CONCLUSION
Il y a peu d'années, 1847, qu'on lisait aux principales entrées des grandes et des petites villes de France, tracée en gros et grands caractères et à l'endroit le plus saillant, cette inscription étrange : la mendicité est biterdite dans cette commune.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer que la mesure était au moins naïve dans la forme, car la plupart de ceux qui n'ont pas de quoi acheter du pain n'ont pas eu, probablement, de quoi payer des leçons de lecture. Or, la cécité scientifique n'était pas plus avancée (elle Tétait même moins) que la cécité naturelle, car les aveugles du moins ne pouvaient être traînés en prison pour avoir enfreint l'ordonnance municipale. Le prétexte de Tignorance était parfaitement admissible.
Toutefois, pour le but que l'on se proposait, la forme de la mesure n'était pas tout à fait illogique, dans un pays où se pratique inflexiblement cet adage : « Nul ne peut ignorer la loi. » Le prétexte de l'ignorance dans ce cas était, en effet, d'autant moins admissible, que Tordonnance municipale se distribuait sans frais.
Du reste, l'expérience a prouvé que l'éducation était vite faite avec la méthode d'inflexibilité contre Tignorance du Code. Quelques mois de prison, et il faudrait être bien borné pour ne pas en sortir avec une instruction suffisante... des moyens d'éluder la loi. On en sort, en effet, maître passé en cette science, indépendamment même de la science de la lecture.
Quoi qu'il en soit, il est assez curieux d'examiner l'effet que devait produire l'inscription dont nous avons parlé plus haut. D'abord, elle figurait à l'entrée des villes, à une époque où la cherté du pain augmentait le nombre des pauvres ; ainsi, plus
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lo pniii (Uail rare ', pinson riîsirt'ii^nail les moyens de l'aborder : le j)rocédé était dur, surtout l'auinôue étant volontaire, c'est-à-dire insuffisante; c'était pousser au vol, tout en voulant écarter les voleurs de la commune.
En eltet, l'inscription avait moins pour objet d'interdire la mendicité aux pauvres de la commune, auxquels était bien et dûment d'ailleurs ôtée leur patente industrielle, que d'empêcher les pauvres étrangers de mendier sur le territoire de la commune à rindex. Or, les pauvres qui n'ont aucun domicile, comme il y en a tant; qui ne sont de nulle part et qui, par conséquent, sont partout chez eux, étaient les moins perdants, par suite de la mesure ; sauf mendier, ils vivaient en tous lieux comme ils pouvaient.
Quant à ceux qu'attache un autre lien cjuc celui où ils ont momentanément posé leur besace, c'était autre chose ; ils souffraient de faim chez eux, si la commune était assez pauvre pour ne pas pouvoir les nourrir, car l'inscription les retenait fatalement dans une localité d'où il aurait été très-convenable de faciliter leur émiiiralion.
Les mendiants des communes riches auraient eu, à la vérité, moins à souffrir de la concurrence, si leur industrie y eût été tolérée; mais si, d'un côté, ils ne profitaient pas de ce qui aurait été donné aux étrangers ; de l'autre, ils perdaient tout ce que l'insuffisance de la cotisation volontaire n'accordait pas à leurs besoins.
Ainsi, les communes pauvres demeuraient surchargées; les communes riches profitaient au moins de la mesure.
Cependant, il faut en convenir, la pensée si louable, si philanthropique d'éteindre la mendicité en France, reçut alors une tentative d'exécution ; mais le moyen (la cotisation volontaire)'
• S'il fallait un indice irrécusable de l'étendue de la misère sociale, nul ne serait plus sig.iilicalif (|ue celui que nianifesle celte mesure; ainsi, égoïsir.e à part, la p;irlit', la plus fortunée de la nation déclarait liâulement qu'elle se trouvait dans Timpossibililé d'empêcher l'autre de mourir de faiu).
2 « L'impuissance de la charité, charité privée et charité publique, estatleslée par des siècles. » (Emile de Girardin, delà Politique universelle, p. 276.)
resta insuftisant et la tentative sans résultat. Nous n'hésitons pas de le dire, il eut été déplorable que la cliose eût tourné diCférennnent, à Ja condition de faire l'aumône à domicile : l'aumône n'éteint pas radicalement la misère; elle pallie les souffrances partielles, mais pour rendre la charge de l'assistance plus lourde, car l'aumône nourrit la paresse. Pourquoi donc le travail , quand il suffit de se donner la peine de tendre la main pour recevoir de la nourriture? Aussi les années calamiteuses sont-elles pour la mendicité une ère triomphale ; dans ces temps de malheur, on ne peut dire à l'homme valide qui implore votre charité :« Travaille, » attendu que le travail manque.
Au surplus, ce que les riches accordent à Taumône manque à la consommation, à la consommation vivifiante, bien entendu ; tandis que l'état d'oisiveté dans lequel l'aumône à domicile fait vivre l'indigent est préjudiciable à la production. •
La mendicité servie dans la rue ou à domicile est donc la saugsue delà consommation, le ver rongeur de la production, le tléau, en un mot, de la société ^
On a mieux compris, depuis 1847, l'importance de cette vérité, et l'on en a mieux pratiqué le sens : voici, en effet, ce qui a été mis en pratique en Tannée 1855-54, année même plus calamiteuse que celle dont nous venons de faire l'historique.
En 1855-54, la spéculation d'un côté, la politique gouvernementale de Tautre, agirent de telle sorte, dans le but de suppléer au manque de récolte, que la France fut approvisionnée de céréales comme dans les années où elle n'a pas à redouter la disette ; mais par suite des frais que causa cet approvisionnement, il devint impossible de réduire au prix normal l'achat des subsistances alimentaires -. Le pauvre était menacé de souffrir la
1 (( La grande, la véritable cause du paupérisme, dit M. An|,'eville, p. 85, n'est pas là (le développement de l'industrie ani»laise); il faut la voir dans son système de charité légale, qui est, suivant nous, le moyen le plus actif de développe?' le paupérisme. »
• L'on a pu voir, dans ce temps calamitenx, à quoi tient l'existence d'un nombre considérable d'individus : il a suffi (jue le poids d'un kilogramme de pain augmentât de 5 centimes, pour ([ue ces individus se trouvassent forcés à restreindre l'usage de cet élément de leur alimentation ; or, tel était le sort de tous ceux qui n'ont que le travail pour capital. Qu'on juge
faim, (rautant plus que les i)r()priélaircs, n'ayant que peu de produits ai^ricoles à vendre, maïupiaient du capital nécessaire pour salarier le travail.
La perplexité était grande, même dans les contrées méridionales les plus abondantes en ressources alimentaires et où Ton vit à meilleur marché. Or, pour sortir de cet état d'extrême malaise, on se décida h des sacrifices individuels ; les communes même les plus pauvres sentirent qu'elles ne pouvaient se dispenser de contribuer au soulagement de la misère publique; les départements concoururent à cette contribution; partout on contracta des emprunts, et le gouvernement dut venir lui-même, par des allocations de fonds, en aide aux communes, aux villes, aux départements.
Ainsi, l'on forma un capital, et pour cette fois, au lieu de livrer ce capital à une consommation infructueuse, on Fulilisa judicieusement au profit de la production ; des chantiers pour des travaux d'utihlé publique furent ouverts jusque dans les plus petites localités; l'aumône fit place au salaire, et le salarié put consommer et produire au moyen d'un travail dont les effets ont dû compenser les sacrifices.
Si donc Ton parvint à conjurer Timminence des actes suggérés par le désespoir de la faim, on n'y réussit, chose trèsimportante à noter, qu'en se plaçant sur la voie qui conduit à la richesse publique.
Mais on ne visait qu'à un résultat de circonstance, et Ton dut proportionner les moyens de l'atteindre au but que l'on se proposait ; aussi ne fut-il obvié qu'aux misères les plus urgentes, et l'aumône suppléa aux autres comme elle le put.
Du reste, il ne pouvait en être différemment : puiser plus profondément dans la bourse des contribuables ou des gens disposés à la charité, c'eût été tarir la source de la consommation des objets de luxe ou de ces autres objets qui ne sont pas strictement indispensables à la vie; c'eût été ôter à une immense quantité d'industries leurs éléments de production, pour en gra-
donc de rélcndiie des soullraiices, el qu'on apprécie les dangers de la casualité de ce capiial.
lifîer d'autres de la région desquelles ils ne seraient pas remontés aux premières.
Cependant, la voie était ouverte; pour la rendre praticable, il ne fallait que disposer d'un capital de production ayant assez d'ampleur pour alimenter toutes les industries sans toucher aux réserves individuelles; il ne fallait donc autre chose que l'operation qui constitue notre système de crédit foncier. Aussitôt, non-seulement le problème du paupérisme trouvait sa solution dans cette opération, mais encore la richesse publique était définitivement constituée; car la voie que Ton aurait suivie conduit à l'extinction de la dette publique et de la dette hypothécaire, et aboutit à développer la consommation par les moyens de la production.
Au surplus, cette voie, telle que nous l'avous tracée, se prolonge au delà du but matériel ; elle s'étend, chose bien plus appréciable, jusques au bien-être moral.
En effet :
Constituer la richesse publique, c'est inaugurer l'ère du travail; c'est donc, en même temps, et repousser l'oisiveté, et mettre sous la main de chacun les éléments de sa fortune privée. Or, plus de paresse; plus de misère, plus de débauche, plus de prostitution.
D'un autre côté, notre système d'éducation fait des artistes bien plus encore que des ouvriers; aussi l'intérêt vénal n'est-ii que secondaire dans le sentiment qui attache le travailleur à son œuvre. Dans ces dispositions, la pratique du principe d'abnégation ne lui est ni pénible, ni même difficile, et, par la pratique toute naturelle de ce principe, l'ère de la fraternité .est, définitivement et sans efforts, inaugurée. Là, effectivement où les goûts sont épurés par la science etpar une doctrine qui éclaire l'homme sur sa dignité personnelle, les hideuses habitudes disparaissent; l'urbanité rapproche tous les membres du corps social.
Là, au surplus, où nul n'ignore que l'égoïsme, dans ses légitimes tendances, ne peut arriver honorablement à ses fins qu'en passant par l'abnégation, l'égoïsme de chacun est profitable à tous.
Là aussi où chacun occupe la place rcpoiulant à ses goûts, coninie si, apios (lélibéralioii, il refiL choisie lui-niêine, personne n'envie la place des autres.
Cet étal des choses amène, en outre, d'autant plus simplement le néant des distinclions sociales que là où la richesse est facilement accessible, la richesse perd de son prestige; là où chacun est dans l'aisance, on est indépendant du riche; nul n'y est souverainement riche.
D'un autre côté, là où le travailleur opère en artiste; là où, par conséquent, chacun dans sa spécialité est parvenu au plus haut degré de connaissance; là où un foyer général de lumières éclaire tous les esprits, les lueurs particulières ne trouvent plus ces ténèbres à la faveur desquelles les clartés médiocres brillent souvent avec tant d'éclat, tandis que les plus puissantes éblouissent trop généralement sans éclairer.
Enfin, quant au préjugé de la naissance, qui traite aujourd'hui avec tant de dédain certaines pratiques professionnelles, l'éducation en commun en fera non -seulement pâlir le prestige : mais encore la classification de la capacité individuelle en constatera la futilité.
Au surplus, devant les effets de la prédilection, disposition providentielle dont on ne peut demander compte qu'au Créateur, ne serait-il pas aussi absurde de rendre Findividu responsable de son choix pour la profession, qu'il le serait de trouver à redire à ce que les quadrupèdes ne tentent pas de se redresser sur leurs membres postérieurs et d'abandonner pour marcher la position horizontale?
Mais si, malgré ce triple niveau de fortune, de science et de loi providentielle, il existe encore des disthictions sociales, ne récriminons pas, car du moins elles ne seront plus le lot des privilèges de la naissance et de la richesse, elles seront le lot du mérite, et attribuées d'autant plus volontairement que le mérite pourra être plus judicieusement apprécié.
Dans cet accord si compacte et si sympathique, par où donc pourra pénétrer le désordre? Le désordre y serait une monstruosité contre laquelle s'étabhrait un concert unanime de
force et de réprobation, de quelque coté qu'en vinssent les tentatives.
Ah! Tenneini du dehors ne serait pas h redouter, s'il lui prenait envie de conjurer contre une pareille constitution sociale, car nous pouvons dire avec plus de fondement encore que Mablyi;
<( Les citoyens de ma république compareront leur situation « à celle des ennemis qui les veulent subjuguer; fiers de leur « égalité, jaloux de leur liberté, ils verront qu'ils ont tout à c( perdre en passant par une domination étrangère, et leur dé- « sespoir donnera une nouvelle force à leur vertu. »
Propriétaires, vous qui tenez en vos mains les éléments de la prospérité publique , résignez-vous donc à l'abnégation d'accepter la charge d'une garantie sans chance de recours, si vous ne voulez qu'un jour il ne vous soit demandé un compte sévère du mal que pourrait causer votre résistance égoïste : tout en conjurant les désordres d'une crise infailliblement funeste pour tous, parez-vous du relief de ce sacrifice. Oui, parez-vous du relief de ce sacrifice dont le préjudice n'aboutit à rien de pire qu'à vous faire descendre de ce piédestal étriqué au haut duquel votre aplomb est à la merci de la moindre secousse, pour vous poser sur un vaste plan oii, libres de vos actions, vous trouverez ouverte sous vos pas la voie qui, sans détour, vous conduit à l'opulence ; parez-vous du relief de ce sacrifice dont le préjudice n'aboutit à rien de pire qu'à inféoder, sans lutte, sur vos têtes, la propriété dont, ajuste titre, vous vous montrez si jaloux; parez-vous du relief de ce sacrifice dont le préjudice n'aboutit à rien de pire qu'à vous poser en fondateurs de laruospÉRiTÉ publique. Ne reculez donc pas devant le tribut d'ovations qui vous attend, vous qui aurez consenti à subir le fardeau de tant de bien-être en échange de votre désintéressement.
Nous n'hésitons pas à dire, nous : « Nul principe de gouvernement n'est antipathique à notre système, et pour le constituer, il ne faut qu'une main forte et résolue qui voulût prendre à tcàche
< Législation ou Principe des lois^ 1776, 2e vol.
d'élever, sans secousse, Téchelle où sont graduées les positions sociales, assez haut pour placer les derniers degrés au-dessus de la région des immondices, tandis qu'autour de chacun des autres s'agrandirait le cercle de son horizon. »
Si la voie que nous avons jalonnée aboutit bien infailliblement à la prospérité, que la France n'hésite donc pas à entrer dans cette voie? Bientôt, parvenue au point culminant de toute splendeur nationale, elle pourra apercevoir, de ce point sublime, les peuples du globe, les regards fixés sur son auréole de gloire, la contemplant avec admiration et applaudissant à son triomphe. Mais l'enthousiasme des peuples ne saurait se borner à de bruyants applaudissements : dans un court espace de temps, la France aurait sous ses yeux l'immense et solennel spectacle d'une agitation universelle au sein de laquelle il lui serait facile de démêler chaque nation à l'œuvre pour se frayer la route qui doit la conduire à la prospérité. Parvenue à ce niveau de bienêtre, chacune tendrait aux autres une main fraternelle, et dans cette nouvelle sphère, il ne pourrait manquer de se former, entre toutes les filles de Ihumanité, un pacte commun qui inaugurerait cette politique universelle d'émulation, de solidarité, sous Tinfluencede laquelle elles ne formeraient plus qu'une seule famille '.
0 France ! ô ma patrie ! ô toi dont les enfants excitent l'admiration de l'univers sur les champs de batailles I ô toi dont l'armée industrielle n'a pas de rivale dans le monde entier! ô toi dont le foyer intellectuel brille d'un éclat resplendissant entre tous les foyers de l'intelligence humaine, ta mission est providentiellement tracée, prends la tête de la colonne humanitaire et marche 1 Marche ! car la responsabilité des souffrances des peuples civilisés ne doit pas peser sur ta noble tête I...
» Voir la Politique universelle de M. Emile de Girardin,