‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 27 sur 62 · DES ÉCOLES · texte numérisé non relu

DES ÉCOLES

Juger une aptitude, c'est à la fois apprécier et la prédilection et la capacité du sujet.

Or, cette appréciation ne peut se faire que d'après des indices.

Pour apprécier justement, il faut donc employer les moyens de faciliter la manifestation de ces indices.

Ce résultat ne peut être atteint qu'en instituant un système d'écoles au moyen duquel l'enseignement et la direction puissent donner Tessor à toute manifestation.

Mais le système n'atteindrait pas complètement le but que nous nous proposons, s'il n'était combiné de manière à rendre faciles, et le retour, à temps, à rencontre d'une erreur d'appréciation, et la direction tempestiveen cas d'une manifestation tardive.

Nous croyons atteindre d\ine manière complète la portée du système, en établissant les écoles ainsi qu'il suit :

Ecoles élémentaires ;

Écoles préparatoires complémentaires;

Ecoles professionnelles déiinitives.

Cette classification, comme nous allons le voir, facilite l'indice, la contirmation de l'aptitude, la préparation à la profession; enfin elle pourvoit à renseignement de la pratique professionnelle.

En effet, l'homme, en naissant, est providentiellement pourvu de deux éléments, l'élément physique et l'élément moral. Livrés à eux-mêmes, ces deux éléments pourraient se développer aux dépens l'un de l'autre, et le sujet dégénérer en sauvageon ou en avorton. Ce n'est que par une culture bien entendue que ces éléments, à l'état adulte du sujet, manifestent définitivement leurs qualités prospères, chacun selon sa nature.

Jusqu'à l'état adulte, tous les soins de la culture doivent donc tendre au développement simultané des deux éléments, et consister, par consé(juent, en des ])ratiques purement élémenla'ires. C'est le temps d'observations incessantes pour la direction.

D'un autre côté, même à part le raffinement que l'état de civilisation a introduit dans le service des besoins, il n'est pas de profession, quelque facile qu'en soit la praticpie, qui n'exige des connaissances élémentaires que ne peuvent dédaigner les professions même qui sont le domaine derintelligence au degré le plus éminent.

Mais, avant que l'éducation du sujet n'ait pour objet la pratique d'une profession, il convient d'attendre que les forces physiques se soient convenablement développées, et ce temps de transition doit être employé h préparer le sujet par des travaux à la fois de théorie et de pratique, mais de théorie plus particulièrement, à l'exercice de la profession.

Le sujet ainsi préparé pourra être livré, avec chances de plein succès, exclusivement à la pratique professionnelle pour laquelle, pendant les études élémentaires et préparatoires, son aptitude aura été bien constatée.

Cet aperçu rationnel ne nous dispense pas d'examiner en particulier la constitution de chacune de ces écoles.

Des écoles élémentaires.

C'est dans ces écoles que s'écoulera l'âge et de l'enfance et de l'adolescence.

Mais à quelle époque convient-il de fixer le moment de l'admission de l'élève? A notre avis, on ne saurait commencer trop tôt cette éducation qui doit tendre à diriger l'homme vers la mission qui lui est, en naissant, providentiellement assignée, afin qu'aucun de ses pas ne dévie de la voie qui conduit à ce but. Cependant, et pour des raisons qui seront bientôt comprises, nous ne fixerons qu'à l'âge de sept ans le moment de l'entrée de l'enfant dans les écoles élémentaires.

Au demeurant, nous croyons que léducation élémentaire, même dans les proportions étendues que nous lui assignerons, peut parfaitement être complétée pendant un laps de huit années. Ce sera donc lorsqu'il aura terminé sa quinzième année que l'élève passera dans l'école préparatoire, sauf les cas exceptionnels que pourra déterminer l'expérience.

Comme c'est pendant le temps de l'enfance et de l'adolescence que se développent et le physique et le moral du jeune sujet et que se manifeste la tendance de ses goûts, il est indispensable de favoriser la manifestation de ses tendances natives, en mettant à sa portée les objets qui peuvent répondre à ses préférences; c'est-à-dire en le mettant à même de choisir. Le résultat ne saurait être atteint qu'autant que chaque école sera pourvue d'un matériel suffisant, consistant en appareils gymnastiques, en ateliers résumant le plus grand nombre possible de professions, en livres, en instruments scientifiques, et qu'autant qu'un jardin botanique, au moins élémentaire, sera annexé à l'édifice. Or, cette collection suppose déjà un nombre d'élèves assez considérable.

De plus , les écoles élémentaires devant être considérées comme le vestibule de l'éducation sur lequel s'ouvrent les portes de toutes les voies qui aboutissent aux diverses professions, l'élève doit y trouver toutes les ressources de direction pour les travaux des ateliers, non moins que les ressources scientifiques nécessaires pour compléter le bagage des connaissances que certains doivent apporter dans les écoles préparatoires où sont admis les sujets aptes aux professions qui exigent la capacité la plus étendue. Or, cette diversité de pratiques, cette ampleur d'instruction répond à un personnel de maîtres relativement important; surtout si l'on considère que la surveillance qui a pour objet la constatation de l'aptitude exige un concours d'observations dont les graves résultats ne demandent rien moins qu'une attention collective des plus minutieuses et des plus soutenues.

La seide chose à faire pour parvenir à ces fins, c'est d'aviser au moyen d'agglomération d'un nombre important d'élèves

dans la mcme école. A cet effet, on ne peut faire moins que (rétai)Iir Técole élémentaire sur les conlins de trois communes, dont chacune fournira son conliiii^ent.

Les dimensions de Tédifice doivent donc avoir assez d'ampleur pour contenir non-seulement l'Iiabilation de dix ménages de ])rofesseurs, mais aussi un pensionnat au besoin, soilj)our les orphelins des communes, soit pour les enfants à qui leurs parents, assez riches pour payer les frais d'entretien, voudraient éviter la fatigue du trajet quotidien de chez eux h l'école.

Il est inutile de dire que les conditions hygiéniques doivent être scrupuleusement observées dans la distribution aussi bien que dans le choix du site.

Cet édifice sera naturellement le point central de la commune scolaire. Il n'y a pas de doute qu'avant que ne soit écoulé un long espace de temps, des routes d'une pratique facile et sûre rayonneront autour de ce point allant aboutir \h chaque chef-lieu : qu'on donne, à ce sujet, toute latitude à la sollicitude paternelle.

Il n'y aurait rien d'étonnant, au surplus, que l'édifice classique ne devînt le noyau d'un groupe de maisons qui pourrait bien, par le laps du temps, acquérir une certaine importance; peut-être n'en serait-il pas plus mal pour la morale et la sociabilité.

Objectera-t-on que, pour l'enfant qui a h peine atteint sa septième année, le trajet delà maison paternelle à l'école peut, dans bien des cas, dépasser l'étendue de ses forces, et surtout pendant les époques de l'année où le froid et le chaud, la pluie et les désordres atmosphériques viennent ajouter aux fatigues de la marche?

Nous répondrons : 1° ces inconvénients existent déjà en partie ; ils existent partout où le chef-lieu de la commune, siège ordinaire de l'école, se trouve situé sur les confins du territoire communal, et cela n'est pas rare : la mer, les tleuves, les rivières même peu importantes, les montagnes sont des causes iccidentelles qui placent les lieux de la mairie sur des points les plus limitrophes. Ces inconvénients existent partout où la loca-

lité la plus importante de la commune a son site loin du point central, et néanmoins nombre d'enfants n'en partent pas moins des lieux les j)his éloii^nés pour se rendre à l'école.

2° Quant à la faiblesse de l'âge, il n'est pas impossible de surmonter cet obstacle : la cbose est facile pour les enfants du riche ; ceux-ci voyageront commodément dans toutes les sai sons. Pour les enfants des familles qui vivent dans la plus médiocre aisance, la sollicitude des parents réveillera assez en eux le génie de l'association pour que le transport à l'école leur soit à peine une charge; ^t enfin, pour l'enfant du pauvre, quelques centimes additionnels au budget communal aplaniront la difficulté. Ainsi, distance, faiblesse de Fâge, frimas, canicule; tout sera conjuré.

Tl serait absurde de chercher une intention de catégorie dans l'indication d'un arrangement qui a pour but de rendre praticable l'éducation collective sans exception de position sociale. Nous ne nous arrêterons donc pas à nous justifier sur ce point.

Quoi qu'il en soit, l'objection à laquelle nous venons de répondre, et qui pouvait d'abord paraître spécieuse, en ce qui - touche les communes rurales, n'a pas le moindre fondement, eu égard aux chefs-lieux des communes dont la population est assez nombreuse pour fournir un personnel suffisant d'élèves à l'école élémentaire, et, à plus forte raison, eu égard aux villes où le nombre des enfants donnera lieu à l'ouverture de plusieurs de ces établissements.

Si nous avons fixé à huit ans, de sept à quinze, le temps du séjour des enfants dans les écoles élémentaires, c'est que d'abord ce laps de temps est nécessaire pour le développement des forces physiques, et qu'ensuite il ne faudra pas un moins long intervalle pour instruire sur toutes les matières composant le programme des études élémentaires' les élèves les plus favorisés sous le rapport des facultés intellectuelles.

Mais, ta coup sûr, il y aura bien des capacités qui ne seront pas assez vigoureuses pour atteindre jusqu'aux dernières li-

' Nous renvoyons au moment opporluu de faire connaître la consistance de ce programme (voir page 128).

mites (le la carrière classique. Dans des cas semblables, tout en tenant compte du développement des forces physiques, il conviendra d'éviter les inconvénients de la perte de temps, ce qui arriverait si l'on retenait dans l'école le jeune sujet au delà du terme déterminé par Tctendue de sa capacité morale.

Toutefois, il est inutile de dire que ce n'est qu'après avoir mis en pratique tous les moyens les plus ingénieux pour développer l'intelligence de l'élève, que doit être décidée la translation précoce dans une école préparatoire. Mais n'anticipons pas sur ce qui touche à la direction, et occupons-nous des écoles préparatoires.

Des écoles préparatoires complémentaires.

L'école préparatoire constitue l'état de transition de l'école élémentaire à l'école professionnelle.

Elle tient de l'une et de l'autre, en ce sens que les études concourent à compléter les connaissances élémentaires, en même temps qu'elles initient aux connaissances pratiques d'une profession.

Pour bien correspondre aux diverses combinaisons des capacités qui sont en jeu dans la pratique des diverses industries, ces écoles doivent être divisées en trois catégories :

Écoles préparatoires pour les capacités purement physiques ;

Écoles préparatoires pour les capacités mixtes, mais dans la combinaison desquelles ne domine pas la capacité de conception.

Écoles préparatoires pour les capacités purement morales, ou dans l'œuvre desquelles le mérite de l'exécution n'est pas moins le fait de la capacité morale que le mérite de la conception.

Les écoles préparatoires pour les capacités purement physiques ne constitueront pas une spécialité indépendante; plus tard, nous en dirons la raison.

Les écoles préparatoires destinées aux capacités mixtes s'ou-

vriront pour les sujets chez qui la capncité morale , restreinle dans la moyenne, se combinera avec la capacité physique convenablement développée. Dans ces écoles seront préparés à l'exercice de leur profession les menuisiers, les charpentiers, les maçons, les carrossiers, les peintres en bâtiment, les ébénistes, les sculpteurs sur meubles, les tapissiers, etc. Ces écoles seront désignées par le nom générique d'école préparatoire des arts et métiers du second degrés pour les distinguer des écoles définitives correspondantes.

Chaque chef-lieu d'arrondissement devra être le siège d'une de ces écoles.

Enfin, dans chaque cheMieu de département, il conviendra de placer une école destinée aux études préparatoires, dont le degré répond aux professions qui sont le domaine de la capacité morale la plus éminente. Ces écoles seront comme la pépinière non moins des artistes que des savants et des littérateurs; car l'inspiration, cet élan de Tartiste, a plus d'essor quand elle trouve à s'appuyer sur cette culture généreuse qui est la sève de l'imagination, et qui met à sa disposition les trésors moissonnés dans le champ de la science.

Le programme d'études de ces écoles correspondra, sauf modifications, à celui qui de nos jours a pour objet les études universitaires. Ces écoles seront connues sous la dénomination décotes préparatoires supérieures.

Préparés par cette voie de transition aux travaux de la pratique professionnelle, les élèves de ces diverses écoles seront parfaitement disposés pour leur admission dans les écoles définitives dont nous allons nous occuper.

Des écoles 'professionnelles définitives.

Dans ces écoles, l'enseignement aura plus particulièrement pour objet les travaux d'appUcation. Pour en mettre l'institution en harmonie avec nos principes, il suffira de les diviser en

deux catépjories sculemeiU, alleiidii qu'il sera pourvu, comme uous le ferons connaître, à rédiication professionnelle des sujets dont les services se bornent à l'exécution manuelle des travaux pour lesquels il est à peine besoin du concours de la capacité morale.

L'une de ces catégories correspond à la capacité mixte qui s'aide, dans l'exécution, d'opérations manuelles; Tautre à la capacité purement morale, exempte, dans le travail d'exécution, delà s^rt'i/M(/^ d'une pratique matérielle.

Mais dans les travaux d'un grand nombre de professions mixtes, Texéculion matérielle n'est pas l'œuvre de l'individu à qui appartient le travail de conception. Ainsi, l'architecture, le génie * de toutes les spécialités, la fabrication et tant d'autres industries diverses ne participent de la catégorie des capacités mixtes que par la direction de l'œuvre seulement. Aussi les aptitudes de ces sortes de spécialités doivent-elles être distinguées de celles qui forment la catégorie des capacités mixtes proprement dites, et la direction classique ne doit pas en être la môme.

Il paraît donc convenable de faire une sous-division des écoles professionnelles destinées aux capacités mixtes.

Les unes, sous la dénomination d'écoles définitives ctarls et métiers du premier degrés recevront le personnel des écoles préparatoires des arts et métiers du second degré.

Les autres, sous la dénomination d'écoles des sciences et arts, se peupleront des élèves sortant des écoles préparatoires supérieures que leur prédilection entraînera plus particulièrement vers la pratique des arts.

Dans celle-ci se trouveront groupés par la science et Tamour des beaux-arts ces jeunes hommes dont les poétiques inspirations animeront la toile, le bronze, le marbre ; là aussi ces autres, dont la pensée se traduira en monuments, en voies de communication de toute sorte au profit de la splendeur et de

1 On comprend que nous voulons désigner ici par ce mot génie les opéralions des ingénieurs.

la richesse de notre belle France; là, enfin, cenx dont les conceptions ingénieuses ouvriront à toutes les industries, des routes nouvelles qui les conduiront plus rapidement à des résultats plus saiisfaisanls.

Quelque divergente que soit leur spécialité, ne séparons pas ces jeunes artistes, dont l'aptitude ne diffère que par la nuance de la prédilection ; émules les uns des autres dans les écoles préparatoires, qu'ils restent en contact dans les écoles définitives. Dans cette promiscuité, les rivalités artistiques profiteront merveilleusement aux progrès de chaque spécialité; ces rapports constants de la science et de l'art tourneront d'ailleurs à l'avantage delà société, car il n'est pas rare qu'une foule de talents divers ne soient appelés à concourir à la fondation d'établissements publics et particuliers pour lesquels chaque spéciabté doit opérer de manière à ce que la diversité contribue à faire ressortir l'ensemble.

Quoique les écoles militaires, de marine, d'agriculture, forestières participent par la science et la pratique à la nature des écoles des sciences et arts, nous n'entendons pas (et Ton conçoit que nous n'ayons pas besoin d'en motiver la raison) les réunir entre elles ou les fondre dans l'école générale des sciences et arts ; il faut reconnaître qu'il y a opportunité à leur individualité, ainsi que pour toutes celles dont la spécialité serait incompatible avec les autres.

Les écoles normales, de droit, de médecine, avec tontes les ramifications, les facultés de toutes les spécialités, l'école des chartes, qui devrait se fondre dans l'école d'administration et avoir pour atelier les archives de France, les écoles commerciales et tant d'autres de ce genre qui ne tiennent aucun compte de la capacité physique, constituent la catégorie des écoles définitives répondant à la capacité purement morale. Dans les unes ouïes autres de ces écoles passeront les élèves des écoles préparatoires supérieures, selon que leurs études ont été dirigées vers la connaissance des lettres ou des sciences.

Il est inutile de dire que la fusion de toutes ces écoles non-

seuleiTient n'est pas une combinaison indispensable, quoique appai'lenani à h\ même catégorie de capacités, mais quelle est même impossible, sons peine de confusion, vu le peu d'affinité entre les diverses spécialités d'enseignemenl. D'ailleurs, les conditions de situation locale de certains pourraient fort bien n'être pas favorables aux autres. L'établissement de chacune des écoles, quel que soit l'objet de l'enseignement, exige qu'il soit tenu compte des ressources scientitiques de la localité, non moins que des conditions du site. Les hommes spéciaux et d'une habileté supérieure, qui doivent fournir le personnel des professeurs, ne se trouvent, sauf de très-rares exceptions, que dans les grands centres de population; là, du reste, seulement se rencontrent toutes les autres ressources pour les études supplémentaires et accessoires, et les moyens plus sûrs, par conséquent, soit de corriger à temps la fausse direction doimée à une aptitude, soit de hâter la manifestation tardive de la prédilection.

Certaines de ces écoles, d'ailleurs, ne peuvent être indifféremment établies dans toutes les cités populeuses ; il ne serait pas convenable, en effet, d'asseoir une école de marine ailleurs que dans une ville qui avoisine un port de mer; une école industrielle ailleurs que dans une ville manufacturière; une école commerciale ailleurs que dans une cité qui soit le théâtre de nombreuses opérations de trafic ou de transport; une école de mines autre part que près d'un lieu d'exploitation; une école d'agriculture ailleurs que sur une étendue de terrain qui offre tous les degrés de fertilité ; une école de médecine ailleurs qu'à portée d'hôpitaux renfermant un nombre assez considérable de malades.

Auprès de chacune de ces importantes écoles, l'existence des facultés des sciences et des lettres semble d'une nécessité indispensable; l'enseignement de ces facultés, embrassant les parties les plus élevées des matières qui en sont Tobjet, fournit le complément obligé des leçons d'application données dans les écoles professionnelles définitives.

DEUXIÈME SECTION

DE l'enseignement.

Ces enfants qui. dans le bas âge, composeront le personnel des écoles élémentaires sont les mêmes qui, parvenus à l'âge viril, serviront la société dans toutes les spécialités d'industrie : aux uns, la tâche de satisfaire aux besoins sociaux par des travaux manuels; aux autres la tâche de travailler au bien-être social par ces moyens qui donnent de l'exercice aux facultés intellectuelles les plus heureusement combinées.

Mais quel est celui de ces enfants qui, dirigeant la charrue, tracera le sillon où doit germer la semence? Quel autre, un outil à la main, façonnera un des ustensiles indispensables aux usages les plus vulgaires? Quel autre ira chercher dans les ressources de la science ces combinaisons qui donnent à la civilisation une impulsion irrésistible?

Nul ne le sait; et ce mystère conduit aujourd'hui à des erreurs bien déplorables.

Mais ce que nul n'ignore , c'est que ces enfants sont, en germe, les membres du corps social, et que la santé physique et morale de ce corps n'est pas indépendante de la santé morale et physique de ses membres.

Qu'on ne s'étonne donc pas si nous poussons la sollicitude jusqu'à prescrire, jusque même à formuler les pratiques qui doivent aboutir au développement des facultés physiques aussi bien que des facultés intellectuelles des enfants, car il faut qu'ils puissent apporter dans leurs fonctions de citoyens, indépendamment même de tout service professionnel, cette vigueur de corps, non moins que d'instruction et de moralité, indispensable au bien-être général et à leur bien-être particulier. En effet, quand bien même la pratique d'une profession serait absolument indépendante des forces physiques, il est nombre de situations dans la vie où l'homme, en dehors de sa sphère professionnelle, retire de grands avantages, soit de sa vigueur musculaire, soit de l'adresse qui y supplée souvent.

D'ailleurs, une pratique professionnelle, à laquelle les forces

physiques de rindividu ne sont d'aucun secours, s'accomnnode fort bien d'une bonne constitulion corporelle, attendu que les travaux de rintelligence agissent souvent sur le physique par des fatigues qu'un organisme énervé ne su|)porte pas longtemps, tandis que dans les professions ([ui mettent plus particulièrement en jeu les forces physiques, la vigueur musculaire est un avantage inappréciable. Dans tous les cas possibles, il y a donc profit certain à procéder, par l'éducation, au développement des forces physiques.

Au surplus, si l'exercice corporel développe les forces physiques de l'enfant, il profite aussi à ses forces intellectuelles : pour leur part, les exercices gymnastiques gradués fortifient le moral de l'homme contre [les terreurs qui peuvent l'assaillir dans certaines positions périlleuses, et suscitent à Tintelligence les moyens ingénieux d'échapper au danger; et si les travaux de l'atelier doivent se borner dans le principe à d'insignifiants mouvements, du maniement machinal du marteau Tenfant arrivera insensiblement à s'en servir comme instrument de création, et ce travail physique constituera un exercice gymnastique tout à l'avantage des forces de l'intelligence.

Les exercices corporels que nous venons de signaler profiteront donc aux forces physiques autrement que par Tassoupissement des forces intellectuelles ; ils imprimeront, en effet, à celles-ci une action qui les tiendra en éveil sans les fatiguer ; l'attrait du résultat les bercera dans l'activité.

Bien mieux, si, au moyen de l'atelier, les récréations peuvent tourner plus efficacement au profit des forces musculaires et intellectuelles, ces moments de bruyants ébats dans les écoles de nos jours assurément perdus pour l'avenir, exerceront dans tous les temps, et surtout dans des cas de revers, une influence profitable au bien-être de l'individu.

Pourquoi cette vérité, si souvent proclamée par les philosophes le plus en renom, reste-t-elle méconnue ou du moins dédaignée? Que de misères attachées à cette indifférence!

L'on aura donc beaucoup fait dans l'intérêt personnel, non moins que dans l'intérêt professionnel de l'individu, non moins

que dans l'intérêt de la civilisation, en pratiquant les procédés propres à développer les forces physiques des entants. Aux uns, cette pratique protitera comme moyen principal; aux autres, comme un accessoire d'une importance inappréciable; à tous, dans certains cas de sûreté individuelle, ou dans ces périlleuses circonstances où riiomuie fait abnégation de soi pour les autres.

Mais si l'exercice des forces physiques tourne à l'avantage des forces intellectuelles, on ne peut pas dire également que l'exercice imposé à celles-ci ait toujours pour résultat de tourner au profit des autres; quelquefois même aboutit-il à un effet contraire.

Il est donc important d'user d'une grande prudence, en faisant concourir, dans l'éducation de l'enfance, les moyens de développer les facultés morales avec les moyens de développer les facultés physiques. Heureusement, les uns et les autres de ces moyens peuvent être gradués et mis en rapport avec les forces de l'élève. Or, c'est pour cela que nous n'hésitons pas à donner au programme des études élémentaires des dimensions qu'à tort on jugerait démesurées, car il peut être adapté aux diverses phases de l'âge pendant le laps des huit années de séjour dans l'école communale.

Ce programme, d'ailleurs, doit suffire à toutes les natures d'intelligence, et, par conséquent, à Texigence des carrières professionnelles qui exercent, au plus haut degré, la capacité morale. L'enseignement des écoles élémentaires répondra donc parfaitement à Tobjet de leur fondation, car elles sont, nous le répétons, comme le vestibule sur lequel s'ouvrent les portes de toutes les voies qui conduisent à la pratique d'une profession n'importe laquelle.

Le programme élémentaire, réglé en vue des proportions des inteUigences les plus développées, sera sans doute trop étendu pour celles qui se trouvent réduites à des proportions graduellement plus restreintes. N'importe! a-t-on jamais pensé à raccourcir une unité de mesure, lorsqu'on n'avait à évaluer que des fractions de cette unité? Or, c'est justement pour avoir une

idée exacte de ces Iraclions diverses de la capacité morale que nous les étendons sur la mesure qui s'adapte à la plus ample de ces capacités.

Pour s'accommoder à l'exigence de toutes les portées intellectuelles, ce programme, qui tout naturellement commence aux premiers éléments de lecture, doit, tout en fouruissant leur coutingent aux études littéraires, aboutir jusqu'aux dernières limites connues de la science.

Grammaire, géographie, histoire, rhétorique, philosophie, voilà pour la parole parlée ou écrite, voilà pour la littérature. Calcul, mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle en général, astronomie, voilà pour la science pure ou appliquée.

Mais, ce n'est pas tout : nous sommes arrivés à une époque où tous les peuples s'évertuent à faciliter les moyens de translation; les voies ferrées des uns finissent là où commencent les voies ferrées des autres; entre les capitales disparaissent les distances, et la ligne de démarcation des frontières tend chaque jour à s'effacer. Il convient donc de faciliter aussi les moyens de relatious morales entre les individus appartenant à deux peuples chez lesquels la parole ne se produit ni au moyen des mêmes consonnances, ni avec les mêmes formes dans la configuration des mots : cet à-propos se fait tous les jours de plus en plus sentir. Aussi, ne commettrons-nous pas la faute d'omettre l'étude des langues dans le programme élémentaire, sans proscrire celles du grec et du latin, langues mortes, mais dont la connaissance peut intéresser bien des spécialités professionnelles. Nous recommanderons donc l'enseignement non d'une seule, mais de deux langues vivantes, et nous croyons qu'il n'est pas iudifférent d'en faire arbitrairement le choix. Il nous semblerait judicieux de faire coïucider l'étude d'une langue du Midi de l'Europe, langue romane plus ou moins modifiée, selon les régions méridionales, el d'une langue du Nord, la langue allemande principalement, plus ou moins mêlée à tous les idiomes des nations septentrionales.

Cette double étude faciliterait singulièrement celles de plu-

sieurs autres langues parlées chez les peuples civilisés : outre raftinitc des langues duMidi entre elles, d'un côté, et respectivementderautre, entre leslangues duNord, il est incontestable que les invasions ont apporté à l'idiome du pays conquis un tribut de mots et de locutions qui ont profondément modifié l'idiome primitif. L'occupation latine des Gaules, à laquelle a succédé la conquête germanique, ne laisse aucun doute à cet égard; et, pour qui veut appliquer la moindre attention à examiner à ce point de vue le dictionnaire de la langue de la Grande-Bretagne, il n'est pas difficile de constater et Tinvasion saxonne et Tinvasion normande par l'affinilé qui existe entre la langue anglaise et la langue des deux nations successivement conquérantes.

Outre les avantages déjà signalés qui résulteraient de l'étude des langues étrangères, nous n'omettrons pas de faire remarquer celui du profit que pourrait en retirer notre littérature. Elle y puiserait des expressions, des locutions vives et saisissantes, et cet emprunt ajouterait singulièrement à ses ressources particulières; au surplus, il ne serait pas difficile, aujourd'hui même, d'en constater quelques bons effets.

Mais la connaissance même parfaite des règles grammaticales de plusieurs langues ne suffit pas toujours pour reproduire l'image de la pensée. La parole ne donne jamais qu'une idée imparfaite de la configuration d'un corps qui ne tombe pas sous les sens; d'ailleurs, elle est superflue pour expliquer la signification d'un ensemble de lignes, de traits relevés par le coloris et rappelant à l'esprit, tout en intéressant fortement le sentiment, les épisodes les plus émouvants de la vie.

Et que peuvent encore les artifices de la parole dans ses efforts, pour produire les émotions que réveillent avec tant de puissance les charmes de la mélodie?

Si l'étude des langues étrangères, de la peinture, tout au moins du dessin linéaire, est indispensable comme auxiliaire de la parole, comme moyen de communication, elle devient . d'ailleurs indispensable à notre point de vue, car l'enseignement des langues spécialement et renseignement des règles

tout romiTic In pratique de Tart de la ])einturo et de l'art musical, ou coustilucnt des carrières prot'essioiiiielles, ou vieuiieut puissaninienl en aide à une (juanlilé considérable de professions.

Au surplus, Tétude de l'harmonie, en particulier, largement propagée, ne pourra manquer de devenir un des plus puissants éléments de civilisation. La connaissance des règles aurait infailliblement pour effet d'en vulgariser la pratique, et ce résultat aboutirait assurément à faire préférer au plus grand nombre les jouissances qu'elle procure à des plaisirs moins délicats et assurément moins complets.

Qui ne reconnaîtra que l'étude fructueuse des matières contenues dans le programme de Técole élémentaire suffirait seule,; sous le rapport du savoir, à poser convenablement un homme dans le monde? Ehl de nos jours, combien auxquels manque le relief de ressources intellectuelles aussi étendues, et qui cependant y figurent avec distinction? Nous renvoyons à plus tard ^ à faire connaître le principe moral qui doit servir de base à notre système d'éducation, et nous espérons qu'on n'hésitera pas à convenir que ce principe ne peut que faire ressort/r lejnérite scientifique des jeunes citoyens qui auront suivi avec quelques succès tous les cours de renseignement élémentaire.

Passons au programme des écoles préparatoires.

Nous avons dit comment les écoles préparatoires auront poiu^ mission de compléter les études élémentaires. Les connaissances, au degré élémentaire, appliquées dans ces écoles à un objet spécial, deviendront pratiques, par conséquent plus précises, plus nettes, et en même temps plus étendues, en raison des besoins delà spécialité.

D'un autre côté, chaque profession a sa partie historique, qu'il peut n'être pas sans importance de connaître pour les progrès de l'art. D'ailleurs, il n'est par un art dont les procédés ne soientsubordonnés à des conditions de proportion, d'élégance,

' Voir page 148.

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de perfection, en un mot, qui constituent la lliéorie ; de plus, Texercice d'un art quelconque exige l'emploi d'outils, d'instruments, de matériaux, dont la qualité, la provenance, doivent faire l'objet d'une étude particulière ; enlin, chaque profession emprunte le concours d'autres professions sur la pratique desquelles il n'est pas sans importance d'avoir des notions même assez étendues et assez précises.

Nous ne craignons pas d'ajouter qu'il n'est pas jusqu'à la connaissance même des phénomènes atmosphériques qui n'intéresse, à un degré plus ou moins éminent, la pratique d'un nombre considérable de professions, auxquelles, au premier aperçu, cette connaissance semble être complètement étrangère. Un seul exemple entre mille : la profession de gardien de troupeaux, vacher, garçon de ferme, berger en général paraît purement mécanique ; néanmoins elle comporte des soins et des pratiques qui touchent aux sciences de la botanique, de la météorologie, de l'hygiène des animaux et par conséquent de la médecine vétérinaire, de l'astronomie même, science dont on attribue d'ailleurs les premiers éléments aux observations des pâtres des diverses contrées du globe.

L'enseignement des écoles préparatoires devra donc s'attacher à spécialiser les sciences pour en faire l'application à l'art particulier, et il n'est pas douteux qu'acquérant ainsi une certaine palpabilité, l'étude, d'abstraite et d'ardue qu'elle était quand elle n'avait pour objet que les généralités, ne devienne attrayante et facile par l'application.

Si à ce programme vous ajoutez les leçons élémentaires pratiques ayant pour objetles procédés d'exécution, vous aurez la règle de l'enseignement, non moins dans les écoles préparatoires, qui sous la dénomination d'arts et métiers sont ouvertes aux sujets dans l'aptitude desquels domine la capacité physique, que dans les écoles préparatoires où sont reçus les sujets qui plus tard formeront le personnel des écoles des sciences et arts et dans l'aptitude desquels la capacité physique est à peine comptée pour quelque chose dans l'opération d'exécution.

Ifl.

Mais le proEjrammc, qui peut suffire pour les études préparatoires des élèves delà première catégorie, est loin d'élre suffisant pour les études préparatoires des élèves de la seconde.

Ceux-ci, admis par droit d'intelligence dans les écoles préparatoires supérieures , sont appelés à accomplir de grandes œuvres. L'architecte, l'ingénieur ont plus à faire que de manier la truelle, le marteau, la pioche : leurs instruments d'exécution, ce sont les sciences, ce sont les arts; leur foyer d'inspiration, ce sont les lettres; c'est dans l'étude des lettres que l'imagination puise sa force et son élan , la mémoire son ampleur, le goût sa pureté et sa délicatesse , le sentiment sa noblesse, l'âme son essor.

Le pinceau du peintre, le ciseau du sculpteur ont une grande part, sans doute, dans les œuvres des grands maîtres; mais ces mêmes instruments ne suffiraient pas pour produire des chefs-d'œuvre entre des mains qui n'obéiraient pas à la direction du génie . inspiration, conception, exécution, tous ces éléments des plus belles œuvres ont leur racine dans le champ de la science.

C'est donc avec raison que nous avons assigné, dans les écoles professionnelles supérieures, aux élèves qui doivent peupler les écoles des sciences et arts, une place à côté de ceux qui formeront le personnel des écoles de droit, de médecine et de tant d'autres : ce sont les mêmes études au fond, la différence seule est dans l'aptitude, dans l'application.

Les spécialités diverses des écoles professionnelles définitives constatent d'une manière certaine la divergence des études composant les cours des écoles préparatoires de tous les degrés. On conçoit que nous ne prenions pas à tâche de formuler le programme de ces écoles; ce programme, qui tient presque uniquement à la pratique dans celle des arts et métiers du premier degré, n'est pas moins significativement déterminé,

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selon la spécialité, pour les écoles des sciences et arts que pour celles dont renseignement est purement scientifique.

De nos jours, le cours des études est réglé dans toutes ces écoles : Texpérience seule peut indiquer les modifications qui devront y être opérées dans le sens de notre système.

La grande étendue du programme des études élémentaires, non moins que l'attrait de la pratique des ateliers, met à la portée des élèves une grande variété de sujets, de sensations, dont chacun répond aune aptitude spéciale. Or, si nombre de capacités ne peuvent atteindre à Fextrême limite des études , nul ne peut répondre que tels élèves, dont l'intelligence aura accompli la tâche d'arriver au point culminant, n'appliqueront pas de préférence la puissance de leurs facultés morales à l'exercice d'une de ces professions qui sont plus particulièrement du domaine des capacités mixtes. Serait-il regrettable que de telles professions devinssent un objet de prédilection pour les hommes à intelligence d'élite? leur passage laisse toujours une trace profonde dans la pratique des travaux auxquels ils ont appliqué leurs puissantes facultés.

Mais n'y aurait-il pas dommage, suivant le cas, pour la société de les voir s'absorber sur des pratiques d'un intérêt secondaire? Gomme la direction a pour mission spéciale de veiller aux intérêts de la société, non moins qu'aux intérêts du sujet, c'est à la direction d'apprécier l'opportunité de la solution de cette question. Nous allons éclairer ses pas dans la mission qui lui est départie.

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