cette faculté de l'homme que l'éducation semble avoir pour unique but d'étendre ou d'éclairer, qu'était-elle dans les phases originelles des nations? Qu'est-elle

même de nos jours, sinon le résultat du souvenir des maux endurés faute d'avoir pourvu aux besoins matériels ou moraux, parliculiors ou généraux, avant le moment où ces besoins demandent satisfaction?

Mais \e souvenir dans sa simple fonction n'étend son action que jusqu'à l'impression vague qui nous est restée d'une situation ; le souvenir serait assurément impuissant à mettre en œuvre tous les ressorts de la prévoyance, s'il n'était secondé par la mémoire.

La mémoire, à l'occasion de la sensation réveillée par le souvenir, évoque toutes les circonstances d'un fait ou d'une situation d'une façon tellement précise que ces faits, que cette situation se reproduisent à l'esprit dans toutes leurs particularités, et que les sens peuvent même en être affectés aussi énergiquement qu'ils l'ont été sur le lieu et au moment même où les choses se sont passées.

Bien plus, l'esprit humain se complaît souvent h exagérer les circonstances d'un fait, à charger même de détails factices, étranges, la peinture d'une situation, et il réussit par cette pratique à créer un tableau dans lequel les traits primitifs sont tellement modifiés, qu'il ne ressemble en rien à la réalité.

L'homme a donc la faculté, non-seulement d'évoquer l'image d'une situation, d'en changer les aspects, mais il peut encore la transformer en une situation imaginaire, il peut davantage même ; il peut composer ses tableaux d'éléments dont les^ formes existent à peine dans l'ordre de choses naturel et leur donner une signification inaccoutumée.

Mais pour que la faculté qui préside à cette œuvre, V imagination, ne fonctionne pas de façon à produire des effets disparates, bizarres même; pour que ses créations ne paraissent pas le résultat du désordre des facultés intellectuelles, de la folie, il est indispensable qu'elle soit dominée par la puissance d'une autre faculté qui l'empêche de sortir des limites de la convenance dans le choix et l'emploi des moyens ; il faut qu'elle subisse la loi du discernement.

Lorsque réunies au sentiment ces facultés de Tintelligence se

combinent dans les conditions spéciales auxquelles sont dues ces conceptions qui se traduisent en œuvres scientifiques, littéraires, en chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture, en monuments, en systèmes, en découvertes saisissantes, en œuvres quelconques dont riiarmonie excite Tadmiration comme les œuvres du Créateur universel, cette combinaison constitue la puissance suprême de l'intelligence humaine, le génie.

Le génie, ce degré supérieur delà capacité, est donc le résultat de la dose harmonique la plus parfaite dans la combinaison des facultés intellectuelles.

Il est par conséquent facile de comprendre pourquoi toute œuvre ne porte pas le cachet du génie : c'est que la faculté de conception n'est pas toujours énergiquement secondée par le concours de toutes les facultés accessoires et de la prédilection.

Du reste, les fonctions de l'intelligence ne se bornent pas à concevoir, il faut encore, nous l'avons déjà dit, que l'exécution mette en relief les effets de la conception. Nous allons faire connaître par quelles combinaisons est obtenu ce résultat.

§ II

De la capacité d'exécution.

L'intelligence n'a pas moins à faire dans l'œuvre d'exécution que dans l'œuvre de conception; les opérations de ses facultés dans l'exécution caractérisent une habileté dont le résultat n'a, dans bien des circonstances, de valeur qu'autant que la dextérité Vient en aide à l'habileté, tandis que dans beaucoup d'autres la dextérité suffit au mérite de l'œuvre.

Expliquons notre pensée.

L'exécution est l'opération qui donne une forme à la conception.

Or, la forme d'une œuvre scientifique et littéraire, c'est la disposition des moyens, c'est aussi le style.

La forme dans une œuvre d'art, c'est encore la disposition des moyens, mais secondée dans la pratique par le concours de l'organisation physique.

Lorsque l'opération de la forme résulte d'un travail dans

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lequel la conception n*a que peu ou point de part, cette opération constitue une fonction purement ou presque purement physique.

La capacité d'exécution consiste donc ou dans Yhabileté, faculté purement morale ou mixte, selon qu'elle opère avec les seules facultés de l'intelligence ou qu'elle met au service de ces facultés une pratique manuelle, ou dans la dextérité, opératiou en général purement physique.

L'habileté dans les œuvres purement scientifiques et littéraires n'est donc, indépendamment des ressources de conception propres au génie, autre chose que la pratique des règles qui enseignent la disposition des moyens du fonds; que la pratique des règles qui font connaître les moyens de donner du relief à la pensée : les pratiques physiques sont complètement étrangères à cette opération.

Mais lorsque l'habileté, indépendamment de la disposition des moyens, ne peut produire un effet qu'à l'aide de certaines pratiques qui exigent le maniement d'un instrument, elle n'est complète qu'à la condition d'une dextérité plus ou moins perfectionnée dans la direction de cet instrument.

La dextérité dans le maniement du pinceau du peintre, du ciseau du sculpteur, d'un instrument qui produit l'harmonie musicale, est donc une condition non moins indispensable d'exécution dans les œuvres de peinture, de sculpture, d'art musical, que celles de la disposition des moyens.

L'habileté morale ou mixte, ce levier de la capacité d'exécution, met donc en relief les formes de l'œuvre ébauchée par la conception; mais pour que ces formes portent le cachet du génie en général ou de l'esprit en particulier, il fout qu'elles réunissent les conditions d'énergie, de grâce et de finesse qui, jointes à celles de l'aisance et de la facihté, constituent le point sublime des opérations de l'intelligence.

Cependant il ne faut pas croire qu'il n'y ait autre chose que

de a dextérité dans la prati(jiie de rartislc ((ui traduit en sons harnionioux les brillantes eoneei)ti()iis du maître ; de l'artiste qui sait rei)ro(liiire sur une toile vieri-e les beautés de son modèle; de l'artiste qui, d'un bloc de marbre, de pierre ou de bois, extrait un sujet dont les qualités ne souiïrent pas d'une comparaison avec les qualités d'une œuvre originale. C'est que, dans ce genre d'opérations, la pratique est dirigée non moins par les connaissances de Fart spécial d'exécution que par la sagacité, le goût, le sentiment, rintelligence spéciale de Texécuieur.

La dextérité ne réalise donc une condition d'exécution purement physique que lorsqu'elle est séparée, dans l'acte de maniement de l'instrument, de cette pratique hardie de règles souvent compliquées, avec la concours de laquelle les facultés de sensibilité et d'intelligence constituent un art qui identilie l'opération de l'exécution à l'opération de la conception ; que lorsqu'enfin elle n'est que le résultat de la disposition naturelle de Torganisation physique ou de l'habitude.

Prédilection, capacité de conception, capacité d'exécution, soit purement morale, soit mixte, soii purement physique; tels sont donc les éléments de l'aptitude.

L'aptitude ne peut donc manquer de se manifester par des faits qui constatent et la prédilection et la capacité; mais, chez un jeune sujet, les indices de la prédilection pourraient bien n'être qu'un effet de l'aberration; et, au surplus, il arrivera souvent que les indices de la capacité ne seront pas assez nettement déterminés pour qu'il devienne iiuitile de les soumettre à des épreuves desquelles résulte virtuellement une signification précise. Il est donc important d'organiser les moyens de mettre en évidence les indices de l'aptitude ; nous allons rendre compte de notre manière de voir à ce sujet.

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